Comme un papillon dans une toile d'araignée - 33 (**)

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Andréa était sublime, mais ce jour-là, elle fit moins d’effet à Franz. Il s’efforçait de ne pas la cataloguer comme autrefois : le type de femme qu’il détestait par sa suffisance. Comme si, soudainement, ses vieux démons refoulés refaisaient surface. Était-ce dû à la nervosité provoquée par cette rencontre ? Maintenant qu’il se jurait d’aimer Lili, comment éviter que la violoniste puisse le troubler ?

— Joli, le Weisbuch ! balança-t-elle, en allusion à la peinture ornant le salon.

Elle se trouvait chez lui pour la première fois. Dans cet appartement imprégné des mauvais souvenirs : ceux de nombreuses humiliations, ceux de ses meurtres. Lili avait réussi à changer l’atmosphère, mais l’avait-elle guéri ? Il observa Andréa, se rappelant qu’il avait aussi ressenti la même chose avec elle. Ces femmes l’avaient-elles délivré ? Il n’en était pas sûr. Il craignait toujours une pulsion, une réaction. Surtout ici, seul avec elle.

— On y va ? proposa-t-il en revêtant son manteau.

La violoniste parut confuse. Comme si elle ne comprenait pas. Il l’invitait à partir alors qu’elle venait d’arriver ? Sans un câlin ? Elle s’approcha de lui, posa sa main sur son cou avec ce regard et ce sourire capables de le dominer.

— Tu es sûr ? minauda-t-elle.

Avant qu’elle puisse poursuivre ses caresses, il lui attrapa fermement le poignet et l’éloigna de lui. Ses yeux d’acier se tournèrent vers la porte.

— Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? s’étonna-t-elle.

Elle avait raison de se sentir exaspérée. Si elle lui avait laissé un torride message sur son répondeur, c’était parce qu’elle avait une semaine de repos. Et qu’elle comptait la passer avec lui, à faire des galipettes dans son chalet. Qu’obtenait-elle à la place ? Une supplique. Au lieu d’accepter de s’envoler en l’air avec elle, Franz l’avait priée de l’escorter à un dîner mondain. Si elle n’avait pas tenu à le revoir, elle se serait sûrement rabattue sur quelqu’un d’autre.

Elle avait tout préparé pour une escapade de folie à Traunkirchen, mais se résigna à accepter cette singulière invitation uniquement pour revoir Franz. Autrement, pourquoi voudrait-elle rencontrer cet homme politique que Franz évitait de nommer ? Elle avait du mal à comprendre. D’après les confuses explications de son amant, il n’avait pas envie d’y aller non plus, mais se sentait obligé. Il prétextait même que c’était le seul moyen de se débarrasser de ce type.

Comme elle brûlait d’envie de le retrouver au lit, elle avait fini par accepter son invitation. Il lui avait demandé de venir chez lui. Coquine, elle crut que, devant la perspective d’une soirée soporifique, il compterait s’abandonner à un quickie, à trinquer du nombril. Même pas !

II prétexta ignorer où se trouvait sa voiture, ce qui l’arrangea car elle pourrait décider où se terminerait la soirée. Et ce ne serait surtout pas dans ce sordide appartement ! Elle comptait ne plus jamais revenir dans cet endroit à l’ambiance glaciale. Un vrai tue-l’amour. La table basse en verre craquelé y était pour beaucoup, mais elle se garda de poser des questions, anxieuse et ravie de partir. D’autant plus que dans ce lieu sinistre, elle ne reconnaissait plus « son » Franz malléable à souhait.

Les Krotz habitaient une demeure dans les hauteurs de Hietzing, quartier bucolique à l’ouest de Vienne. À leur arrivée, Franz remarqua un garde discret qui ne fit pas de zèle et les laissa passer. Andréa lorgna son compagnon avec dédain, comme si elle trouvait cela ridicule.

Une jeune femme au sourire radieux les accueillit à la porte. Elle avait une mine réjouie, solaire, comme celle d’une future mère. En remarquant son ventre rebondi, Franz sentit son pouls s’arrêter. « Pas elle ! », s’exclama-t-il, priant pour qu’elle ne fût pas la cible. Qu’il n’ait jamais à choisir entre elle et une autre.

— Bienvenue ! Je suis Astrid, l’épouse de Wenzel. Quelle joie de vous recevoir ! Wenzel m’a tant parlé de vous, Monsieur Schligg, mais voir Andréa Steinger aussi c’est un honneur ! s’exclama-t-elle, visiblement émue.

— Le plaisir est pour nous, répondit poliment la violoniste, lançant un sourire de connivence à Franz. C’est pour quand, l’heureux événement ?

— Dans trois mois ! Si tout va bien.

