Comme un papillon dans une toile d'araignée - 31 (**)

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« Voilà une chose de faite », se dit le virtuose, satisfait.

Une tâche plus pénible l’attendait : faire sa déposition concernant l’affaire Liesl. Non loin du Conservatoire, les locaux du commissariat de police de Landstrasse se situaient dans une vieille bâtisse jaunie par le temps. Il y fut accueilli par un jeune homme brun, les cheveux en brosse, dégaine militaire. Il se présenta comme Bruno Issyk, des affaires criminelles, chargé de l’enquête autour de l’accident de Wenzel Krotz.

Rassuré, le violoniste observa les lieux. Finalement, la scène lui paraissait bien moins glauque. Il fut conduit dans un insipide bureau bien éclairé, malgré les stores poussiéreux. Assis derrière un ordinateur, l’inspecteur Neumann terminait un rapport. Ses doigts tombaient lourdement sur le clavier, imitant la démarche maladroite d’un éléphant.

Franz prit place face à lui et Issyk rapprocha une chaise. Les présentations passées, l’auditionné déclina son identité et observa l’enquêteur pianoter gauchement avec ses seuls index. Sa lenteur exaspérait le violoniste. Un instant, il envisagea d’en tirer un avantage puéril : au lieu de fournir des réponses courtes, il les formulerait longues, dans le seul but de l’ennuyer.

— Monsieur Schligg, vous savez pourquoi vous êtes là. Nous aimerions revenir sur la dernière fois que vous avez vu Mademoiselle Liesl Kruse, démarra le plus jeune. Elle a été aperçue pour la dernière fois le seize septembre. Pouvez-vous nous dire quand et dans quelles circonstances l’avez-vous vue ?

— Ce jour-là, nous avons quitté le Conservatoire après le concert et nous avons passé la nuit ensemble, répondit-il, récitant la phrase rabâchée pendant le trajet.

— Quand est-elle partie ?

— Le lendemain… je crois, précisa-t-il lentement, comme s’il hésitait quant à la date à donner.

— Pourquoi n’êtes-vous pas sûr ? demanda Neumann, curieux.

— Parce que… nous avons eu des moments torrides… et je ne sais pas quand elle s’en est allée.

Malgré l’assurance qu’il avait affiché lors de sa première phrase, Franz commençait à avoir du mal à choisir la version du mensonge à raconter.

— Vos câlins durent des journées entières ? s’étonna Neumann.

— Parfois, ça se peut. Pas vous ?

L’inspecteur hocha négativement la tête. Le plus jeune se couvrit la bouche, sans doute pour cacher l’esquisse d’un sourire, tandis que l’aîné des policiers revint à la charge.

— Donc vous ignorez quand elle vous a quitté ?

— Oui, je n’en ai aucune idée. Je dormais.

— Lors de notre première rencontre – intervint Neumann, levant ses mains entrelacées vers son menton, comme si par ce geste il se dégourdissait les doigts –, votre version me semblait différente. Mademoiselle Kruse était partie précipitamment, car, je cite, « vous n’aviez pas d’atomes crochus ». Et là, les atomes sont rentrés en fusion. Laquelle des deux versions est la bonne ?

Bruno Issyk se redressa sur son siège, comme saisi par une décharge électrique, et s’intéressa tout autant à son collègue qu’au violoniste.

« Rester factuel », se répétait le musicien dans son esprit, tandis qu’il le maudissait intérieurement.

— Il me semble que c’est ce témoignage-ci qui sera consigné, n’est-ce pas ? avança-t-il.

— Tout à fait, affirma Issyk.

— Dans ce cas, la version que je viens de vous donner est la bonne, rétorqua-t-il, s’adressant à Neumann.

Puis, en direction du plus jeune, Franz se sentit obligé d’expliciter :

— Lors de ma première rencontre avec Monsieur Neumann, j’étais loin d’imaginer ce qui arriverait à Liesl. Je ne voulais pas blesser Albert…

Le violoniste mentit avec une étonnante facilité. La sincérité coulait à travers sa voix et son regard de telle sorte que le policier n’insista pas. Pour une fois, il n’afficha pas un de ses gestes de trop grande réflexion, comme s’il avait avalé le morceau.

— Après ce soir-là, avez-vous revu Mademoiselle Kruse ?

— Non.

— Le dix-huit septembre, Monsieur Albert Carring s’est rendu chez vous aux alentours de midi. Il a affirmé vous avoir vu avec une femme dans le hall de votre immeuble. Il pense que c’était Mademoiselle Kruse. Est-ce que vous le confirmez ? poursuivit le policier.

