Paris - 37 (***)

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Le lendemain, Franz partit de bonne heure dans le Marais, près du pont de Sully. Il parcourut une rue minuscule, inchangée depuis des temps immémoriaux. Au numéro 22, il composa le code du portail, celui indiqué sur la petite carte, puis traversa une cour. Il monta un escalier qui grinçait à chacun de ses pas, jusqu’au dernier étage. Les instructions se terminaient là. Un long couloir parsemé de portes. Une rose rouge sur un paillasson lui désigna sa destination.

Pris de colère, il l’écrasa du pied comme il aurait voulu anéantir Karl. Il vérifia le nom sous la sonnette. C’était bien Lili. La savoir surveillée alors qu’il la croyait en sécurité déchira son cœur écorché. Il regarda une dernière fois sa montre avant d’appuyer sur le bouton : huit heures pile. Ni trop tôt ni trop tard. À quelle heure commençait-elle sa journée ? Un seul moyen de le découvrir : sonner.

À peine tirée de son sommeil, Lili se leva, intriguée. Elle l’aperçut par le judas, sans décoder ses propres sentiments : simple étonnement ou réel bonheur. Que faire ? Le laisser attendre encore une dizaine de minutes, le temps de s’apprêter rapidement ou l’accueillir là comme ça, au sortir du lit, décoiffée et vêtue d’un large t-shirt Hello Kitty en guise de chemise de nuit ? Elle chassa toutes ses pensées et ouvrit la porte. Pendant un court instant, son instinct de femme lui commanda d’afficher un air de dédain et lui reprocher son silence. Puis, elle comprit qu’avec Franz, le bouquet et les roses suffisaient.

— Je t’ai apporté le petit déjeuner ! claironna-t-il, le visage illuminé par un sourire sincère, celui qu’elle aimait en lui.

Elle aurait été contente de le voir, si son attention n’avait pas été détournée par les pétales rouges piétinés.

Dès qu’elle ouvrit la porte, il s’invita. Ses yeux bleu gris balayèrent les quatre murs de l’unique pièce du minuscule studio. Un petit lit défait, une petite table encombrée. À droite, un coin cuisine, à gauche, un coin salle de bain. Il fut étonné de la voir logée dans ces conditions.

— C’est petit ! s’exclama Franz.

— C’est juste un toit, répondit-elle sèchement.

Elle ramassa le cadavre de la rose pour le jeter dans la poubelle.

— Excuse-moi, j’ai marché dessus par mégarde, bafouilla le violoniste.

Il ferma la porte derrière lui. Puis, ils se regardèrent en silence, enveloppés par l’arôme des viennoiseries et du café moulu. Machinalement, elle se mit à ranger le bric-à-brac sur la table pour poser le sac de victuailles.

Pour Lili, le temps écoulé depuis leurs derniers adieux à l’aéroport lui avait paru à la fois si court et si long. Elle était curieuse de savoir si la situation de son violoniste avait évolué. Toutefois, elle n’eut pas à l’interroger : le teint hâve et les traits tirés de Franz furent éloquents.

Lui, dès qu’il l’aperçut, voulut se perdre dans les yeux noisette de la violoncelliste, plonger dans ses bras et la caresser, se délecter du goût sucré de ses douces lèvres. Pourtant, il n’osa pas l’étreindre alors que tout son être le réclamait, avide de sentir sa chaleur. Le doute et la peur de commettre un faux pas bridèrent ses instincts. Apprécierait-elle une initiative de sa part ? Il éprouva des doutes : le considérait-elle comme le coup d’un soir ? Non. Ils n’avaient pas passé une nuit de sexe, ce fut une nuit d’amour. Il en était sûr. Et pourtant, la question semblait évidente : pourquoi l’aurait-elle aimé ? Quelle que soit la réponse, il tenait à profiter le plus longtemps des instants avec elle et éviter de parler de ses problèmes.

— Est-ce que ça te va si je prends une douche ? suggéra-t-elle en rompant le silence.

— Je peux te regarder ?

Elle le fixa ébahie, croyant à une blague malgré son sérieux. Pourtant, il avait l’air si nerveux, si anxieux qu’elle hésita à l’aider à s’exprimer. Au contraire, elle feignit l’incompréhension.

— Puis-je… t’embrasser ? balbutia-t-il timidement.