« Si tout va bien » se répéta Franz dans sa tête, comme si cette phrase dessinait une cible sur son ventre, la condamnant elle et sa petite créature. Tout à coup, il se tourna vers son accompagnatrice et l’embrassa avec passion. Comme si ce geste pouvait lui redonner des forces et l’empêcher de défaillir. Surprise, Andréa ne comprit pas sa conduite – vu sa froideur initiale –, et accueillit son baiser la bouche fermée. Leur hôtesse parut un peu décontenancée, mais demeura souriante, imaginant un couple en mal d’enfant.

Comme s’il avait rechargé ses batteries, Franz se redressa, déployant son charme à nouveau, comme si de rien n’était. L’hôtesse de maison poursuivit ses louanges, maintenant qu’elle captait leur attention.

— Les deux meilleurs violonistes du monde, ensemble ! Vous formez un joli couple !

— Nous ne le sommes pas, répondit abruptement Franz lorgnant furtivement Andréa, ébahie.

Leur hôtesse sembla quelque peu déstabilisée par leur attitude. Elle les fit entrer en prenant leurs manteaux au passage. Tous les trois pénétrèrent dans le vaste salon décoré avec goût. Une grande verrière donnait sur un jardin éclairé par la lune. Quelques petites lanternes, disséminées le long des allées, peinaient à chasser les ténèbres.

— Veuillez excuser Wenzel, il est en réunion et n’a pas dû voir l’heure. Installez-vous, je vais le chercher.

Lorsqu’Astrid quitta la pièce, Franz s’efforça d’esquiver le regard noir de sa consœur. Il s’approcha de la verrière et se laissa bercer par la vue lénifiante des plantes extérieures.

Andréa hésitait entre jouer l’indifférence ou exiger des explications. Elle avait apprécié qu’il la prenne par surprise, mais son petit commentaire comme quoi ils n’étaient pas en couple l’avait fait déchanter. Elle entendait cette réplique comme un écho dans sa tête. Qu’était-elle pour lui ? Et lui ? Que représentait-il pour elle ? Depuis leur dernière rencontre, il avait dépassé le stade de simple conquête ou amusement. Des sentiments s’étaient mêlés au charnel. Si leur attraction avait été mutuelle, leurs sentiments devaient suivre cette réciprocité, elle en était persuadée.

Leur hôtesse sortit d’une pièce, en laissant les portes grand ouvertes. Le sénateur Krotz, tout sourire, lui emboîtait le pas, suivi de Hans Jurgens. Franz trouva que ce dernier avait moins l’air d’un crapaud. Il tenait à lui parler et se demandait comment y parvenir avec tous ces gens ?

— Ah ! Monsieur Schligg, merci d’avoir répondu à mon invitation ! s’extasia l’homme politique. Quel honneur de vous recevoir en si ravissante compagnie ! Vous devez être Teresa ?

Franz roula les yeux vers le ciel. Il aurait dû s’y attendre. Andréa conservait son calme et son flegme, scrutant du coin de l’œil son amant. Avec un sourire malicieux, elle commençait à dresser une liste mentale des sujets à lui reprocher.

— Mais non, chéri ! intervint Astrid. Tu ne reconnais pas Andréa Steinger ? Nous l’avons déjà vue jouer !

— Jouer quoi ? demanda-t-il lorsque sa femme mima discrètement un violon. Oh ! Veuillez m’excuser. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça ! ajouta-t-il, lançant un clin d’œil coquin au virtuose, absorbé ailleurs. Permettez-moi de vous présenter mes collaborateurs et amis : Monsieur Hans Jurgens, que vous connaissez, et voici…

Une belle femme élégante, la petite cinquantaine, sortit du bureau, souriante. Elle observa l’invité, dissimulant sa surprise de découvrir cet inconnu qu’elle avait dominé pour le convertir en son jouet. Quant au violoniste, sa réaction fut moins discrète. Soudain, il parut plus tendu et ne put empêcher le rouge d’envahir ses joues. Une chaleur commençait à le suffoquer.

Cette réaction fascina la dame. Elle vint se présenter d’elle-même, sans le quitter des yeux.

— Sarah Strauss, enchantée, Monsieur Schligg, prononça-t-elle en lui serrant la main, la caressant fermement, avant de se tourner vers Andréa. Ravie de vous connaître, Mademoiselle.

— Sarah est tout simplement le cerveau de ma campagne ! lança Krotz. Ne dit-on pas que derrière un grand homme se trouve une grande femme ? Dans mon cas, il y en a deux ! ajouta-t-il en prenant son épouse par les épaules et déposant un doux baiser sur sa bouche.

— Tu ne vas pas ennuyer tes invités avec tes histoires de politique, Wenzel, avança Astrid.

Le sénateur lança quelques anecdotes sur des dîners précédents où ce sujet avait été abordé, confirmant que ce n’était pas le meilleur des thèmes de conversation.

Andréa remarqua que Sarah la dévisageait, jaugeant le moindre millimètre de sa personne. La violoniste soutint son regard, imperturbable. Son sourire dissimulait combien elle la trouvait désagréable. Elle regrettait d’avoir accepté l’invitation.

