En quête de liberté - 36 (*)

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Franz laissa Tchavo finir son repas seul. Malgré la fatigue, il préféra marcher jusqu’au tramway, pour se calmer. S’occuper du vol de son véhicule venait s’ajouter à sa liste de tâches fastidieuses à régler avant son départ pour Paris. Pourquoi s’était-il empêtré dans ce bourbier ?

En passant à côté du Parlement, puis à nouveau par la Rathaus, il se demanda comment il avait pu se mêler aux intrigues de pouvoir, lui qui se désintéressait de la politique. S’il lui semblait que l’accident de Krotz avait servi à placer Jurgens dans l’entourage du sénateur, et pas seulement à dissimuler le meurtre de Liesl. Il se demandait quel rôle jouait Sarah Strauss dans ce puzzle ? Pourquoi avait-il dû la séduire ? Était-il prévu qu’il la retrouve dans ce dîner chez les Krotz, ce qui expliquerait pourquoi Karl avait insisté ?

Il atteignit finalement le Schotentor et son croisement. Arrêt obligé, du temps où son père vivait, car il aimait visiter la Votivkirche, l’église votive. Surtout à cette période de l’année où l’intérieur était décoré de poinsettias, les fleurs exotiques qu’il appréciait tant. Les étoiles de Noël, lui disait-il du temps où cette fête avait encore une signification pour lui. Franz avait oublié à quel point son père était pieux, et se méprisait une fois de plus de ne pas avoir suivi ses pas.

Perdu dans ses pensées, il arriva en bas de son immeuble. Avant de monter, il prit son courrier auprès du gardien, qui l’informa que quelqu’un l’attendait. Le jeune employé ne sut pas donner plus de renseignements, mais Franz n’en eut pas besoin.

— La voilà, pointa-t-il du doigt, comme si on ne lui avait jamais appris la politesse.

Franz se retourna et découvrit une ravissante femme d’âge mûr, très élégante, avec un fort arôme entre santal et jasmin. Sarah Strauss se présenta, à l’encadrement de la loge du gardien. « Qu’est-ce qu’elle me veut ? » s’interrogea le violoniste, connaissant par avance la réponse. Il remercia le jeune homme et sortit jusqu’au hall pour appeler l’ascenseur, daignant octroyer un mince regard à Sarah. Il aurait voulu lui dire qu’il était trop fatigué, mais les paroles ne surgirent pas.

Elle s’avança, affichant un sourire presque maternel, s’approchant dangereusement, telle une mante religieuse, et continua son discours :

— Je voudrais vous parler, maintenant que je sais qui vous êtes.

L’ascenseur arriva finalement et il ouvrit la porte avant de trouver les mots pour lui répondre. Elle profita de ce court instant pour se glisser à l’intérieur.

— Je suis rentré ce matin, je suis extrêmement fatigué, souffla-t-il.

Franz pressait le bouton nerveusement, comme si cela pouvait accélérer la montée de la cabine.

— Oh, vous n’allez pas me dire que j’ai attendu pour rien ? brava-t-elle, le fixant de son regard altier.

— Demain ? proposa-t-il avec un timide sourire.

Lorsqu’ils atteignirent son étage, il s’apprêtait à ouvrir la grille de l’ascenseur, décidé à la refermer avant qu’elle n’en sorte.

— Donc vous êtes partant pour un nouveau rendez-vous, susurra-t-elle.

Elle caressait sa nuque en effleurant ses oreilles, avec la même touche magique qu’Andréa.

Il n’osa pas répondre, ses gestes ou ses yeux parlèrent pour lui, car elle ne semblait pas découragée. Quant à lui, il subissait ce regard de prédatrice. Elle le tétanisait et en même temps suscitait des sensations, des émotions qu’il n’arrivait pas à qualifier. Il s’extirpa, oubliant de fermer la grille. Elle le suivit et il s’attarda devant la porte, les clés glissaient de ses doigts nerveux. Enfin, lorsqu’il put introduire la clé dans l’interstice de la serrure, il se surprit à répliquer :

— Je n’ai pas dit oui…

— Vous ne savez pas dire non ? surligna-t-elle, s’invitant chez lui dès qu’il eut ouvert, se délestant de son manteau qu’elle tendit au violoniste. Vous me proposez quelque chose à boire ?

