En quête de liberté - 34 (**)

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Le lendemain, Franz se produisit dans une des salles plus intimes du Carnegie Hall. Le régisseur lui avait annoncé qu’il était attendu l’année prochaine, dans la salle principale. Annonce qui stupéfia le violoniste. Il hésitait entre rire ou pleurer. Comment se projeter aussi loin ? Il se rappelait les cailloux de la photo de Virginie, persuadé qu’il finirait comme ça.

L’unique avantage qu’il trouvait à son retour résidait dans le plaisir de se retrouver avec son public. À la fin de chaque prestation, il gratifiait son audience de sa sonate pour Teresa. Enfin, les fervents applaudissements le ressourçaient et il oubliait ses problèmes pendant un certain temps.

Après New York, il poursuivit sa tournée dans d’autres villes, ne restant qu’une ou deux nuits sur place. Il redoutait les jours de relâche, dans la crainte que Karl puisse lui commander un travail. À chaque fois qu’il consultait le téléphone, son cœur s’arrêtait de battre. Dès que ses mains s’en emparaient, il se mettait à concevoir des plans. Comment tuer sans trop de dégâts ? Comment se débarrasser d’un cadavre efficacement ? Il l’ignorait, et ne se voyait pas commettre un crime si loin. Surtout dans un pays où la peine de mort existait.

Afin de soulager ses tourments, il décida de s’amuser comme naguère : charmer. La distance l’aida à faire abstraction de Lili. Chacune de ses tentatives le ramenait au bar de l’hôtel. Pas d’humiliation, pas d’amusement. Il ne voulait pas l’admettre, mais il cherchait uniquement de la compagnie.

Les derniers jours, il décida d’aller plus loin. Au bar, il séduisit une cible coriace : une ravissante brune au regard de braise. Finalement, elle céda et accepta de le suivre.

Dans l’ascenseur, elle prit les devants et l’embrassa fougueusement. Il accueillit ses caresses, sans réfléchir. Les portes s’ouvrirent, sans qu’il y prête attention, occupé par le baiser. Soudain, un braillement et des insultes s’entendirent, sans qu’il comprenne la raison. Il se fit éjecter de l’appareil par un énergumène, probablement enragé de voir la brunette avec un autre homme. Les portes se refermèrent et Franz, secoué, confus, entendit les cris de la jeune femme s’éloigner. Sans agir. Sans donner l’alerte.

Après tout, ce n’était pas son problème. Quelqu’un d’autre le ferait.

Grand moment de lâcheté.

Il retourna dans sa chambre, seul. S’interrogeant sur son manque de réaction. En même temps, le sort de sa conquête éphémère le travaillait. Puis, son raisonnement le poussa à l’extrême : qu’aurait-il fait si l’une des femmes de sa vie subissait ce traitement ?

Il voulait croire qu’il les aurait défendues, mais il savait qu’il n’avait pas changé. Il serait toujours le même monstre méprisable. Finalement, la brunette avait eu de la chance. Si l’autre type ne l’avait pas malmenée, sa survie avec le violoniste n’était pas garantie. Il aurait, peut-être, commis l’irréparable.

Lorsque Virginie retrouva le violoniste, les traits tirés, elle lui balança :

— Tu me rappelles l’œuvre d’Andrés Serrano.

Franz ne comprenait pas de quoi elle parlait.

— Je te montrerais bien ses photos, poursuivit-elle, mais je ne crois pas que tu souhaites les voir. Pas celles auxquelles je pense, en tout cas. Bref, que veux-tu ? Tu te sens seul, c’est ça ?

— Disons que je m’ennuie, répondit Franz en s’invitant dans sa chambre.

Sa tournée finie, il revenait à New York rendre le prêté par violon la Fondation, puis il rentrerait à Vienne. Il venait de passer trois semaines intenses sans mauvaise nouvelle du pays. Ni Karl ni de la police. Pourtant, il suivait à distance l’évolution des faits sordides autour de lui. Dans la presse, le cas de l’infirmière avait été traité comme un crime passionnel. Tandis que le meurtre de Liesl n’était qu’un détail, noyé par la popularité grandissante de Krotz.

D’ailleurs, ce dernier montrait un tout autre visage dans les médias. Franz ne s’était jamais intéressé à ces choses-là. Toutefois, en comparant le balourd rencontré à New York ou chez lui, et la bête politicienne, le contraste était saisissant.

