Comme un papillon dans une toile d'araignée - 31 (*)

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Dans la salle d’embarquement, Lili observait, songeuse, les atterrissages et les décollages à travers l’immense verrière. Elle regarda à nouveau le panneau d’affichage, lui confirmant qu’il lui restait encore une bonne heure à patienter, seule.

Après cette magnifique et étonnante nuit, elle s’attendait à des adieux plus chaleureux. Au-delà de la confession entendue, elle conservait une image forte de leur tendre partage, comme si quelque chose était née de cette rencontre, de leur fusion. Était-ce de l’amour ? Elle l’aurait cru, un instant. Voilà pourquoi elle imaginait des adieux plus… Romantiques ? Un long baiser. Une supplique. « Ne pars pas, Lili ! ». Ou un « Je viens avec toi ». Au moins un « Tu vas me manquer ». Elle aurait apprécié au minimum un « Fais attention à toi ! », ou un « Amuse-toi bien ». Cela lui aurait suffi. Or, elle n’eut droit à rien.

— Est-ce que ça te dérange si je te laisse ici ? lui demanda le violoniste, en s’arrêtant dans la zone Dépose-minute.

Évidemment que ça la dérangeait. Sans attendre sa réponse, Franz sortit du véhicule et descendit valise et violoncelle, les laissant sur le trottoir. Elle sortit du véhicule, perplexe. Il vint lui planter un baiser sur le front et partit sans un mot. Elle prit son chargement lorsqu’il revint sur ses pas. Le cœur de la violoncelliste bondit.

— Pourrais-tu contacter ce Tchavo de ma part ? demanda-t-il.

Lili tarda quelques secondes à comprendre de quoi il parlait. Naïvement, elle s’attendait à un mot d’amour.

— Mais, je t’ai donné son numéro, rétorqua-t-elle.

— Je ne sais pas où je l’ai mis ! Est-ce que tu l’as recopié ?

Elle acquiesça machinalement, comment le lui refuser ? Elle prit ses affaires et avança jusqu’au comptoir d’enregistrement.

L’entracte romantique prenait fin. Pour combien de temps ? Une question significative envahissait ses pensées désormais tournées vers son violoniste. Qu’adviendrait-il de lui ? Elle sortit son téléphone portable et vérifia son application bloc-notes. Elle avait bien conservé le numéro du Tzigane.

$Franz ne supportait pas les départs larmoyants, il avait déjà eu une nuit riche en émotions. Enfin sa conscience se libérait. Un poids en moins remplacé par un autre. Désormais, son cœur battait pour deux. A posteriori, il réalisa qu’il aurait pu se montrer plus chaleureux avec elle. Peu importe, il la reverrait sous peu : dans un mois, comme convenu pour l’échange, il devait assurer deux dates à Paris.

À présent, il devait se consacrer aux priorités de la journée, comme amener son violon chez son luthier et se présenter au commissariat. Il souffla, ennuyé, face à la perspective de ces tâches, l’une porteuse d’espoir, l’autre, de trouble.

Dans son imaginaire, il voyait une scène d’interrogatoire digne d’un film : une petite salle faiblement éclairée. L’inspecteur, fatigué, au bout du rouleau, exigeait qu’il avoue ses crimes. Que nenni ! L’avocat de Jakob Shahn l’avait rassuré par téléphone. Il ne s’agissait que d’une déposition formelle, inutile de venir assisté. Il lui avait conseillé tout simplement de rester factuel. Qu’avait-il à se reprocher, après tout ?

« Rester factuel », se répétait le violoniste tandis qu’il conduisait. Quelle version choisir ? Celle qui blesserait Albert (des nuits et des jours de folie sexuelle avec Liesl) ? Ou l’autre (ils s’étaient quittés en mauvais termes) ? Il lui fallait impérativement fixer une heure et un jour où ils se seraient vus pour la dernière fois.

En se remémorant les faits, les images du baiser au cadavre de Liesl l’assaillirent, le comblant de dégoût. Puis il se souvint de l’enterrement. Au cimetière, il avait confié à Neumann que ce samedi-là, il se trouvait avec Lili. Or, il réalisait qu’il n’avait jamais évoqué ce sujet avec elle. L’inspecteur lui avait-il demandé de le confirmer ? Qu’avait-elle répondu ?

Affolé, il regarda sa montre et le tableau de bord. Impossible de faire demi-tour pour revenir à l’aéroport reposer la question à Lili. Trop d’embouteillages, trop tard. Il ressentit enfin l’utilité d’un téléphone portable.

Il ne lui resterait qu’à évoquer des trous de mémoire, des oublis. Comment pourraient-ils espérer qu’il se souvienne avec précision d’une banale soirée ?

En attendant, il se devait d’apporter son violon chez son luthier comme on amène un blessé aux urgences. C’était toujours une agréable promenade que d’aller le voir dans le quartier de Stubenviertel, dont les sympathiques ruelles et places invitaient à la flânerie contemplative et à l’insouciance.

Il arriva enfin sur l’immense cour baroque de Heiligenkreuzerhof. Elle était entourée d’un ensemble architectural blanc au charme intemporel. Au rez-de-chaussée, Ugo Cremona tenait son atelier. Fier descendant d’une grande lignée de luthiers originaires de Crémone, ville lombarde considérée comme la capitale mondiale de la lutherie, il exportait son art à Vienne depuis plus de trente ans. Toujours fidèle au chevet des violons malades.

L’expert ne s’étonna pas de découvrir l’instrument dans cet état. Cremona en avait vu des pires. Il pestait intérieurement à chaque fois contre la négligence des musiciens. Des beaux violons réduits en miettes suite à des crises de colère, écrasés par la marche arrière d’un véhicule, ou dépecés par une épouse trompée, avide de vengeance. Autrement, la plus ordinaire des tragédies : le violon pulvérisé lors d’une simple chute. La faute à ces étuis dorsaux souples qu’il voulait bannir.

— Donc, vous lui avez marché dessus ? l’interrogea le vieil homme.

L’expert tentait d’imaginer ce type d’accident en même temps qu’il ajoutait mentalement cette anecdote à sa sempiternelle liste de drames.

— Pouvez-vous le réparer ? implora Franz tandis qu’il l’observait examiner attentivement l’instrument meurtri.

— Bien sûr. Le son va peut-être en baver, on ne sait jamais. Même s’il est coriace. Il me surprendra toujours ! répondit-il avec son fort accent italien lorsqu’il termina de l’ausculter.

Il s’était déjà exprimé sur ce ton. Un violon simple et ordinaire à première vue. Néanmoins, il avait constaté sa fabuleuse sonorité, sublimée par le violoniste. Quand Franz Schligg le jouait, ce violon valait plusieurs millions.

Cremona estima que la réparation serait longue et coûteuse. Le violoniste accepta. Le montant vertigineux, payé d’avance, ne lui fit pas peur. Il ne se contenta que d’une seule exigence : cette restauration devait être sa priorité numéro un.

Pas de souci. Cremona avait l’habitude des musiciens amoureux de leur violon, capables de payer des réfections parfois plus onéreuses que la valeur de leur instrument. Le prix de la passion, en quelque sorte.

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Défi
Tifenn Mha
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