Comme un papillon dans une toile d'araignée - 32 (**)

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Poussé par la curiosité, Franz consentit à vérifier où se trouvait ce fameux hôpital où, selon les dires du jeune homme, Karl travaillait. D’autres centres de santé se trouvaient dans le quartier de Meidling, mais un pressentiment lui soufflait qu’il s’agissait de celui où sa muse était convalescente. Là où il avait commis son dernier meurtre, un souvenir effacé, un trou noir.

— D’accord, nous savons où le trouver. Et après ? demanda le violoniste, tandis qu’il conduisait.

— On peut découvrir son nom !

— Et après ?

— J’t’ai dit, un moyen d’le piéger, y doit habiter quelque part.

— Pourquoi ne pas avoir relevé son numéro d’immatriculation ? C’est comme ça qu’il m’a retrouvé…

— Une voiture de location, voilà tout c’que j’ai dégoté !

« Ça ne sert à rien ! » se désolait le virtuose. Au moins, songea-t-il, il ne perdrait pas son temps et en profiterait pour s’enquérir de Teresa ou s’expliquer avec Albert. Ces deux raisons le motivaient à poursuivre, puisqu’il n’avait aucune envie de rencontrer Karl. À leur arrivée, ses craintes se confirmèrent : il s’agissait bien du même hôpital.

La raison première de sa visite venait de passer au second plan. Franz sortit du véhicule, le confiant aveuglement au jeune Tzigane. Puis, se souvenant de ses « petites combines », il l’invita gentiment à l’attendre ailleurs, puisqu’il effectuerait d’autres visites.

— Pour voir qui ? s’étonna le jeune homme, les yeux écarquillés.

— La jeune femme agressée par l’attaquant de Lili.

— Tu rigoles ? Elle est là ? s’offusqua Tchavo. C’est dangereux, non ?

— Pourquoi ce serait dangereux, c’est un hôpital ! répondit le violoniste, énervé de ne pas avoir envisagé cette hypothèse.

Après avoir laissé Tchavo dans le parking, le musicien se dirigea jusqu’à l’aile où se trouvait Teresa. Dans son esprit, il tentait de retrouver les repères pour refaire le chemin inverse de l’endroit où il s’était réveillé. Sans succès.

Avait-il envie de la voir ? Pas plus que de revoir Karl. Non, il cherchait seulement à se rassurer. Il atteignit la salle d’attente, pratiquement vide, et poursuivit lentement son parcours jusqu’à la chambre. Soudain, le couloir lui parut un tunnel sombre et interminable, au fond duquel une porte jaune semblait battre comme un cœur, l’attirant et le repoussant en même temps.

Incapable d’avancer, il s’arrêta à mi-chemin et tourna ses talons pour revenir sur les bancs de la salle d’attente. Il y resta à faire les cent pas pendant quelques minutes qui lui semblèrent des heures. Il attendait son ami, car il n’osait pas approcher l’infirmière du bureau de renseignements non plus.

« Cette visite n’aura servi à rien », se dit-il, convaincu, plutôt vaincu. Sur le point de repartir, il croisa Albert, dont les relents de tabac révélaient qu’il venait de fumer un paquet entier. Le Chef d’orchestre ne sembla pas surpris de le revoir. Il connaissait la versatilité du violoniste.

Dès qu’il l’aperçut, Franz ne put contenir un regard haineux envers Albert. Il s’approcha aussitôt et le pointa de l’index pour exiger des explications.

— C’est toi que je voulais voir, mon ami, fit-il avec une pointe d’ironie dans ses mots.

— Ça recommence ! soupira le Chef d’orchestre avec dédain. Salut, Franz, ça va ?

— Qu’est-ce qui t’a pris de le dire à Neumann ? l’incrimina-t-il avec insolence.

— Dire quoi ?

— Tu savais que je n’étais pas bien ce jour-là !

— Tu n’es jamais bien ! balaya Albert, avant de réfléchir. De quoi tu parles ?

— Toi, mon ami, tu es allé raconter à Neumann que j’avais avoué…

Franz réalisa qu’il ne pouvait pas finir sa phrase.

— Tu sais… Liesl.

Soudain, l’Anglais parut surpris et plutôt embarrassé.

— Je vois, mais ce n’est pas ce que tu crois, précisa-t-il, flegmatique.