Franz tituba. C’était le moment où son plan foirait. Ou pas.

— Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu Albert ce jour-là.

Neumann comprit qu’il tentait de tourner autour du pot. Il reformula :

— Étiez-vous accompagné d’une femme ?

— Oui.

— Qui était-ce ?

— Lili Bylen, ma fiancée.

Un silence s’instaura. L’auditionné hésita à donner des détails. Après tout, il ne se trouvait pas là pour qu’on lui fasse la morale sur son image de coureur de jupons. Neumann paraissait s’attarder anormalement devant l’ordinateur, son doigt caressait la petite molette de la souris. Le violoniste fut certain qu’il cherchait à comparer sa déposition avec celle de Lili.

— Le vingt-six septembre, poursuivit l’inspecteur, le jour où la famille de Mademoiselle Kruse a annoncé son décès à la direction du Conservatoire, il semblerait que vous ayez déclaré l’avoir tuée.

— Je… je ne me trouvais pas dans mon état normal, répondit timidement l’interrogé, il avait complètement oublié cet incident. La nouvelle m’a choqué, tout le monde sait que j’ai été le dernier à l’avoir vue vivante…

— C’est un peu fort comme réaction, non ?

Franz le dévisagea, les yeux écarquillés, ne sachant pas comment poursuivre. Neumann le poussait vers un terrain glissant.

— J’étais encore sous le choc, répondit-il avec le dernier joker qui lui restait sous la manche. J’avais été agressé quelques jours auparavant. Avec les médicaments et cette information, j’aurais pu dire n’importe quoi…

— Ah oui, cette agression, ponctua l’inspecteur.

Le musicien se montra moins fier, comme s’il voulait enfouir sa tête dans ses épaules. Le policier remarqua que l’évocation de cet incident le mettait mal à l’aise.

— Connaissiez-vous Victor Gans ? intervint Issyk, brisant le silence.

Franz desserra sa mâchoire crispée pour répondre, comme s’il lâchait un soupir dissimulé. On ne parlerait plus de Liesl ? Il était soulagé. Cependant, Neumann paraissait porter plus d’attention à son écran qu’à lui, et ce détail l’intriguait.

— C’était le gardien de mon immeuble.

— Quelle opinion aviez-vous de lui ?

— Je ne l’ai pas beaucoup connu, mais il me semblait compétent. Un homme honnête qui n’aurait jamais fait de mal à une mouche.

— Et pourtant ! tança Neumann, dirigeant son regard inquisiteur vers l’interrogé, comme s’il ne croyait pas lui-même ce qu’il avançait.

— Aviez-vous remarqué des perturbations avec la chaudière entre le seize et le vingt-septembre ? continua le plus jeune.

— Oui, même avant.

— Entre ces deux dates-là, aviez-vous fait part du problème au gardien ou êtes-vous descendu dans les locaux techniques ?

— Tout le monde s’en est plaint auprès du gardien, mais pourquoi aurais-je été dans les locaux techniques ? demanda-t-il, outré.

Pourtant, le souvenir du moment où il avait porté le corps de Liesl jusqu’à la chaudière surgit dans son esprit pour le tourmenter.

— Simple question, rétorqua Issyk.

Ce dernier prit un dossier, le feuilleta, et poursuivit.

— Vous êtes parmi les résidents à posséder les clés des locaux techniques de votre immeuble…

Franz acquiesça, certain du point qu’il voulait soulever. « La clé ! Quel idiot » se dit-il, tandis qu’il s’efforçait de maintenir un air serein. Le souvenir de l’avoir cassée dans la porte du sous-sol remonta dans son esprit.

— Sauriez-vous retrouver cette clé ? demanda le jeune officier.

— Il faudrait que je la cherche. Je ne sais même pas où j’ai pu la mettre. Je n’en ai jamais eu besoin.

— Rassurez-vous, répondit Issyk. Vous n’êtes pas le seul à l’avoir égarée.

Lorsqu’il entendit cela, l’oxygène retenu dans la trachée du violoniste put descendre jusqu’à ses poumons.

— Avez-vous quelque chose d’autre à ajouter ? demanda l’inspecteur.

— Non.

— Bon, je pense que c’est tout. Je vais lancer l’impression et vous la lirez. Si vous êtes d’accord, vous pouvez la signer. Bruno, peux-tu aller la chercher ? J’ai toujours du mal avec l’informatique…

Issyk se leva, nonchalant, et quitta le bureau. Franz et Neumann se regardèrent les yeux dans les yeux.

