Comme un papillon dans une toile d'araignée - 32 (*)

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Franz ressortit du commissariat épuisé, vidé par l’effort de maîtrise de soi. Indéniablement, trop de disparitions planaient autour de lui. Sans lien apparent… à part lui-même. Hormis ce détail significatif, la police ne disposait de rien pour le soupçonner, lui. Ou si ? Le violoniste savait que l’inspecteur Neumann le suspectait depuis le début et, faute d’indice ferme, le harcelait avec ses questions dans le but de l’attraper dans ses filets. Mais il ne réussirait pas.

Il espérait que Karl ne lui ait menti au sujet d’Émilie, il ne faudrait pas que son corps soit retrouvé un jour. À part ce détail, il était convaincu qu’il demeurait insoupçonnable. Sauf si, par hasard, quelqu’un les avait vus ensemble. Il pensa au bar à Grinzing où il avait ses habitudes. Au pire, il pourrait toujours invoquer son agression comme excuse pour brouiller les pistes. Mais qu’en était-il de l’infirmière ? Qu’en serait-il des victimes suivantes ? Qu’allait-il se passer lors du prochain meurtre exigé par Karl ? Un jour, quelque chose l’incriminerait.

Dans une tentative pour chasser ces pensées, il revécut le moment le plus difficile, celui où Neumann avait évoqué ses aveux, lâchés un moment de faiblesse mentale. D’ailleurs, lui-même ne savait plus très bien ce qu’il avait dit, Shahn évitait le sujet. En revanche, les ragots avaient fini par éclaircir ses doutes. Il ne voyait qu’Albert pour tout lui avoir raconté, comme un vil délateur. Comment avait-il pu ? C’était une accusation sérieuse ! Certes fondée, mais grave. Surtout venant de celui qui se proclamait son ami.

Il rentra chez lui, dans cet appartement qui lui parut soudain si grand et si vide. Comme si la présence de Lili lui manquait déjà. En se remémorant les instants de passion et de tendresse qu’ils avaient partagés, il s’apaisa.

Maintenant, il devait reprendre les rênes de sa vie. Le clignotant rouge du répondeur téléphonique le lui rappelait : douze messages non écoutés depuis hier. Certain qu’ils venaient tous de Jakob Shahn, comme la dizaine qu’il avait supprimés la veille, il n’eut pas envie de les consulter. Il n’avait pas la tête à ça. Pour l’instant.

Il s’était engagé sur des dates, mais avait-il vraiment envie de poursuivre sa carrière ? Que se passerait-il si Karl lui ordonnait un travail et qu’il se trouvait à l’étranger ?

Il chassa cette question ; pas la peine de s’y attarder. Il n’y avait qu’une façon de remettre ses idées en place et d’évacuer le stress cumulé lors de la déposition : courir. Depuis son retour il n’avait pas eu un moment de calme pour reprendre ses bonnes vieilles habitudes.

À peine dans la rue, prêt à entamer son jogging, le violoniste aperçut sur le trottoir avoisinant un garçon jouant des airs tziganes au violon. Tchavo.

Surpris de sa réactivité et étonné par sa stratégie – comptait-il rester là en attendant qu’il sorte ? Cherchait-il à gagner quelques sous et faire d’une pierre deux coups ? –, Franz accourut à lui. Le garçon ramassa aussitôt son étui, chargé de quelques pièces et un billet ; puis, d’un geste, il l’invita à le suivre. Le seul endroit aux alentours propice à la discussion était le Swing, le bar dans lequel le virtuose avait l’habitude d’emmener ses proies. Pourtant, le violoniste n’avait jamais remarqué qu’en journée il ouvrait en tant que simple café-bar.

— Alors, changé d’avis ? demanda le jeune, les yeux ronds, comme si on lui avait annoncé qu’il avait gagné le gros lot.

— Sur quoi ?

— Pour nous débarrasser de ces types.

Le virtuose faillit s’esclaffer. « Bien sûr ! ».

— D’abord, j’aimerais savoir qui tu es et quelle aide tu peux m’offrir.

— Je m’appelle Tchavo, c’est tout. Pour l’aide, c’est pas tout seul que j’y arriverai.

— Tu ne m’apprends rien. Que fabriquais-tu à la déchetterie ? Quel âge as-tu ?

— Oh là ! Trop de questions ! J’vais pas raconter ma vie ! Juste que j’aidais Wundt, le gardien, pour récupérer des trucs et les revendre. Après l’incendie des caravanes, tout le monde est parti sauf moi. Wundt me disait qu’il fallait que j’me fasse tout petit, y avait des gens louches. Et ça venait et revenait avec des voitures à dépecer ou des trucs à cramer.