« Prends-moi ! » criait-elle dans sa tête. Elle s’avança et le serra dans ses bras, sans pouvoir s’empêcher de le voir comme une petite bête vulnérable et seule. Elle avait même oublié qu’elle sortait du lit et ne sentait pas aussi bon que lui. Son parfum capiteux l’avait captivée dès le premier jour, tout comme la clarté de ses iris saphir. Ce bouquet de sensations éclipsait le meurtrier au profit de la victime. Leurs lèvres s’effleurèrent, leurs bouches se dévorèrent tandis qu’ils s’unissaient dans une longue étreinte durant laquelle l’un ne laisserait pas l’autre partir.

Leurs ébats se prolongèrent dans le minuscule lit, dont l’étroitesse et le crissement provoquèrent de fous rires. Franz contemplait les tendres prunelles de sa belle, se désolant de n’en avoir pas profité plus tôt. Un soir d’été. Cette nuit maudite où son vice l’avait poussé à fermer les portes à l’amour.



Elle aperçut une profonde tristesse et une mélancolie enfouie dans l’infini de ses yeux. La marque indélébile de ses actions, sans doute. Lili les trouvait magnifiques, ces deux lagons dans lesquels elle voulait se noyer malgré tout.

Ils vécurent un pur moment de tendresse, la passion viendrait plus tard. Ils n’aspiraient qu’à réchauffer leurs cœurs. La tête du violoniste reposait sur l’épaule de Lili, tous deux respirant au même rythme. Son esprit à elle bouillonnait de questions sur l’avenir, tandis que lui, paisible, s’abandonnait dans ses bras, puis dans ceux de Morphée.

Au bout de quelques minutes, Lili consulta l’heure et se glissa hors du lit, affolée. Certes, elle n’était pas en retard, mais n’avait pas prévu non plus de grasse matinée. Au moins, elle en profiterait pour prendre sa douche, en espérant que le bruit des tuyauteries anciennes ne réveille pas son bel endormi.

Elle s’apprêta, choisit sa robe pour le concert du soir, la rangea dans une housse. Affamée, elle attrapa un croissant. Enfin, elle s’assit à côté de son violoniste et caressa ses cheveux, s’avouant la vérité : elle éprouvait bien des sentiments pour lui.

« Qu’est-ce qu’on va faire ? » se demandait-elle.

Soudain, une vibration suivie d’un vacarme réveilla Franz en sursaut. Ce maudit téléphone ! L’espace de quelques instants, le virtuose s’étonna de découvrir Lili et de se retrouver dans un lieu inconnu. Le sourire rassurant de la jeune femme le tranquillisa. Il se releva, désolé de s’être assoupi. À la vue de ses cernes, elle comprit qu’il accusait une grande fatigue.

— Quand es-tu arrivé à Paris ? s’enquit-elle.

— Hier soir, souffla-t-il en se relevant.

— Il est presque midi, on doit te chercher.

— Sûrement.

Il la contempla tendrement, attention vite détournée par une viennoiserie.

— Je n’ai pas eu l’occasion de passer une nuit tranquille depuis mon retour d’Amérique, ajouta-t-il entre deux bouchées.

— Peut-être ce soir…

— Avec toi ?

Pourquoi refuserait-elle ? Son sourire valida l’invitation et ouvrit la porte au dialogue. Elle avait des tas de questions en suspens.

— Alors ?

Franz eut du mal à saisir ce qu’elle voulait. Lorsqu’il comprit, il réserva sa réponse à plus tard, le temps qu’il en trouve une. Que dire ? Qu’il était enfoncé jusqu’au cou et elle aussi ? Sans issue, un avenir sombre. Il trouva que les circonstances n’étaient pas convenables pour son annonce : dans l’éventualité de sa mort, il lui légait ses biens.

À la place, une autre idée le tirailla :

— J’étais bien aux États-Unis ! Si nous nous y installions ?

Le cerveau de Lili tiqua en entendant « nous ».

— Là-bas, il ne nous poursuivrait pas…

Lili le voyait songeur et l’image de la rose écrasée vint tourmenter ses réflexions.

— Et s’il s’en prend à quelqu’un d’autre ? susurra-t-elle, le regard perdu.

« Il faut faire des choix, des sacrifices… », songea-t-il. Les vies de ceux qui lui étaient chers. Son mentor, Andréa, même Teresa valaient ce prix : recommencer à zéro avec Lili. Il chassa rapidement cette idée. Comment pouvait-il ? De toute façon, Lili était une fille normale, avec une existence ordinaire et une famille. Lui, un criminel, un meurtrier qui lui avait arraché son amie et l’avait entraînée dans un enfer.

— As-tu rencontré Tchavo ? insista-t-elle, intriguée par son silence.