— C’est intrigant toutes ces disparitions, lança le policier, l’air de rien. Aucune trace de l’autre jeune femme, Émilie Noël. Vous la connaissiez ?

— Je croyais être là pour Liesl, répondit sèchement le musicien.

— Bien sûr. Il y a une enquête conjointe avec la France pour la retrouver. Je me posais uniquement la question. Elle a été vue pour la dernière fois entre le vingt-trois et le vingt-quatre septembre dans une discothèque qu’elle avait quittée précipitamment.

Franz ne dit rien, puis réfléchit, il valait mieux qu’il ne nie pas l’avoir connue. L’expérience avec Albert lui avait appris qu’il fallait se méfier des témoins gênants.

— Je l’ai peut-être croisée un jour, se rattrapa-t-il.

— Avant ou après le vingt-trois septembre ?

— Honnêtement, je n’en ai aucune idée.

— Le vingt-quatre vous avez été agressé, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas avoir porté plainte ?

— Pourquoi vous me posez toutes ces questions ? s’énerva-t-il. Comme si la police allait s’occuper de ces sujets-là ! Combien de personnes sont attaquées sans que vous trouviez les coupables ? Et puis, pour quoi faire ? Vous les laissez en liberté ! Avez-vous identifié l’assaillant de Teresa ?

Après s’être emporté, le violoniste remarqua la présence de Bruno Issyk, bredouille.

— Tu n’as pas lancé l’impression ! interrompit ce dernier, s’adressant à Neumann d’un mauvais œil.

— Ah ! L’informatique et moi… Voilà, c’est fait ! J’ai vérifié.

Le jeune homme quitta la pièce à nouveau.

— Monsieur Schligg, pour votre information, il y a bien une enquête pour retrouver l’agresseur de votre amie. Malheureusement, des voyous dans le métro, il y en a beaucoup. Par contre, dans votre cas, c’est plutôt inquiétant…

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Vous avez été battu et drogué.

— L’œuvre d’un petit ami ou d’un mari jaloux ? Une mauvaise rencontre ? Je ne sais pas, je veux juste oublier ça.

La porte s’ouvrit et Issyk arriva enfin avec la feuille qu’il tendit à l’auditionné. Tandis que le musicien la lisait, Neumann lança :

— En parlant de votre amie, vous retournez la voir à l’hôpital ?

— Je passerai un de ces quatre. Pourquoi ?

— Une des infirmières qui s’occupait d’elle a été découverte, étranglée.

Le violoniste n’eut pas besoin de feindre la surprise, puisqu’il ne connaissait pas les circonstances dans lesquelles elle avait été trouvée. Pire encore, tout souvenir autour d’elle restait flou dans son esprit. Il n’avait qu’une certitude, elle était morte.

Le plus jeune intervint :

— Ah oui ! Cette infirmière ! Terrible ! Son corps a été trouvé dans une blanchisserie inter hospitalière.

— C’est affreux ! s’exclama le virtuose, un air de surprise exagéré, écrasé par le poids du regard scrutateur de l’inspecteur.

— Elle a été étranglée avec un câble ou un cordon fin, poursuivit Neumann. Dans les films, c’est une corde de piano, mais on voit rarement ça dans la pratique. Et si c’était celle d’un autre instrument, pour varier ?

— Vous insinuez une corde de violon ? intervint Franz, avec l’envie de lui clouer le bec. Vous rigolez ? Il n’y a pas assez de prise sauf si vous voulez étrangler un chat.

— Je n’insinue rien. Merci pour le détail, c’est vous l’expert, ponctua-t-il par un sourire.

Le violoniste parcourut la feuille, la signa et la tendit grossièrement aux inspecteurs, puis se leva. Le plus jeune aussi. Toujours assis, Neumann rajouta :

— Au fait, votre ami, Monsieur Carring dit vous avoir vu avec ladite infirmière…

« Albert, encore ! » s’énerva-t-il intérieurement.

— Une infirmière a cherché à soulager ma peine. C’était-elle ? Vous sous-entendez quelque chose ?

— Je ne sous-entends rien. La police enquête. L’infirmière a abandonné son poste et puis elle a été retrouvée morte. À ce stade, tout le monde est suspect.

— Ou innocent, jusqu’à preuve du contraire, intervint Issyk.

Franz se retourna vers Neumann, l’ombre d’une lueur de défi dans le regard.

— Le coupable se trouve peut-être à l’hôpital, avança-t-il, pour détourner leur attention.

— Laissez la police faire son travail, Monsieur Schligg.

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