Il accrocha les vêtements au portemanteau et s’exécuta, comme s’il ne pouvait rien lui refuser.

— Qu’est-ce que vous prenez ?

— Comme vous.

— De l’eau ? suggéra-t-il, car il n’avait pas envie d’alcool.

Elle le regarda entre défi et étonnement, comme la maîtresse qui demande à son élève de fournir un effort.

— Vodka ? Whisky ? proposa-t-il.

— Whisky on the rocks. Attendez-vous des visites ?

Franz ne sut que répondre. Une partie de son esprit se surprenait de ne pas avoir évoqué cette excuse dès qu’il l’avait rencontrée en bas. L’autre partie n’aspirait qu’à se reposer. Mais le temps de cette lutte interne suffit à son invitée pour comprendre que non, il n’attendait personne.

— Alors, vous êtes adepte du fantasme de l’inconnu ? demanda-t-elle, installée sur le canapé.

Il lui tendit son verre et préféra rester à l’écart, debout.

— Pardon ? s’étonna-t-il, médusé.

— J’avoue que vous m’aviez intriguée. Par votre style de séduction et que vous ayez consenti à jouer le jeu.

— Je n’ai pas eu le choix…

— Ça n’a pas eu l’air de vous déplaire. Qui aurait cru que vous étiez un grand violoniste !

— Qui aurait dit que vous étiez… vous êtes quoi au fait ? s’enquit Franz en prenant place dans le canapé. Bref, dans votre milieu, vous ne trouvez pas vos activités récréatives dangereuses ?

Elle éclata de rire.

— La politique est un nid de pervers et de libertins. Je suis une nonne comparée à d’autres ! Raison pour laquelle je me ressource dans d’autres milieux, dans les arts, comme la photographie. Ça vous intéresse, la photographie ?

— C’est une lubie…

— Maintenant, je vais m’intéresser à la musique, j’ai hâte de vous écouter.

— Je serai à Salzbourg dans quelques jours.

— Je le sais, fit-elle en s’approchant de lui. J’ai déjà mon billet. J’avais très envie de vous voir.

Elle ponctua ses mots en le fixant de ses prunelles brûlantes d’un désir tellement évident qu’il ne sut comment réagir. Sarah sortit un glaçon de sa bouche et l’utilisa pour caresser nuque et oreilles de son hôte ; des frissons provoquèrent au violoniste un rire nerveux. Elle remit le glaçon dans le verre.

— Là, je suis fatigué, souffla-t-il d’une respiration haletante.

— Oui ou non ? Si vous n’avez pas envie, il faut me le dire.

Franz la regardait avec des yeux qui transpiraient la peur mêlée au désir, espérant qu’elle en déduirait la réponse. N’obtenant pas de retour, elle plaça sa main sur sa cuisse pour s’appuyer et poser son verre sur la table basse.

— Quelle était la question ? redemanda Franz.

Sarah demeura silencieuse, se tourna vers lui et glissa ses doigts sous son pull pour caresser son torse. Il la retint gentiment, ne voulant pas la vexer.

— Ce soir, je suis vraiment fatigué.

— Alors, je ne serai pas longue, le rassura-t-elle.

Elle releva son pull pour découvrir son torse nu et s’arrêta juste au-dessus du nez, le col roulé comme un bandeau sur les yeux.

— Vous n’avez pas dit non, murmura-t-elle en caressant ses lèvres avec l’index, soufflant un petit chut.

— Je veux vous voir, dit-il en ramenant sa main vers le col roulé.

Elle répéta le chut, lui prit les poignets et le retira. Doucement, elle s’approcha, effleura ses lèvres et le poussa en arrière pour l’allonger sur le canapé. Il obtempéra, sans savoir que faire de ses mains : la repousser ou la caresser. Celles de Sarah frôlèrent son torse et sa nuque ; ses lèvres suivaient le même parcours. Subitement, elle grimpa sur lui, provoquant un petit rire nerveux. Quand les mains du violoniste vinrent se poser sur elle, Sarah les éloigna délicatement, les amenant au-dessus de sa tête. Elle les maintint en place tandis qu’elle embrassait sa bouche langoureusement. Soudain, il ressentit une sensation de froid, un bruit métallique de raclement suivi d’un clic.