— Oh ! Bien sûr que non ! C’est ton pote Neumann, tu l’invites chez toi…

— Franz, arrête ! Je ne lui ai jamais dit cela. Il l’a appris par hasard lors d’un passage au Conservatoire. Shahn était furieux ! En revanche, si tu l’as vu chez moi, c’est parce que je veux suivre l’enquête. Je tiens à savoir ce qui est vraiment arrivé à Liesl et tu sais que toute information de ta part est importante.

Encore énervé par la déposition, Franz hésita à lui répondre, cerné par toutes ces questions au sujet de Liesl. Albert avait raison de se sentir en colère contre lui. Il lui avait avait déjà arraché Liesl. Aujourd’hui, par sa faute, Teresa aussi. Penser à sa muse parvint à le calmer. Il s’enquit sur elle.

— Teresa ? Beaucoup mieux ! s’exclama l’Anglais, les yeux pétillants de bonheur. Elle peut parler, elle a toute sa tête. Tu veux la voir ?

Franz secoua la tête négativement. Parcourir le couloir jusqu’à sa chambre lui paraissait un supplice. Subitement, une image le frappa : Les coquelicots de Monet. Il les avait vus en partant de la salle où il s’était réveillé. Ensuite, il avait avancé dans un couloir pour atteindre les ascenseurs. Ils se trouvaient dans une cage éclairée par une baie vitrée. Dans cette aile, il n’y en avait pas. Cela lui donna une idée de l’endroit où il pourrait commencer à chercher.

— Franz ? insista Albert.

Mais le violoniste partit sans répondre. Le Chef d’orchestre ne fut pas étonné. Il se garderait d’évoquer sa venue à Teresa.

$Franz parcourut toutes les ailes de l’hôpital. Au cinquième étage, il identifia une cage de quatre ascenseurs éclairés par une grande fenêtre. Il arpenta de droite à gauche tous les niveaux à la recherche du Monet.

Lorsqu’il retrouva la fameuse peinture, une décharge électrique le traversa : mélange d’anxiété et d’appréhension. Il se retourna et lut la plaque sur la porte, comme s’il déchiffrait la clé d’un mystère, incrédule. Machinalement, il prit la poignée et la poussa, sans réfléchir.

Face à lui, assis dans un fauteuil, pieds sur le bureau, se trouvait Karl. Il était vêtu d’une blouse blanche, une revue médicale entre les mains. Il abaissa la publication pour diriger son attention vers son visiteur. Son visage ne décelait pas une once de surprise, mais plutôt de l’amusement.

Pétrifié, le musicien ne pouvait donner à ses jambes l’ordre d’entrer ou de partir en courant.

— V-v-ous êtes médecin ? bafouilla-t-il.

— J’avoue que là vous m’avez surpris, rétorqua-t-il d’un air exprimant le contraire. Entrez.

— Qui êtes-vous vraiment ? demanda Franz, sans bouger d’un iota.

Karl posa son magazine et se planta devant lui, imposant par sa présence et son regard froid. À nouveau, il l’invita à entrer. Impressionné, le violoniste se sentit obligé d’avancer d’un pas vers l’intérieur. L’assassin verrouilla la porte.

— Asseyez-vous, le somma-t-il.

Franz ne fit pas un geste. Karl n’insista pas et retourna derrière son bureau, s’installant à son aise sur le fauteuil.

— Qu’est-ce qui vous a fait revenir ?

Le violoniste ne répondit pas.

— Quelqu’un vous a mis une idée idiote dans la tête ? Ah ! Ce fameux Tchavo ?

— Je ne sais pas de qui vous parlez, mentit-il nerveusement pour dissimuler son étonnement, son regard tourné vers la sortie.

— Vous savez, je ne connais rien à la musique. Lorsque je vois une partition, je ne comprends rien. Mais vous, vous arrivez à la lire. Et bien, pour moi c’est pareil avec votre visage. Vous êtes un livre ouvert, facile à déchiffrer.

Franz écarquilla les yeux, détournant son attention de la poignée de la porte.

— Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’arrive pas à mettre la main sur ce gamin ! s’exclama Karl, en tapant le bureau d’un geste théâtral avec son poing.

Le musicien sursauta tandis que l’assassin se délectait de sa réaction.