Quant aux investigations autour de Liesl, elles salissaient la mémoire de ce pauvre gardien d’immeuble qui n’avait rien demandé à personne. En effet, il apparaissait aux yeux du monde comme un pervers, en dépit des efforts de sa veuve, qui réclamait une enquête digne de ce nom.

— Est-ce que je suis un clown, pour t’amuser ? défia la jeune fille d’un ton sec.

— Non, répondit-il, tout sourire, s’asseyant sur son lit. Peux-tu me raconter plus de ton expérience avec la police scientifique ?

— Tu veux toujours savoir comment te débarrasser d’un cadavre ?

Elle lança cette question avec un flegme inquiétant. Sa voix dégageait une pointe de certitude qui faisait froid dans le dos. Il ne dit rien, étonné qu’elle n’ait pas oublié.

— Leur travail est minutieux, limite chiant. J’ai vu plus de choses intéressantes en accompagnant un reporter photographe au Mexique. Tu peux faire bouillir le corps dans la soude, mais ça, ce sont les narcos qui le font. Un cadavre abandonné en pleine nature se décompose facilement, rendant l’identification plus difficile. Tu as d’autres méthodes loufoques comme tenter de le brûler dans une vieille chaudière ou dans une machine à laver industrielle…

— Pourquoi tu mentionnes ces deux-là ? demanda-t-il, nerveux.

Les yeux de la photographe le sondèrent pendant un moment, puis elle s’assit devant son bureau et sortit une petite boîte en métal du tiroir.

— Ce sont des faits divers évoqués par la presse autrichienne ces derniers jours. Peu importe ! Les victimes, toujours des femmes ! rétorqua-t-elle, une pointe de colère dans sa voix.

Il sentit ces mots le frapper comme une gifle. Elle ralluma l’ordinateur et rechercha l’image des cailloux. De nouvelles photos s’affichèrent à l’écran, révélant un paysage désertique avec des bouts de tissu au sol, puis un entassement d’ossements noircis. Elle passa rapidement sur les autres clichés présentant des scènes bien plus atroces.

— J’ai pris tout ça au Mexique. Là-bas aussi des femmes disparaissent sans laisser aucune trace depuis des années. On n’a jamais retrouvé les coupables, même si tout le monde les connaît. Les mafias qui forcent des individus ordinaires à commettre des actes abjects, en les manipulant par la peur…

— Que ferais-tu dans ce genre de situation ?

— Moi, personne ne m’obligera à faire quelque chose si je n’ai pas envie.

— Et si on menaçait tes proches ?

— Je ne m’attache pas aux gens.

Il détourna son regard d’elle, pensif. Elle referma l’écran et tira de la boîte une sorte de cigarette roulée à la main qu’elle s’empressa d’allumer. Elle tira un coup et la lui proposa ; il refusa par un hochement de tête. Elle continuait à l’observer attentivement, esquissant une légère et très nuancée ombre de sourire.

— Ça fait quoi de tuer ? lança-t-elle sans ambages.

Elle maintint son regard direct, inquisiteur. Il percevait une pointe de malice sur ce visage quasi inexpressif. Il la dévisagea d’un air grave, abasourdi. Les pires scénarios traversèrent son esprit. Ce ne pouvait pas être possible !

— Qui es-tu vraiment ? l’interrogea-t-il en se levant, suspicieux.

— Mon vrai prénom, tu veux dire ?

— Non ! Tu sais bien de quoi je parle ! hurla-t-il, la voix rauque de colère, se retenant de s’approcher d’elle.

— Gleitje, répondit-elle calmement. Et crois-moi, j’en veux à mes parents depuis ma naissance.

— Arrête ! Tu es avec lui ? C’est lui qui t’a mise ici pour me surveiller ?

Elle le regardait d’un air circonspect et fit une passe, exhalant la fumée, fascinée par la démonstration de folie devant ses yeux. Elle regrettait de ne pas pouvoir en prendre une photo.

— Alors, pour faire court, répondit-elle. Je ne sais pas de quoi tu parles, mais je vais te dire qui tu es, toi. D’abord, prends ça, dit-elle en lui passant le joint.