— Qu’est-ce que vous faites ? s’étonna-t-il, découvrant ses poignets immobilisés. Pourquoi faites-vous ça ?

— Dites-moi que ça ne vous plaît pas, rétorqua-t-elle.

Il ne dit rien. Alors, elle prit un glaçon pour effleurer son torse et dessiner des cercles, l’obligeant à se cambrer de frissons.

« Ce n’est pas confortable », aurait-il voulu répondre si son souffle haletant le lui avait permis. Tandis qu’elle commençait à explorer avec le petit bout de glaçon l’intérieur de son jean, il tressaillit. Puis, elle le laissa fondre au creux de son nombril pendant qu’elle déboutonnait son pantalon pour lui offrir un moment de caresses et de jouissance à l’aide de sa bouche.

Quand elle eut fini sa petite gâterie, elle tira le pull couvrant ses yeux. Elle contempla avec délectation son extase, mais lui n’associait pas le visage de Sarah à son plaisir. Son esprit détaché de son corps, il destinait ses pensées à Lili. Maintenant qu’il la savait en danger, elle ne le quitterait plus.

Sarah se releva, remit ses vêtements et sa coiffure en place et reprit une dernière gorgée de whisky.

— J’avais dit que ce ne serait pas long. Ça vous donne envie de me revoir ?

— Relâchez-moi, s’il vous plaît.

— J’aime bien garder le contrôle et je suis joueuse, lança-t-elle en ramassant son sac à main.

Elle en tira une petite clé et la lui montra avec un sourire coquin, l’agitant. Elle annonça qu’elle la cacherait quelque part et se dirigea jusqu’au portemanteau, près de la porte d’entrée. Franz la laissa « jouer » jusqu’à ce qu’il se souvienne de l’enveloppe dans la poche de son manteau. Soudain, paniqué, il eut peur qu’elle ne la trouve, il se releva brusquement, tentant de remettre son pantalon. Il lui ordonna de s’en éloigner et de ne surtout pas toucher à son manteau.

Surprise par cette réaction, Sarah fit exactement le contraire, prise de curiosité. Elle fouilla dans la poche et tira l’enveloppe d’où glissa la photo avec la note, miraculeusement, la fiole était restée à sa place. Franz n’eut pas le temps de lui arracher ces bouts de papier. Elle recula d’un pas jusqu’à la porte et brandit la clé d’une main menaçante, la poignée de l’autre main, prête à ouvrir.

— Restez où vous êtes ! C’est quoi ça ? tonna-t-elle en montrant la photo.

Le violoniste demeura figé, n’osant pas s’approcher davantage. Il se savait coincé, honteux et en même temps il la haïssait pour l’avoir mis dans cette situation.

— Rien.

— On vous paye pour la draguer ?

— Bien sûr que non !

— C’est comme ça que vous m’avez approchée ? Une photo, une note ?

— Pas tout à fait.

— Qui êtes-vous vraiment ? Qui vous envoie ?

— C’est plutôt moi qui devrais poser la question ! Je ne vous ai pas cherchée, je ne vous ai pas invitée ici ce soir !

— Quelqu’un vous a payé pour me séduire ?

— Non ! Je n’ai pas été payé, j’ai été obligé ! répondit-il en ponctuant ce dernier mot, ce que son interlocutrice n’apprécia pas.

— Qui vous oblige ? En échange de quoi ?

Franz la fixait d’un regard noir, en silence. Finalement, s’avouant vaincu, il décida de lui dire la vérité.

— De ne pas faire du mal à ceux que j’aime.

— C’est débile votre histoire, je n’y crois pas. Et ça ? l’interrogea-t-elle en montrant la photo.

— On m’oblige à la séduire aussi…

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Je pourrais vous faire arrêter.

— Allez-y, je suis déjà menotté ! la nargua-t-il, avec le sentiment de ne plus avoir rien à perdre.

— Et vous le resterez ! répliqua-t-elle.

Sarah relâcha la photo et la note, prit son manteau et sortit en claquant la porte, sans qu’il puisse la rattraper.

« Merde ! » s’écria-t-il, accablé, alors qu’il vérifiait ses menottes. Il en eut la certitude, il ne s’agissait pas d’un jouet.

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