Franz ne sut comment lui répondre. Les yeux ronds, tournés vers elle, il éclata de rire. Comment lui expliquer la situation ?

— Aux dernières nouvelles, il travaille pour Karl… tout comme moi…

Elle fut étonnée, mais préféra ne pas l’énerver avec ses nombreuses interrogations. Comment avait-elle pu placer une once d’espoir en ce gamin ?

— Est-ce que ce Karl t’a demandé de faire… des choses ? le questionna-t-elle, posément.

Il contemplait le plancher, à la recherche des mots, et avoua, honteux :

— Séduire des femmes, assister à un ennuyeux dîner chez les Krotz…

Elle faillit rire, soulagée. Pour un moment, elle avait craint qu’il ne lui avoue un autre meurtre. Elle gardait encore en mémoire sa confession : trois meurtres, dont un sous la contrainte. Combien d’autres suivraient ? Elle éprouvait un chaos sentimental : horreur, pitié, altruisme. Pourquoi l’aider ? Elle ressentait ce besoin depuis le jour où elle l’avait retrouvé dans son appartement, inconscient, blessé. Dans son souvenir, il agonisait, il aurait pu mourir sans son intervention. De ce fait, elle se sentait responsable de cette vie qu’elle estimait avoir sauvée. C’était une idée, quelque peu absurde, la seule inculquée par son père. Pour sa mère, cela ne restait qu’une piètre excuse pour justifier leur abandon.

— Est-ce que tu m’en veux ? demanda Franz.

— Pourquoi ?

— Que je voie d’autres femmes ?

Elle avait envie de répondre que c’était rien, préférable à un meurtre. Aussitôt, il soupira profondément et reprit la parole.

— Je t’aime, Lili.

Après cette déclaration, il plissa les paupières et abaissa sa tête, n’osant pas découvrir sa réaction.

Surprise, même si elle le sentait, Lili ne put éviter une nouvelle avalanche d’interrogations. Que savait-il de l’amour ? Comment pouvait-il croire qu’il l’aimait ? Quelle valeur donner à ces mots qu’elle avait déjà tellement entendus qu’ils ne signifiaient plus rien ? Puis, elle réfléchit : c’étaient les paroles d’un homme condamné.

— Comment peux-tu m’aimer ? On se connaît à peine !

— Peut-être que ça sonne cliché, mais quand je te vois, je ressens… un allegro piano fortissimo ! dit-il en tapant sa poitrine, le regard pétillant. Je ne respire plus, mais mon cœur, il bat jusqu’à exploser de bonheur. Comme une sorte d’électricité, le même champ magnétique qui m’enveloppe quand je fais vibrer les cordes de mon violon !

Elle sourit, se reconnaissant en cette dernière métaphore. Il entrelaça ses doigts aux siens.

— Je voudrais te voir avant de m’endormir ainsi qu’à mon réveil. Sentir ta présence, la chaleur de tes mains, me perdre dans la lueur magique de tes yeux. Je donnerais ma vie pour te rendre heureuse, je donnerais tout ce que je possède pour me racheter, pour que tu me pardonnes, pour que tu oublies…

Elle se délectait de ses mots. Personne ne lui avait jamais dit ces choses-là, de cette manière. Or, sa dernière phrase la ramena à la réalité. Pardonner ? Oui. Oublier ? Non. Impossible. Pourtant, elle aussi sentait ce quelque chose, ces papillons dans le ventre, cette envie de le voir, de l’aider, de le protéger. Mais sa raison l’interpellait : dans quoi voulait-elle s’embarquer ? Un meurtrier, certes avec des regrets, forcé de se plier aux ordres d’un maître chanteur. Elle se souciait de lui, mais en même temps elle ne tenait pas à être mêlée à ces histoires. Quelle naïveté ! L’agression dans le métro, les roses… Elle l’était déjà.

Monnaie d’échange ? Il était obligé d’obéir, pour elle.

— Donc ?

La voix du violoniste la sortit de ses pensées. Elle l’examina, éberluée, sans comprendre le sens de sa question.

— Dénonce-moi, je ne t’en voudrai pas, avoua-t-il, désenchanté.

— Je ne peux pas. Je tiens à toi Franz.

— Tu m’aimes ? demanda-t-il, le regard éclairé.

— J’ai prononcé une quantité de je t’aime dans ma vie pour qu’on me jette comme une vieille chaussette ; ces mots ne signifient plus rien pour moi. Par contre, je tiens à toi, Franz. Plus que tu ne le crois.

Lorsqu’elle prononça cette phrase, il la prit dans ses bras et la serra fort.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Serizawa Tamao
Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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