— Étais-tu là quand ce Wundt a été assassiné ?

— J’ai entendu le coup de feu et m’suis caché, j’connais bien cet endroit. Quand chuis sorti, y avait plus de trace de lui. L’autre, il a même buté mon chien ! Et ça, y va l’payer cet enculé ! grisa-t-il, le visage soudain envahi d’une folie sauvage.

— OK, d’accord, calme-toi. Donc, tu es resté à la déchetterie tout ce temps ? Pourquoi ?

— Parce que ! J’ai mes habitudes, y a encore des trucs, et puis c’est parfait pour désosser des voitures volées. Puis d’autres gars se chargent de les revendre.

— Ah ! toi aussi, tu fais tes petites affaires…

— On se débrouille comme on peut. J’veux juste ramasser un pactole et partir loin.

— Et ces gens-là avec qui tu trafiques, ils ne peuvent pas nous aider ?

— C’pas des types à qui j’ferais confiance ! Vaut mieux ne pas les mêler à ça.

Franz ne dit rien, convaincu que l’écouter lui paraissait aussi dangereux et inutile que d’attendre sagement un ordre de Karl.

— J’les ai suivis pour savoir plus, poursuivit-il. C’est comme ça que j’ai pu intervenir quand l’autre con a voulu pousser Lili. Y avait fait le même coup plus tôt…

Teresa ! pensa le violoniste, une pointe de chagrin dans le cœur.

— On ne fait pas ça à une femme ! poursuivit-il. Lili, je l’avais croisée au Conservatoire quand j’ai rendu vos papiers. Elle était ici ce jour-là…

— J’ai du mal à te suivre. Tu étais là ? Ici ? Quel jour ? demanda Franz embrouillé par le surplus d’informations et la manière de parler saccadée du jeune.

— Après vous avoir shooté, y z'avaient dit qu’ils vous ramenaient chez vous. Comme j’avais vos papiers, chuis venu. Ça m’intriguait qu’ils vous aient pas tué. J’ai pas eu besoin de voir comment vous alliez, puisqu’il y avait une ambulance et Lili qui insistait pour monter.

Étrangement ravi, le violoniste se découvrit heureux d’apprendre qu’elle avait insisté pour ne pas l’abandonner le jour de son agression. L’idée l’amena loin, dans des rêves de bonheur. Comment pouvait-elle tenir à lui ? Malgré tout le mal qu’il lui avait fait ? Il venait de comprendre, de s’avouer une vérité : il l’aimait.

— Alors ? le réveilla Tchavo, je vous montre où le trouver ?

— Qu’aurais-tu à gagner ? À part t’attirer inutilement des ennuis ? Pourquoi les suivre ?

— J’veux récupérer la déchetterie, j’veux pas avoir peur de les retrouver. J’veux les prendre par surprise… et les tuer !

Franz aurait éclaté de rire s’il n’avait pas vu cette lueur de folie furieuse dans ses yeux noirs.

— Parce que tu crois que c’est facile de tuer ? Ça te mine la vie pour toujours. Et puis, tu penses qu’il agit seul ? Peut-être que Karl est un pion lui aussi. Et si ce n’est pas lui, ce sera un autre ! Tu ferais mieux de t’éloigner, de te trouver un vrai travail. Tu joues très bien. Dans ce bar des fois il y a du jazz manouche, tu pourrais…

— J’ai pas envie de travailler, moi ! Je veux être libre de faire ce que je veux. Et ces types m’en empêchent.

— Bon, et donc tu les as retrouvés ?

Convaincu qu’il n’arriverait pas à le raisonner, le violoniste se résolut à le laisser parler.

— Comme vous, y z'ont une vie normale, un travail.

— Une vie normale ? Karl a un métier ?

— Dans un hôpital à Meilding, mais je n’ai jamais osé entrer.

Franz réfléchit. Teresa ! L’infirmière ! Ce n’était pas anodin.

— Il y fait quoi ?

— Chais pas, jamais mis un pied. Moi, j’attire l’attention, mais pas vous.

— Réfléchis ! Tu veux que j’aille frapper à toutes les portes pour le trouver ?

Le violoniste se souvint alors de l’instant où il s’était réveillé après le meurtre de l’infirmière, sur un divan d’examen avec sa Némésis à ses côtés. Pourrait-il retrouver cet endroit ?

En avait-il envie ?

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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