Paris - 37 (**)

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Franz descendit et le véhicule repartit en trombe. Désormais, il se retrouvait seul. Comment entrer sans invitation ? Il ignorait le motif de la fête, néanmoins, il supposait que l’heure jouerait en sa faveur. La soirée bien entamée, les portiers feraient-ils preuve de moins de zèle ?

Il s’avança en adoptant un port altier, plein d’aplomb, sûr de lui. Après tout, il ne s’était jamais rabaissé à montrer patte blanche. Pourquoi serait-ce différent ici ? Face au portier, il lâcha son nom avec dédain. Sans attendre qu’il le retrouve sur la liste, le violoniste poursuivit son chemin jusqu’au vestiaire et tendit son manteau, tandis qu’il cherchait une invitée à qui s’accrocher pour passer inaperçu. En effet, le concierge venait de remarquer que son nom n’apparaissait pas.

Franz repéra une jeune femme vêtue d’une vaporeuse robe turquoise. Il supputa qu’elle quittait la fête. Seule. Il posa sur elle son regard hypnotique. Lorsque le contact visuel fut établi, il esquissa un sourire charmeur. Envoûtée, elle reconsidéra son départ et l’accosta, quelques secondes avant l’arrivée du concierge ; ce dernier finit par se raviser, concluant qu’ils se connaissaient.

Le violoniste la persuada de ne pas abandonner la soirée de sitôt, prétextant qu’il se sentait perdu, qu’il avait besoin d’un guide. Rôle que la jeune femme accepta volontiers de jouer ; dans l’espoir de finir dans ses bras.

Ensemble, ils pénétrèrent dans un vaste salon, avançant vers une terrasse couverte. Franz recherchait sa cible parmi les invités et simulait un vague intérêt pour son accompagnatrice. « PR » répétait-elle, imitant un faux accent américain, pour désigner son métier. Elle se présentait comme chargée de relations publiques pour une maison de Champagne de renommée internationale.

Il ne reconnaissait personne. Le violoniste craignait les représailles : un échec supplémentaire et il le payerait cher. Quant à la PR, elle vidait sa deuxième flûte de Champagne, laquelle devait s’additionner à celles déjà bues. La jeune femme devenait dangereusement entreprenante et surtout très bavarde. Cette audace s’avéra utile dans sa quête, puisqu’en singeant son accent germanique, elle se remémora avoir échangé avec un groupe d’Allemands dans l’un des salons privés. À sa demande, elle lui montra le chemin.

Un petit comité de cinq personnes discutait bruyamment. Deux hommes d’âge mûr, debout, fanfaronnaient, tandis que trois femmes se prélassaient sur un immense sofa, riant de manière exagérée. L’une d’entre elles se tut en remarquant le couple qui venait d’arriver. Elle se leva pour les accueillir.

— Franz Schligg, quelle surprise ! s’exclama-t-elle.

— Le plaisir est pour moi, Madame…

Le violoniste tint sa langue lorsqu’il comprit qu’il ignorait le nom de l’ex-épouse d’Ernst Von Lichteneau, principal mécène du Conservatoire. Elle devina l’impasse dans laquelle il se trouvait et sourit, en lui tendant la main.

— Appelez-moi Katinka ! Je n’ai plus de nom ! Pourquoi ça ne m’étonne pas de vous voir ici ? Vous avez repris votre carrière de soliste ?

— Effectivement, répondit-il.

— Vous avez bien fait ! Vous êtes né pour briller, assura-t-elle les yeux étincelants.

Se sentant délaissée, la jeune PR annonça son départ, espérant se faire raccompagner. Or, le violoniste l’ignora poliment et poursuivit la conversation. Katinka signala celle qui s’impatientait derrière lui.

— Nous ne sommes pas venus ensemble, glissa-t-il après s’être retourné. Je ne voudrais pas manquer l’opportunité de discuter avec vous, Madame.

Cette dernière rit aux éclats, tandis que la jeune femme à la robe azur les abandonnait avec une moue de déception. Katinka présenta Franz aux autres invités, leurs visages lui étaient inconnus, mais leurs patronymes ne lui étaient pas étrangers. Ils portaient des noms de marques bien connues dans l’industrie du luxe, tous des compatriotes.

Franz se retrouva à la marge de la conversation, qui portait sur leurs affaires. Le violoniste en fut ravi, cela lui permettait de fixer explicitement sa cible. Visiblement, cet intérêt soudain la rendait mal à l’aise.

Par chance, peu après, les deux couples manifestèrent leur désir de voir d’autres invités et les laissèrent seuls. Katinka se leva du canapé, le lorgnant avec une pointe de défiance. Elle possédait l’assurance fragile propre à une femme de son âge. Certainement pas du goût de Franz ! Toutefois, il se jouait des apparences et échangea d’autres mots cordiaux, dissimulant l’inquiétude qui triturait ses entrailles. Quel sort lui était réservé ? Pourquoi ?

— J’avoue me sentir un peu surprise par la manière dont vous me regardez ce soir, Monsieur Schligg.

