Comme un papillon dans une toile d'araignée - 33 (***)

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Les deux hommes sortirent dans le jardin. Jurgens fut le seul à s’en griller une. Bien que le niveau de stress permanent du violoniste méritât sa dose de nicotine, Franz ne tenait pas vraiment à fumer. Il gardait une mauvaise expérience de sa dernière tentative de reprise. Quoi qu’il en soit, il n’était pas là pour fumer, mais pour obtenir des réponses… et pour prendre l’air frais dont il avait besoin, vu l’ardeur manifestée par ses deux maîtresses.

Comme s’il avait lu dans les pensées du violoniste, l’homme crapaud alluma sa cigarette et lui en proposa une, qu’il refusa. Puis, il se mit à parler :

— En général, c’est lui qui vient à vous pour vous sortir d’un pétrin.

Franz acquiesça, curieux de savoir ce qu’il avait à cacher.

— Par contre, vous, vous vous êtes jeté tout seul dans la gueule du loup. Moi, il m’a cueilli. Il a attendu le moment propice pour que je sois noyé par mon vice.

— Lequel ?

— Ça ne vous regarde pas…

L’homme crapaud exhala de la fumée, la nostalgie s’affichait dans ses yeux globuleux.

— Tout ça est passager, poursuivit-il en pointant sa cigarette vers l’intérieur. Un jour je ne serai plus utile ici et je devrai faire votre travail de voyou, soit…

Un silence s’instaura entre les deux hommes. Jurgens le détailla avec une pointe de mépris.

— Je suis vraiment désolé pour votre amie, mais j’ai bien plus à perdre que vous. Malgré cela, je ne pourrais jamais faire ce que vous avez fait.

— Ou ce que je ferai, ajouta Franz, acerbe. Justement, il doit bien y avoir un moyen d’arrêter tout ça… se débarrasser de lui…

— Vous êtes bien naïf !

— Qu’est-ce que ces messes basses ? plaisanta Krotz en les rejoignant. Finalement, les dames ont préféré aider Astrid, voilà que nous sommes entre hommes, hein ?

Les deux le regardèrent d’un air circonspect.

— Mais, comme Hans le sait, je ne fume que des cigares.

— Parfait ! J’aimerais bien essayer, déclara Franz pour tenter de se débarrasser de lui.

— Ah ! Ça se déguste à la fin d’un repas avec un bon whisky ! Pour l’instant, le dessert nous attend, la spécialité d’Astrid !

— Dites, votre femme possède-t-elle encore son violon ? s’aventura à demander Franz dans une démarche ultime pour s’affranchir de leur hôte. Je serai ravi de jouer pour vous.

Le sénateur écarquilla les yeux, sidéré. Convaincu que ce serait une merveilleuse idée, il partit enthousiasmé, les laissant enfin seuls.

— Qui de ces trois-là est la cible ? poursuivit Franz.

Jurgens soupira profondément.

— Je n’en sais rien.

— Quel est votre rôle ?

— Ça ne vous regarde pas. Qu’est-ce que vous voulez exactement ? M’enrôler dans votre petite révolte ?

Franz fut étonné par sa réaction.

— Il m’a prévenu que vous poseriez des questions, que vous tenteriez de me persuader de me rebeller. Tout comme il m’a rappelé ce que j’avais à perdre si jamais je jouais au con. Il faut vous rendre à l’évidence : il nous tient, c’est tout.

— Et vous allez rester comme ça, à obéir ?

— Que puis-je faire d’autre ? Nous ne sommes que des pions qu’il domine par la peur. Laissez-le faire du mal à vos proches, à vous-même, et là vous aurez peut-être une chance de l’atteindre, lui. S’il n’y a que lui. Et après ?

Ils furent interrompus par leurs hôtes. La future mère portait un étui de violon, ravie et intimidée en même temps. Elle pensait son instrument trop vieux, trop ordinaire. Longtemps resté enfermé et certainement déréglé.

Franz leur consacra toute son attention, maintenant qu’il considérait stérile la conversation avec l’homme crapaud. Il rentra et se concentra sur le violon. Peu importait sa valeur, cet objet lui procurait un bonheur capable de l’apaiser, surtout dans ce genre de moments. Il l’examina et prit le temps nécessaire pour l’accorder sous l’admiration de son auditoire, sauf Andréa. Elle regardait les minutes passer avec ennui.

— C’est prêt ! lança-t-il.

Comme un aigle qui déploie ses ailes, il se leva, posa le violon sur son épaule, le coinça avec le menton et dédia sa prestation à sa consœur.

Lorsqu’il se mit à jouer, elle sentit chaque note exacerber ses sens les plus intimes : une sensualité violente, voluptueuse, orgasmique même. Il lui avait composé cela ? À elle ? À elle seule ! Tous les reproches, son attitude, sa froideur furent pardonnés pour toujours. Elle n’avait qu’une envie : en finir avec cette ennuyeuse soirée et faire l’amour avec lui.

Sarah Strauss le contemplait comme on voit filer un merveilleux oiseau échappé de sa cage, le trouvant tellement désirable avec son violon, avec cette pose, cette énergie. Elle le voulait à elle encore et pour toujours. Astrid écoutait fascinée, pendant qu’elle caressait son ventre rebondi, tandis que son mari lui susurrait que ce n’était pas du tout la même mélodie qu’il avait jouée à New York, interruption inutile que son épouse tenta d’éteindre par un geste discret. Elle n’arrivait pas à en croire les capacités de son violon dans les mains expertes d’un virtuose.

