En quête de liberté - 36 (***)

6 minutes de lecture

Albert parti, Franz prit une douche rapide et se prépara pour son rendez-vous. Il disposait encore d’un créneau pour rattraper sa cible pendant sa pause déjeuner. Comment faire pour l’obliger à boire le liquide ? s’interrogeait-il.

Lorsqu’il s’apprêta à sortir, Franz eut la surprise de retrouver Sarah sur le palier. Elle fut étonnée de le sans les menottes. Quant au violoniste, sa présence le mettait en rage.

— Écoutez, j’ai réfléchi, je voudrais qu’on discute, avança-t-elle, comme si elle reprenait une conversation laissée en suspens.

— Non !

— Vous allez à votre rendez-vous, c’est ça ?

— Ça ne vous regarde pas !

Franz marmonna sa réponse sans daigner la regarder. Il ferma la porte et passa devant elle, comme si elle était transparente, et appela l’ascenseur.

— J’ai lu le papier, insista-t-elle. Je sais où vous vous dirigez. Mieux encore, je connais la femme sur la photo.

Le violoniste continuait à l’ignorer, menton en haut, il tapait du pied, impatient, en attendant la lente remontée de la cabine. Lorsque l’appareil eut atteint son étage, il entra et rabattit la grille aussitôt afin de lui interdire de le suivre. Avant d’appuyer sur le bouton 0, il la traita de menteuse. Pourquoi avait-elle omis ce détail la veille ?

— C’est l’épouse de Hans Jurgens, le secrétaire de Wenzel, affirma-t-elle.

Elle capta l’attention du jeune homme malgré son index appuyé sur le bouton de rez-de-chaussée. Franz rouvrit la grille et ressortit, perplexe. L’homme crapaud était marié et avait un enfant ? Pourquoi Karl lui avait-il ordonné de séduire son épouse ?

— Que voulez-vous ?

— On ne peut pas discuter ici, susurra-t-elle.

D’un signe de tête, elle lui signala la porte de son appartement. Il soupira, agacé, et se résigna à la faire rentrer chez lui ; mais en se maintenant suffisamment à l’écart d’elle, pour cette fois. Sarah tournait en rond et parlait toute seule, se posant des questions auxquelles le violoniste ne pouvait pas répondre. Que se tramait-il ? Pourquoi il avait été obligé à l’approcher ? Exaspéré, il rétorqua qu’elle baignait dans la politique, sans ajouter qu’il considérait ce milieu comme pourri.

— Ça ne rime à rien ! hurla-t-elle. Vous ne m’avez toujours pas dit qui vous a donné cette photo, qui vous a demandé de me séduire ?

— Un type pas très fréquentable.

— Et pourquoi vous ?

Franz serra la mâchoire. Il en avait déjà trop dit et la présence de cette femme l’insupportait.

— Ça ne vous regarde pas, finit-il par lâcher.

— Bien sûr que ça me regarde ! Des coups bas j’en ai connus, mais celui-ci n’a ni queue ni tête. Je me méfiais de ce Jurgens depuis son arrivée, mais pourquoi séduire sa femme ?

— Si je le savais !

— Depuis quand ce type vous menace-t-il ? En avez-vous parlé à la police ?

À toutes ses questions, le violoniste hochait la tête négativement pour seule réponse. Il consulta sa montre, irrité, persuadé que sa journée était d’ores et déjà gâchée. Comme s’il avait du temps à perdre ! Sarah continuait à radoter seule, lançant des élucubrations à voix haute pour l’aider à voir plus clair.

— Wenzel m’a raconté pour votre amie. Le jour de l’accident, elle était dans l’autre véhicule… dans le coffre.

Le visage du violoniste se décomposa un peu plus, certain qu’elle devinerait la vérité.

Au contraire, pour Sarah, cette réaction l’amena à se souvenir de leur dernier échange.

— Cet homme, a-t-il déjà fait du mal à un être cher ? s’enquit-elle, pensant à Liesl.

— Oui, répondit-il, l’agression sur Teresa à l’esprit.

Elle se tut un instant, compatissante. Sa proximité avec l’enquête lui avait permis de connaître tous les détails. Elle comprit que cela avait pu être un avertissement s’il n’obéissait pas. Néanmoins, elle n’arrivait pas à trouver de logique dans cette démarche.

— Je suis désolée pour vous, mais cela n’explique pas pourquoi vous deviez me séduire. Est-ce qu’il voulait que je vous fasse confiance, pour me faire du mal après ? s’interrogeait-elle comme si elle se parlait à toute seule. Non, vous seriez incapable de blesser une femme.

Franz l’observait, anxieux. Un instant, il souhaita même qu’elle appelle les autorités et le dénonce. Comme ça, il n’aurait pas à accomplir sa tâche.

— Allez voir la police, si vous voulez, lança-t-il, pour aiguiller ses pensées.

— Pour leur dire quoi ? Qu’un homme est venu me séduire parce qu’on l’a obligé ? Pour quel délit ? C’est vous qui devriez aller à la police !

— OK, j’y penserai. Vous partez ?