— Je ne me serais jamais permis auparavant, devant votre ex-mari, susurra-t-il à l’oreille. Laissez-moi vous dire que je vous trouve ravissante ce soir !

— Le divorce me va bien ? Pourquoi avoir refoulé la petite jeune ? Vous pouvez vous le permettre ! Vous verrez quand vous aurez l’âge de mon ex-mari, il vous faudra de l’argent pour les attirer.

Franz lui répondit par un discret sourire accompagné d’une œillade pénétrante. Ces yeux gris la déshabillèrent et elle se sentit suffoquer, absorbée par une chaleur soudaine. Lui, il analysait les mots qu’elle avait prononcés avec amertume. Humiliée elle aussi par un type qui lui préféra une plus jeune, la jetant comme un mouchoir usagé. Les hommes usaient de nombreuses façons de blesser les femmes. Finalement, Lili avait raison : tous des connards.

— Voulez-vous me raccompagner ? s’aventura-t-elle. J’ai peur de conduire seule la nuit.

« Comme excuse, il y a mieux », pensa-t-il, ce qui ne l’empêcha pas d’accepter. Ils sortirent et le voiturier avança un somptueux Audi coupé. Katinka laissa les clefs au violoniste, qui prit le volant et suivit les indications du GPS. Cap à l’ouest, vers les quais de la Seine. Le véhicule emprunta un chemin et s’arrêta à côté d’une péniche isolée. Pour uniques voisins, un quai vide et un bateau amarré, vraisemblablement inoccupé. L’endroit idéal pour commettre un meurtre.

— Vous ne trouvez pas dangereux, pour une femme seule comme vous, d’habiter ici ? lui demanda-t-il, d’un ton sincèrement inquiet.

— Vous dites ça pour l’autre bateau ? Il s’agit d’un club privé, il appartient à mon fils et n’ouvre que l’été. En cette saison, les péniches se font rares. Nous sommes dans un quartier calme. Trop loin des sites touristiques pour que des clochards ou des malfrats s’y installent.

— Je ne savais pas que vous aviez des enfants avec…

— Venez, entrez en attendant que je vous appelle un taxi, coupa-t-elle en traversant le pont pour accéder à la péniche.

La décoration intérieure, au style contemporain, s’accordait à la prestance et à la classe de sa propriétaire. Une grande pièce avec salon, cuisine et salle à manger où des palmiers et des ficus apportaient une touche de verdure apaisante, contrastant avec la froideur opaline des meubles. Un joli cocon, pensa-t-il, avec l’envie pressante de partir aussitôt. Même s’il la trouvait moins audacieuse que Sarah, il ne tenait pas à s’attarder.

— Je vous sers quelque chose ? proposa-t-elle, derrière le bar, se versant une lichette de Campari.

Sans attendre la réponse de son invité, elle posa son verre sur le plan de travail et se mit à pleurer. Franz souffla avec une pointe d’agacement, se demandant comment réagir dans pareilles circonstances.

— J’étais mère célibataire avant de le connaître. Une erreur de jeunesse, comme on dit. Mais j’étais belle ! Il voulait de moi ! Pourquoi m’avez-vous approchée ? sanglota-t-elle. Je suis trop vieille !

« Ça, c’est certain » jugea Franz, en s’avançant pour la prendre dans ses bras, sans autre sentiment que de l’empathie. En effet, il comprit que cette femme n’attendait que de se sentir aimée et désirée, comme jadis. Humiliée comme lui-même en avait humilié d’autres. Vouée à un triste destin, puisque Karl l’avait visée.

Alors, il l’embrassa tendrement. Comme si par ce geste il pouvait se racheter de tout le mal qu’il avait pu infliger. Elle s’abandonna complètement, et lui poursuivit sans autre sentiment que de la pitié.

Il la prit sans craindre la moindre pulsion. Cela n’arriverait pas, il le savait. Il n’y avait pas d’amour, de passion, ni de nécessité vitale. Non. Avec Katinka il eut l’impression d’obtenir le pardon de toutes les femmes humiliées par sa faute.

Cette sensation fut exacerbée par l’image qu’il conservait d’elle : une grande dame, majestueuse. Autrefois, elle rayonnait aux côtés de son puissant mari lors des galas de mécénat. Puis elle avait fané à petit feu. D’une dame élégante et souriante elle était devenue triste et lasse. Un jour, elle avait disparue, remplacée par une autre. Plus jeune, plus belle, plus radieuse.

En définitive, il n’était pas le seul connard sur terre à humilier des femmes.

Estimant qu’elle avait besoin d’amour, il la rendit heureuse. Elle jouit et rit. Lui n’éprouva rien. Ni satisfaction ni dégoût. Seulement la sensation d’avoir accompli une bonne action, sans imaginer que son acte puisse troubler une autre, Lili.

— Je dois partir, dit-il en l’embrassant tendrement sur le front.

Se couvrant de ses draps soyeux, elle se leva et appela un taxi pendant qu’il se rhabillait. Il lui demanda une cigarette qu’il fumerait à l’extérieur. S’estimant comblée, elle ne proposa pas de le revoir. Il priait pour qu’il en fût ainsi.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

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