Paris - 38 (*)

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Franz observait pour la première fois l’auditorium 360° de Radio France. D’ordinaire, de passage à Paris, il se produisait au Théâtre des Champs Élysées. Son style Art déco lui convenait mieux que cette salle qu’il trouvait trop envahissante, trop moderne, trop boisée à son goût. Trop proche du public aussi. Dans d’autres circonstances, il aurait apprécié, mais au fur et à mesure qu’il se produisait sur scène, l’exercice le dégoûtait.

Sur place, son correspondant l’avait convié à se prêter au jeu de la promotion : accepter une courte interview pour une émission radio. Il hésitait sur les réponses à donner aux questions sur son retour. Il aurait aimé répondre par le sarcasme et partager son malheur, dire qu’il avait trouvé que c’était la meilleure solution pour échapper à un tueur à gages qui voulait faire de lui son pion, son bras meurtrier pour des cibles féminines. Tout ça pour payer quelques services rendus. Lesquels ? Oh, juste dissimuler quelques meurtres. Non, il ne pouvait pas dire ça ! Alors, il inventa des justifications bancales. De toute façon, il était convaincu qu’on voulait seulement le voir, l’entendre. Son état d’esprit n’intéressait personne.

Au sortir de l’entrevue, il put revoir Lili lors de la répétition générale. Depuis qu’il avait quitté sa chambre, il se sentait las. Il aurait aimé profiter de quelques minutes supplémentaires avec elle en attendant la nuit, qu’elle avait promis de passer avec lui.

Au programme, le Concerto pour violon en ré majeur op. 35 de Tchaïkovski et le Concerto pour violon en ré majeur op. 77 de Brahms. Fidèle à lui-même, le virtuose prévint qu’il improviserait si l’envie lui en prenait, comme autrefois. Il avait déjà fait son choix : le morceau de sa Symphonie dédié à Lili. Le public serait conquis, il en était sûr.

Lors d’une pause, son regard se posa sur sa compatriote. Discrètement, il lui fit signe de le suivre dans sa loge. En catimini, car elle ne voulait pas susciter de commérages ni attirer l’attention, elle obéit.

Il s’avança en premier, jusqu’au bout d’un long couloir et l’attendit, dos à la porte, violon dans une main, archet dans l’autre. La jeune femme vérifia qu’il n’y avait personne à la ronde, se précipita sur lui pour l’embrasser. Possédés par la passion, ils poussèrent le battant, le refermant d’un coup de pied. Les lèvres collés sur Lili, Franz scruta autour de lui, à la recherche d’une surface pour poser son violon. Stupéfié, son attention se figea sur un intrus assis sur un fauteuil qui les observait discrètement.

— Bonsoir, Monsieur Schligg, visiblement vous n’avez pas reçu mon message ? l’interrogea Karl, stoïque.

L’assassin consulta sa montre et posa son regard ozone sur le violoniste. Pétrifié, le souffle coupé, Franz eut une pensée pour Lili. Que faire d’elle ? Gênée, cette dernière ne semblait pas remarquer le désarroi de son amant. Au contraire, elle sourit timidement et s’avança vers l’intrus, lequel demeurait assis.

— Un compatriote, ça fait plaisir ! Vous êtes son agent ? demanda-t-elle d’un ton amical en lui tendant la main.

Franz regardait la scène, outré. Il aurait voulu interdire à Karl de poser ses yeux de tueur sur elle, l’arracher de ses griffes.

— Tout à fait, Mademoiselle, répondit l’assassin, se relevant pour serrer fermement la main de Lili. Vous faites les présentations, Monsieur Schligg ?

Avachi, le violoniste serrait ses poings.

— Lili, peux-tu nous laisser seuls, s’il te plaît ? cracha-t-il.

Étonnée par le ton de sa voix, la jeune femme quitta la loge. Avant de fermer la porte, elle fixa l’autre homme, puis l’expression de Franz. Cela ne sentait pas bon.

La porte claqua, Karl esquissa un sourire froid. Il s’avança de très près, sans cesser de poser son regard intimidant sur les yeux gris pâle du violoniste.

— Elle est toute mignonne, votre copine, on dirait une petite souris, lança l’assassin sur un ton se voulant sarcastique.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Elle était bien cachée votre petite souris.

L’assassin renchérit, percevant l’irritation suscitée chez son interlocuteur. Il le contourna, se dirigeant vers la porte.