Franz crut comprendre que Jurgens devait partir. La maîtresse de maison lui demanda de rester malgré l’absence d’une certaine Senta. Sa femme ? Lui, marié ? s’interrogea-t-il. Peu importe, il avait à lui parler coûte que coûte, et se vit obligé de seconder l’hôtesse pour insister.

Ils s’installèrent autour d’une table soigneusement dressée. Astrid proposa d’asseoir le violoniste en face d’Andréa, à côté de Sarah, dont le regard vorace l’oppressait. Il avait du mal à sauver les apparences.

— Vous reprenez votre carrière de soliste ? l’interpella Astrid.

— Ah, magnifique ! intervint Sarah alors qu’elle se tournait vers son voisin de table. Je pourrai voir sur scène ce que vous êtes capable de faire de vos mains !

Lorsqu’il entendit ces mots, la chaleur reprit dans les entrailles du violoniste. Il ne put s’empêcher de revivre certains moments avec elle et sentit son cœur s’arrêter.

— Est-ce qu’il y a des rivalités entre vous ? lâcha Krotz, de façon maladroite, à l’égard d’Andréa.

La remarque eut le mérite de ramener son attention. Les deux virtuoses se regardèrent dans les yeux, comme dans une joute où chaque duelliste scrutait les mouvements de l’autre avant d’attaquer.

— Non. Elle a sa place et moi la mienne, rétorqua Franz tandis qu’il lorgnait la réaction de sa consœur.

Comme pour confirmer que la réponse lui convenait, elle lui lança une de ses œillades langoureuses. Épreuve réussie.

— Peut-être qu’ils veulent parler d’autre chose, intervint Astrid poliment.

— Oh ! Ce serait dommage de ne pas discuter de musique ! avança son époux. Vous savez, Astrid a fait le conservatoire, elle jouait même du violon. Pas comme vous, mais elle avait du talent ! Ah, ma chérie si tu avais écouté cette magnifique mélodie de Monsieur Schligg, sublime ! Quand est-ce que vous l’enregistrez, votre symphonie ?

— Tu as composé une symphonie ? demanda Andréa, circonspecte.

Franz aurait préféré à cet instant même se terrer dans un trou, car il était assailli de tous côtés : entre la main baladeuse de Sarah, qui en profitait pour se promener sur sa cuisse lorsqu’elle remettait sa serviette, et le pied de la violoniste, qui lui caressait la jambe.

— À New York, quand nous nous sommes rencontrés, il a interprété une mélodie sublime ! Dédiée aux femmes spéciales, conclut Krotz avec un clin d’œil malicieux.

— Tiens, tiens ! Est-ce que j’y suis dans ta symphonie ? demanda Andréa alors que son pied remontait plus haut et plus loin.

— Tu le sais bien, affirma Franz alors qu’il faisait mine de reposer sa serviette pour repousser la main de sa voisine de table et chatouiller le pied fouineur de la musicienne.

— Assez parlé de Monsieur Schligg, admonesta Astrid. Tu ne vois pas que tu le gênes ?

— Changeons de sujet de conversation, alors ! intervint Sarah. Aimez-vous la photographie, Monsieur Schligg ?

Lorsqu’il entendit cela, Franz se raidit sur son siège, évita le regard de son interlocutrice et celui d’Andréa.

— Je suis allée voir une exposition récemment, poursuivit Sarah. Celle d’un ami photographe. Il dénonce les effets du néolibéralisme économique…

— Ha ! Il ne me plaît pas, celui-là ! lança Krotz, enjoué.

— C’est une œuvre déchirante, mais on y trouve de très belles pièces. De celles qu’on veut ramener chez soi pour les accrocher au mur et les admirer. Les posséder, ponctua-t-elle en se tournant vers son voisin, le fixant des yeux.

— Elles devaient être très spéciales, ces photos, intervint Andréa remarquant son violoniste remuer sur son siège, visiblement mal à l’aise. Pouvez-vous nous les décrire ?

— Des vulgaires maisons ! balança Franz, sans réfléchir.

— Effectivement, si l’on peut dire, affirma Sarah. Comment le savez-vous, Monsieur Schligg ?

Tous les convives l’observèrent. Surtout Andréa.

— Euh… c’est la seule exposition qui correspond à ça… une dénonciation des « effets du néolibéralisme économique », s’aventura-t-il à répliquer, après avoir cogité, ce qui était déjà trop demander à son cerveau en pleine ébullition par cette chaleur suffocante.

— Vous vous y connaissez en photographie ? demanda Astrid.

— Un peu. Je vais fumer, Monsieur Jurgens, avez-vous des cigarettes ?

Jurgens acquiesça et se leva.

— Profitez du jardin, les invita Krotz. Vous m’excuserez, je vais aider Astrid à débarrasser.

— Discutez entre filles, glissa Franz, à destination d’Andréa et Sarah lorsqu’il quitta la table.

La jeune femme le foudroya de ses yeux de chatte, comptant sur une ardoise invisible le nombre d’affronts commis dans la soirée.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

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