— Vous allez voir cette femme ? Pourquoi continuer à obéir ? Il faut que vous demandiez de l’aide !

— Je vous ai dit que j’y songerai. En attendant, c’est vous qui devriez vous méfier de vos fréquentations.

Elle le toisa, interloquée, sans comprendre ce qu’il voulait dire. Agacé, Franz reprit :

— C’est forcément lié ! L’accident de Krotz, notre rencontre…

— Moi aussi j’ai toujours trouvé cet accident suspect, répondit-elle, pensive. Beaucoup de choses ont changé depuis.

Puis, elle se tut.

— Je… je connais peut-être quelqu’un qui pourrait m’aider à voir plus clair, murmura-t-elle.

Le sang de Franz se glaça. Il eut un mauvais pressentiment.

— Vous m’en voulez pour les menottes ? minauda-t-elle, de la voix qu’elle avait réservé à leurs ébats.

D’un geste hautain, Franz ouvrit la porte pour lui signifier de partir.

— Je ne veux plus jamais vous revoir, même si j’y suis obligé ! tança-t-il, d’un ton altier avec un soupçon de colère.

Sarah sortit, la tête haute, sans dire un mot, tandis que la porte se refermait sur ses pas jusqu’à se refermer. Il soupira profondément en s’appuyant contre celle-ci. Voici que la situation se compliquait davantage.

Quant au violoniste, il avait pris sa décision : il ne ferait rien. La priorité pour lui était Lili. Si Karl lui avait tendu la carte avec ses coordonnées, elle se trouvait dans sa ligne de mire. Par conséquent, il ne s’en prendrait pas à Andréa, Shahn ou Teresa, supputa-t-il.

$Il consacra son temps à avancer son départ et passa un coup de fil qui lui semblait indispensable au vu de sa situation. Puis, il attendit. Son téléphone fixe n’arrêtait pas de sonner, à tel point qu’il le débrancha, harassé. La visite programmée n’arrivait pas et l’heure du départ approchait. Il se verrait obligé de décaler son vol. Dans sa précipitation, il avait cru que Maître Huber, l’avocat de Shahn, viendrait rapidement chez lui. Il regrettait de ne pas s’être rendu directement à son étude.

Le timbre de la porte retentit et Franz accourut, anxieux. Il y découvrit son mentor, Jakob Shahn. Celui-ci l’examina, circonspect, et le prit immédiatement dans ses bras, un geste chaleureux et involontaire.

— Franz, que se passe-t-il ? s’enquit-il face à son fils spirituel qui n’était plus qu’une ombre. Que veut dire cet appel à Maître Huber ? Pourquoi insistes-tu pour rédiger un testament avant ton départ ? Tu as l’air fatigué, je pense que tu devrais annuler ton voyage à Paris.

— Je pars ce soir. Huber ne va pas venir ?

— Bien sûr que non, Franz. Un testament ! À ton âge ? Tu m’inquiètes, c’est cette période de l’année qui te rend mélancolique ?

Si Shahn ne l’avait pas regardé affectueusement, comme le père qu’il n’était pas, Franz l’aurait congédié sans manières. Mais il ne pouvait pas se mettre en colère contre lui.

— La tournée aux États-Unis t’a épuisé. Tu n’étais pas prêt à ce rythme soutenu ? Mais pourquoi penser à un testament ?

— Parce que je voyage…, répondit-il, pas très convaincu. Est-ce que tu pourrais me promettre que si quelque chose m’arrive, Lili Bylen héritera de tous mes biens ?

Son mentor le fixa, bouche bée. Ce nom ne lui rappelait pas rien et cette annonce l’intriguait. Il craignait par-dessus tout qu’il ne traversât une phase de dépression.

— Mais tu me le promets, hein ? insista le jeune homme. Tiens, c’est écrit ici, ajouta-t-il en lui tendant une enveloppe.

— Franz, je pense que tu devrais te reposer. Je vais tout annuler. Demain, je t’accompagnerai pour un bilan de santé.

Le violoniste rit.

— À mon retour si tu veux. Je vais bien, ne t’inquiète pas, ponctua-t-il par un sourire qui lui redonna un peu de l’éclat perdu. Mais là, il faut que je parte.

Le timbre de la porte sonna à nouveau, tous deux se dévisagèrent, intrigués. Franz se demanda si finalement, après avoir averti Shahn, Maître Huber avait pris sa requête au sérieux. Le violoniste se précipita pour ouvrir, mais ce qu’il trouva derrière dépassait de loin toutes ses attentes.

— Bonsoir, Monsieur Schligg.

Karl.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 13 versions.

Recommandations

Défi
Quelqu'un DeMystérieux
Réponse à "Les Nouvelles, le retour !", les pensées d'un soldat.
2
3
9
1
Jaquie
Au commencement il n'était rien, si ce n'est le ciel et la terre. Un jour que la terre s'ennuyait, elle se fit féconde et devint mère de toute choses. Alors le ciel narcissique créa les océans pour y voir refléter son image. Et le vent me diras tu?
3
3
12
2

Vous aimez lire Gigi Fro ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0