— Quand j’avais commencé à vous surveiller, poursuivit-il, je croyais que vous persuader s’avérerait compliqué : seul, sans attaches, difficile à cerner. Sans votre virée à la déchetterie, la petite souris serait bien restée cachée dans son trou.

— Qu’est-ce que vous voulez ? répéta Franz, la pâleur de ses yeux virait au noir.

— Vous avez du travail ce soir. Rassurez-vous, ce sera après votre performance. Retrouvez-moi ici. Ne vous attardez pas à réclamer des applaudissements, c’est pathétique.

— C’est tout ? demanda Franz, l’index pointé en direction de la porte.

Karl sourit, sa cicatrice parut soudainement plus effrayante. Prêt à partir, main dans la poignée, il se retourna :

— Vous avez intérêt à assurer. Et je ne parle pas du concert.

$Enfin seul dans la loge, debout, l’air hagard, Franz pensait à Lili. Il n’arrivait pas encore à surmonter la frayeur de l’avoir vue si près de Karl. Elle était en danger.

Inspirer. Expirer. D’habitude, ces exercices fonctionnaient, mais pas maintenant. Il envoya au diable les répétitions ainsi que le câlin avec Lili. Seule la musique pouvait l’apaiser. Dvorak tombait toujours à pic pour le calmer. Il prit son instrument et frotta son archet pour tirer les premières notes de l’Humoresque. Telle une berceuse, la mélodie suffit à le rasséréner. Se concentrer dans le néant, là où personne ne le dérangerait. Il n’avait qu’une seule et unique priorité : le concert.

Pour l’autre engagement, il verrait plus tard. Cela devait s’agir d’une nouvelle femme à séduire, pensa-t-il. Tâche qu’il bâclerait pour rejoindre Lili rapidement… si elle le voulait. Il tenait à lui rappeler qu’elle avait le choix entre le livrer à la police ou… pas. L’option du lâche, puisqu’il n’avait pas le courage, lui. À ses yeux, se dénoncer équivaudrait à assumer ses actes. Or, il ne s’en sentait pas capable, pas plus que d’en finir avec sa vie. Il n’en avait pas le cran.

Non ! Ni l’un ni l’autre. Ni la mort ni la prison. « Alors, que faire ? » se désolait-il. Il s’arrêta de jouer et, en guise de défoulement, balança le violon. Aussitôt, des coups résonnèrent à la porte. Lili.

Franz contemplait l’instrument abîmé par terre, se maudissant. « Encore un », dirait son luthier. « Un petit incident » affirma-t-il lorsque Lili pénétra dans la loge. La jeune femme paraissait étonnée, les yeux rivés au sol.

Mieux qu’un violon ! Elle apparut comme le phare qui éclaire son chemin en pleine tempête, mieux que la musique ou les anxiolytiques. Elle était habillée pour le concert. Sa longue robe noire épousait sa taille à merveille, il ne put éviter de s’attarder sur son décolleté.

— Tu es très belle ce soir !

La jeune femme sourit, contourna l’instrument agonisant sur le plancher, qu’elle détailla avec une pointe de pitié et de curiosité. Elle s’approcha du violoniste, posa ses mains sur son visage pour le caresser. Elle aurait aimé lire dans ses yeux et obtenir des réponses. Le mystérieux visiteur l’intriguait. Elle était certaine qu’il devait s’agir du fameux Karl, mais préféra ne rien dire afin de ne pas le troubler davantage.

— J’aurai… des choses à faire après le concert, annonça-t-il.

— Je t’attendrai.

Il l’embrassa sur le front et la serra fort dans ses bras. Soulagé, il soupira. Une angoisse en moins. C’était déjà ça.

Plus tard, après avoir emprunté un violon convenable et s’être habillé en pingouin, Franz patientait au bout du couloir menant sur scène. Dans une salle ordinaire, il aurait pu guetter derrière les rideaux, observer les musiciens, surtout Lili.

Or, ici c’était impossible. Il se sentait littéralement au bout du tunnel, las, fatigué, inquiet. L’esprit ailleurs, en quête de concentration, il n’écoutait pas le régisseur à ses côtés. Enfin, le moment d’entrer en scène arriva et il traversa le long couloir pour se retrouver dans cette salle ronde, vertigineuse. Une salle où il se sentait surveillé de tous les côtés. Dès son apparition, des acclamations stridentes l’accueillirent. Il salua son public par une révérence et resta figé, à l’observer. Comment pouvait-il se dévouer alors qu’il y avait un intrus ? Un parasite qui lui pourrissait la vie. Une vie qu’il avait gâchée en commettant l’irréparable.