Il hocha la tête négativement. Comme elle insistait pour avoir les mains libres, il s’en empara, l’aspira discrètement par dépit, puis subit une petite quinte de toux. La jeune fille cherchait parmi les quelques livres entassés sur l’étagère au-dessus du lit. Finalement, elle tira d’un exemplaire de The teachings of Don Juan une carte postale qu’elle lui tendit.

Dessus figurait un papillon Monarque, piégé dans une toile d’araignée ruisselante des gouttelettes de rosée matinale.

— Pour quoi diable je te fais penser à ça ? grogna-t-il, balançant la photo sans s’y attarder.

— C’est le genre de photo qui plaît à tout le monde. La plupart des gens ne voient pas la réalité dissimulée par la beauté apparente. Ce magnifique lépidoptère continue à se débattre, mais c’est inutile, il le sait. Il est condamné. Malgré tout, il a beau remuer ses ailes magnifiques, il s’enfoncera encore plus, se fatiguera pour rien.

Pendant un moment, Franz fixa son regard d’acier sur elle, grave, sans comprendre où elle voulait en venir. Il finit par s’affaler sur le lit et tira à nouveau sur le joint.

— Sais-tu que cette espèce effectue l’une des migrations les plus extraordinaires, sur plusieurs générations, revenant sur le chemin de ses ancêtres ? poursuivit-elle en lui demandant la cigarette.

— J’ai dit n’importe quoi, oublie, se morfondit-il, prenant sa tête entre ses mains.

— Je suis photographe, papillon, susurra-t-elle en s’asseyant à côté de lui. Je ne fais qu’observer et interpréter. À chacune de mes questions, j’avais une chance sur deux d’avoir tort. Tes gestes sont éloquents.

Il se tourna vers elle et put voir l’esquisse d’un franc sourire.

— Pas cool, ton histoire. Merde ! J’avais envie de baiser. Maintenant, je n’en ai plus…

— Tu croyais que j’étais venu pour ça ? rit-il nerveusement, reprenant des couleurs.

Elle donna un coup à la petite cigarette, puis la lui tendit, en silence. Il l’aspira profondément.

— Tu veux savoir ce que ça fait ? Ça fait mal, répondit-il en se prélassant.


Au milieu d’une ambiance aux arômes enivrants, Franz contemplait la minuscule poitrine nue de Virginie, la comparant dans son imaginaire à celle plus voluptueuse d’Andréa ou à celle, un peu moins généreuse, de Lili. Il pensa à ces trois femmes et la place qu’elles occupaient dans sa vie. Celles qui l’avaient guéri de ses démons.

— Tu regardes quoi ? demanda la jeune fille, une pointe d’ennui dans sa voix fielleuse.

— Que veux-tu que je regarde ? Il n’y a rien à voir ! répondit-il, adoptant la même froideur qu’elle.

— Tu sais que des fois tu peux être un vrai connard ?

— Pas que des fois, susurra-t-il, le visage éclairé par un sourire sincère, ravi de la découvrir capable de réagir avec des émotions humaines face à ce type de remarque.

Elle s’approcha de lui, scrutant l’intérieur de ses yeux comme si elle lisait au-delà de son âme.

— Donc tu es amoureux ? Pas de moi, j’espère !

Il répondit par un hochement négatif, toujours souriant.

— Pourtant, ça ne t’empêche pas de baiser avec une autre.

— Moi non, et toi ? Il n’y a pas d’amour entre nous ! Je croyais que ça t’allait bien comme ça.

La photographe se leva et prit rapidement son appareil. Le violoniste eut à peine le temps de tirer le drap vers lui pour se couvrir avant que le flash n’éclaire la chambre.

— Et alors, comment tu comptes t’en tirer, l’amoureux ?

— Je ne sais pas ! souffla-t-il, le regard perdu, conscient qu’elle faisait allusion à sa dette. Assumer, comme le con que je suis.

— Jusqu’à quand ?

— Jusqu’à ce que je trouve une solution.

Elle n’eut pas besoin d’intervenir, il comprit immédiatement la comparaison avec la photo du papillon : aucune issue.

— Enfin, jusqu’à ma mort.

— Faut croire, ou la prison…

— Est-ce que tu vas me dénoncer ?

— Tu me vois comme une balance, moi ? J’appellerai mon œuvre « Portrait d’un criminel », tu en penses quoi ? lança-t-elle en actionnant le déclencheur à nouveau.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Serizawa Tamao
Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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