En quête de liberté - 34 (*)

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La nuit avec Andréa fut magique. Elle sut envoûter le violoniste et lui faire oublier les sentiments qu’il croyait réservés à Lili. Après tout, pourquoi s’abstenir de vivre tout ce qu’il avait évité pendant des années ?

Malheureusement, leurs câlins ne se poursuivraient jusqu’au chalet d’Andréa. Franz devait se préparer pour une série de représentations aux États-Unis dans des salles plus intimes. Le tout arrangé par son mentor. Shahn lui avait rappelé, à maintes reprises, qu’il fallait absolument les honorer s’il voulait assurer son retour. Franz, lui, ne pouvait penser à un futur quelconque. À quoi bon se projeter s’il n’était pas sûr de survivre à la fin de l’année ? Il avait décidé de reprendre sa carrière de soliste avec l’idée naïve que cela l’éloignerait de ses problèmes. Au final, ceux-ci finirent par se multiplier.

Ce maudit téléphone envenimait son existence, comme un portable ordinaire l’aurait fait, d’ailleurs. Il s’efforçait de le consulter deux fois par jour, la boule au ventre. Au moins, il n’avait pas eu de consigne avant son départ. Il s’attendait à trois semaines de liberté et de paix relative. Par acquit de conscience, il envoya un message à, Karl, sa Némésis avec toutes ses dates.

À l’aéroport, alors qu’il observait les gens autour de lui, cramponnés à leur téléphone, il hésitait par moments à sombrer dans la même addiction et à s’en servir pour communiquer avec Lili… ou avec Andréa. Un petit SMS pour extérioriser les idées qui traversaient son esprit. Une envie de partager ses états d’âme. Comme si la solitude commençait à lui peser.

La solitude serait comblé lors de sa première escale à New York.

Pour son séjour, Franz s’installa dans la résidence de la Fondation Von Lichteneau pour les Arts et la Culture. Il s’entretint avec Anton Heissmann, chargé des relations publiques, pour chercher le violon mis à sa disposition par la Fondation pour l’accompagner dans sa tournée.

Lors de ce voyage, il avait une autre idée en tête : revoir Virginie. Un visage connu et des échanges intéressants, pour ne pas dire surprenants. Voilà ce qu’il appréciait en elle.

Il ne tarda pas à monter la voir. Elle était toujours logée au dernier étage, dans les combles. La jeune photographe le reçut avec sa carapace de glace sous laquelle Franz décela une once d’enthousiasme. À peine la porte ouverte, elle s’empressa de le faire entrer pour éviter que l’épaisse fumée contenue dans sa chambre ne s’échappe. À l’intérieur, un arôme particulier entourait son chaos habituel.

— Il n’est pas interdit de fumer ici ? Surtout ce truc ? Le détecteur de fumée ne marche pas ? s’affola l’invité.

— Je l’ai mis ailleurs, répondit-elle sèchement.

Elle ouvrit la fenêtre et s’aida d’un magazine pour faire circuler l’air.

— Tu n’étais pas parti ? s’enquit-elle, l’examinant de son air glacial, un scanner dans les yeux.

Cette froideur eut pour effet d’apaiser le violoniste, voire de l’amuser.

— Je suis en tournée.

— J’ai vu ça, affirma-t-elle en s’approchant à quelques millimètres de lui, se dévissant le cou pour voir au-delà de son menton. Quelque chose a changé en toi.

— La cicatrice ?

— Non. Tes yeux. Ils ont une lueur, un éclat différent…

— Ah ! s’exclama Franz.

— Un jour quelqu’un m’a dit que le regard des hommes se métamorphose pour deux raisons : l’amour ou la mort. C’était un flic.

Soudain, il la trouva moins cocasse. Il s’étonnait de la capacité de cette fille à lire dans l’âme et il réfléchit à ses photographies. Permettaient-elles d’extérioriser sa vision particulière du monde ?

— C’est peut-être l’amour. Tu fais quoi avec les flics ? tenta-t-il de dévier la discussion.

— J’ai eu l’occasion d’accompagner un photographe forensique, j’en ai même pris quelques clichés. C’est pas mal. Au moins, c’est un public qui comprend mon œuvre, les flics. Ils disent que j’attrape avec ma lentille des détails que d’autres laissent filer.

— Tu devrais envisager une reconversion…

— Ce serait plus honnête que de me pavaner dans les expositions et me faire passer pour une artiste incomprise. Tu veux les voir ?

— Non.

— Pourquoi, tu as peur ? Tiens, ça me fait penser à une dont tu n’imagineras pas ce qu’elle est.

Elle s’assit devant son ordinateur, chercha un répertoire, double-cliqua sur une miniature et la photo s’afficha. Derrière elle, un Franz curieux se penchait sur l’écran.

L’image présentait un amoncellement de pierres poreuses, en apparence, comme des éponges noircies, dans un paysage désertique.

— Sais-tu ce que c’est ?

— Fascinant ! Des cailloux ? se moqua-t-il.

— Il s’agit des restes humains cuisinés à la soude pendant huit heures. Après, il ne reste plus de trace à part ces petites roches, de la graisse, en fait, et des os.

— C’est long comme moyen pour faire disparaître un corps, tu n’as pas trouvé de méthode plus simple ? lança-t-il de façon détachée.

— Pourquoi ? Tu penses aussi à te reconvertir ? demanda-t-elle, esquissant un sourire qu’il ne lui avait jamais connu.

Le violoniste ne répondit pas. Cette expression du visage le troublait plus que sa froideur. La fatigue du vol fut la meilleure excuse qu’il trouva pour se défiler.

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