Les applaudissements retentissaient comme des boulets de canon et l’atteignaient comme des balles tirées par un peloton d’exécution. Subitement, il réalisa qu’il ressentait une appréhension jamais éprouvée auparavant ; même lors de son premier récital. La panique. Jamais au grand jamais il ne l’avait subie. Le trac, l’anxiété, le stress, il les connaissait. Ils étaient nécessaires, gérables. « Du bon stress » rappelait Shahn. En ce moment, c’était différent, son stress ne pouvait pas être bon, puisque provoqué par un indésirable dans l’assistance. La présence de ce type, son existence même, le sabotaient.

Où se trouvait sa Némésis ? L’attention de tout ce monde l’effrayait. Il ressentit soudain la peur de cette scène, du public si proche. « Pas maintenant ! » se répétait-il dans un effort pour sauver les apparences, seul dans l’arène. Les applaudissements ne tarissaient pas et il tardait à se mettre en place. Attentifs, le chef d’orchestre et le premier violon scrutaient ses gestes, dans l’attente d’un signal qu’il ne donna pas. Terrifié, Franz revint sur ses pas et s’enfuit par le tunnel, provoquant la stupéfaction de l’auditoire et des musiciens. Lili hésitait à abandonner son pupitre pour courir vers lui.

Bien au fond, afin de ne pas être vu du public, Franz tentait de contrôler sa respiration. Entre-temps, le régisseur et d’autres assistants s’approchèrent de lui, l’énervant davantage. « Faites-les taire ! » clamait-il, les yeux fermés, faisant référence au public. Dans un dernier effort pour reprendre le dessus, il posa son violon entre son épaule et son menton et aspira. En soufflant, il commença à jouer quelques accords de Bach, ceux qui lui servaient d’échauffement. Leur effet immédiat fut saisissant. Il put reprendre le contrôle de sa respiration, comme si la musique agissait en tant que transe protectrice. D’un lever de pouce, il indiqua qu’il allait mieux.

Habitué aux demandes extravagantes de certains interprètes, le régisseur ne tarda pas à faire une annonce. Il exigea du public de garder le silence pendant le concert. Sur scène, Lili et les musiciens restèrent de marbre, malgré quelques soupirs d’agacement. Le chef d’orchestre bouillonnait.

Les notes de Chaconne suffirent à le calmer, loin de la scène. Violon à la main, Franz réapparut sur scène, poursuivant la mélodie entamée. Puis, le concert reprit comme prévu. Subjuguée par son interprétation, l’assistance pardonna rapidement le contretemps. Seulement quelques étourdis transgressèrent la consigne de ne pas applaudir, mais cela ne le dérangea plus.

La disposition de la salle lui donnait une amplitude de mouvement, qu’il mit à profit pour se placer, le moment venu, en face de Lili pour jouer sa sonate. Elle l’écouta le cœur empli d’émotion, la trouvant encore plus belle que lorsqu’elle l’avait entendue chez lui.

Le concert fini, Franz tira sa révérence et s’éclipsa. Les ovations retentirent et son nom fut acclamé, mais il était déjà loin. S’arrachant le nœud papillon, il revint à la loge où Karl l’attendait, à nouveau assis sur un fauteuil.

— Vous n’aimez plus les applaudissements maintenant ? Que ça doit être insupportable ces artistes qui changent d’humeur fréquemment.

Franz le fulmina du regard.

— On y va ?

— Et si je refuse ? rétorqua le violoniste, armé d’une bravoure surgie de nulle part. Vous êtes tout seul ici, vous bluffez pour me manipuler. Vous croyez que je vais obéir par peur.

— C’est la musique qui vous rend courageux comme ça ? interrogea l’assassin, qui sortit un pistolet pour le pointer sur lui. Étonnant, tout ce qu’on peut introduire malgré les mesures de sécurité, hein ? Où en étions-nous ?

Il ajusta un silencieux sur le canon. Franz demeurait muet, figé. Lorsqu’il eut terminé, Karl tira sur l’étui vide du violon, à côté du violoniste. Ce dernier sursauta et hurla, sidéré :

— Mais vous êtes dingue !

Le tueur le visa froidement, l’index devant sa lèvre tordue.

— Vous allez me suivre en silence et sans faire de conneries, lança-t-il d’un ton ferme.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Serizawa Tamao
Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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