— Pourtant je le pensais inoffensif. Tout comme vous. Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de nuisance d’un insecte.

Comme si les terminaisons nerveuses connectant son cerveau à ses jambes s’étaient remises en état de marche, Franz recula d’un pas, prêt à s’enfuir.

— Alors, Madame Strauss a-t-elle envie de vous revoir ? poursuivit l’assassin en se relevant.

— Qui ça ?

— Vous ne lui avez même pas demandé son nom ? s’étonna son interlocuteur. Bref, maintenant que vous savez ce qu’elle aime, la prochaine fois vous pouvez inverser les rôles. Ensuite un sac plastique sur la tête fera l’affaire, sans aucune trace. Efficace.

Franz resta coi. Il venait de comprendre de qui il parlait. Comment savait-il ? Cette question l’embarrassa, tandis que l’idée de la revoir, pire encore, devoir la tuer le révulsa. La porte passa au second plan, il visait des réponses à présent.

— L’infirmière ! Elle n’était pas une femme au hasard ! Vous vouliez la tuer !

— Un obstacle à éliminer. Vous avez fait du bon travail, d’ailleurs. J’admire votre créativité, votre côté artistique ! Maintenant, il faut aller au-delà et surtout apprendre à vous contrôler. Si vous vous effondrez après chaque crime, vous n’irez pas loin.

— Devenir meurtrier n’était pas dans mon plan de carrière, répondit-il avec une ironie et un courage sortis tout droit de ses entrailles.

— Pourtant, vous avez tué une fois et vous avez recommencé, poursuivit Karl, posant son regard froid dans les yeux terrifiés du violoniste.

— Je ne peux plus continuer ! Je ne veux pas continuer ! se lamenta-t-il, au bord des larmes. De toute façon, la police commence à me suspecter ! Trois femmes disparues ou mortes autour de moi, ça attire l’attention !

— À vous d’être discret.

— Comment voulez-vous que je le sois ? Je viens de reprendre ma carrière de soliste ! J’ai des engagements ! Je ne maîtrise plus rien ! Comment vais-je faire ?

— Arrêtez de geindre comme un enfant ! admonesta un Karl nonchalant, mais avec une pointe d’exaspération dans sa voix. Continuez, c’est tout. Au contraire, ce fameux retour est plutôt intéressant. Pour la police, pourquoi ne pas profiter de votre nouvel ami politique ? Il a les relations qu’il faut pour faire traîner l’enquête. Enfin, pour l’infirmière, son amant éconduit avouera le meurtre avant de se suicider…

— Quoi ?

— Je vous ai déjà fourni trop de réponses à vos questions. Mais si vous tenez à le savoir, c’est un collègue pharmacien.

— Et pourquoi vous ne lui avez pas demandé à lui de la tuer ? interrogea-t-il, désespéré.

— Ah ! il ne l’aurait pas fait avec autant de lyrisme ! Vous avez été très bon !

— Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi je n’arrive pas à m’en souvenir ?

— En avez-vous envie ?

Franz ne dit rien. Il avait déjà trop de réponses, lesquelles soulevaient de nouvelles questions. Toutes ces morts avaient un lien avec une dette aussi ?

— Ces deux-là, ils étaient vos pions ?

— Oui.

— Tous vos pions sont amenés à mourir ?

— Lorsqu’ils ne sont plus utiles, ils deviennent gênants.

— Est-ce que je vais mourir ?

— Comme nous tous ! En ce qui me concerne, lorsque vous deviendrez une gêne, oui. Là, par exemple, vous commencez à me casser les burnes avec vos questions.

— Alors, tuez-moi ! lança-t-il, entre défi et supplique.

L’assassin s’avança jusqu’à lui, saisit sa gorge et le poussa violemment contre la porte.

— En êtes-vous sûr ? s’enquit-il tandis que la victime tentait d’enlever les mains autour de son cou.

Karl pressait de plus en plus fort.

— Étrange ! Vos réflexes n’ont pas le même discours que votre tête, poursuivit-il en triturant la carotide.

Leurs yeux se fixèrent l’espace d’une seconde. La peur se mêla à la haine dans le regard de Franz avant qu’un voile noir ne le couvre et l’envoie loin. Non, il ne voulait pas mourir.

Lorsque l’assassin le relâcha, le corps inanimé du violoniste s’écrasa sur le sol.

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