À la fin du concert improvisé, les trois femmes applaudirent enflammées.

— C’était magique ! Merci ! Vous avez beaucoup de chance, Mademoiselle Steinger ! annonça Astrid, émue jusqu’aux larmes.

— Et si vous nous jouiez quelque chose, Mademoiselle ? défia Sarah, en direction d’Andréa, comme pour l’amener à descendre de son nuage de bonheur.

— Je n’anime pas des soirées, moi, répondit sèchement la violoniste, ponctuée d’un charmant sourire.

Après cette pause salutaire, le dîner se poursuivit. La conversation fut monopolisée par le sénateur et ses anecdotes cocasses que personne n’écoutait vraiment. De son côté, Franz supportait les agressions lascives de ses deux voisines de table. Elles trouvaient toutes les deux amusant de l’enquiquiner avec le pied, pour l’une et avec sa main, pour l’autre.

Considérant sa mission accomplie, à la fin du repas, le violoniste s’apprêtait à proposer à Andréa de partir. Mais Krotz rappela sa promesse de lui faire goûter des Havanes de première qualité. L’homme politique insista tellement, que Franz finit par accepter, au grand dam de son amante, qui se demandait combien de bains de bouche seraient nécessaires pour enlever l’arôme pestilentiel du tabac. En revanche, elle n’était pas contre l’idée de prendre une douche ensemble afin d’éliminer toute trace imprégnée sur son corps. En attendant, elle se proposa d’aider la maîtresse de maison à débarrasser, pendant que les autres passaient au bureau servant de fumoir.

Leur hôte donnait un cours magistral sur les cigares : comment le sortir de sa boîte, le humer, le couper avec cet artefact dont la vue provoqua des frissons au violoniste. Puis, il procéda à l’allumage, expliquant pourquoi la distance est importante selon le type de cigare. Franz lorgna en direction de Jurgens, qui semblait aussi las que lui. Finalement, le prix à payer par l’homme crapaud était aussi désagréable que de tuer ou séduire une inconnue, pensa-t-il.

L’expérience tourna au fiasco lorsque le violoniste tira une première aspiration qui lui monta au cerveau et brûla la gorge, peut être même ses poumons.

— Erreur de débutant ! Il ne faut pas avaler la fumée ! Ce n’est pas une vulgaire cigarette, vous ne m’aviez pas écouté ? demanda son hôte, plutôt amusé.

Sauf que ce n’était pas vraiment drôle pour Franz, qui préféra sortir au jardin et échapper à la nauséabonde puanteur de tabac.

— Le hasard fait bien les choses ! Enfin je connais votre nom ! lança une petite voix derrière lui.

Sarah Strauss, s’approchait dangereusement. Franz n’osait pas la regarder, il ne lui manquait plus que cela pour empirer son état.

— Vous étiez parti comme un voleur. Ça vous a plu ? chuchota-t-elle à son oreille.

Il ne répondit pas, enfonçant sa tête dans ses épaules. Était-ce dû à la fumée ou à la chaleur, mais la présence de cette femme faisait remonter une sorte de peur enfouie au fond de lui.

— Seriez-vous partant pour une autre rencontre ?

— Là, je suis accompagné, cracha-t-il, comme s’il sortait d’une apnée.

— C’est un oui ?

— Je n’ai pas dit ça.

— C’est un non, alors ? fustigea-t-elle, une pointe de défi dans sa voix.

— Je ne me sens pas très bien !

Il se couvrit la bouche d’une main alors qu’un haut-le-cœur vint le secouer, puis il se retourna et remarqua Andréa de l’autre côté de la verrière. Pile à temps.



— Mais quel clown ! s’exclamait Andréa tandis qu’elle conduisait. Je ne le voyais pas du tout comme ça ! Et c’est lui le futur chancelier ? Enfin, s’il organisait un dîner avec chacun de ses électeurs, il perdrait tous ses soutiens ! Ne me fais plus jamais ça !

— Merci ! la remercia Franz, un baiser sur la joue. Sans toi, je n’aurais pas pu supporter.

— Tu la connaissais, cette Sarah Strauss ? demanda-t-elle lorsque la voiture s’arrêta à un feu rouge.

— Non, pourquoi ? répondit-il, une octave au-dessus de la normale.

— Je ne suis pas jalouse, tu sais ?

Andréa se tourna vers lui. Un sourire coquin se dessinait sur ses lèvres, qu’elle caressait avec sa langue, comme un félin se lèche les babines avant de dévorer sa proie.

— Alors, c’est vrai ce qu’on dit des femmes matures ?

Sa voix était mélodieuse, ses yeux envoûtants. Sa main coiffa les cheveux du violoniste juste derrière l’oreille, effleurant sa peau doucement jusqu’au cou, du haut en bas et inversement. Technique qui marchait aussi bien avec son chat qu’avec les hommes pour les amadouer. Pour Franz, elle lui permettait de tout oublier. Ses angoisses, son malaise. Elle était capable d’arrêter le temps et d’ouvrir les portes du nirvana. Elle n’avait plus qu’à en disposer, il était déjà à elle, un pied au septième ciel.

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