Quatrième mouvement - 30

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En silence, Franz se leva et quitta sa chambre. Lili demeurait assise sur le lit, sans savoir que faire. Convaincue qu’il était temps de partir, elle songea à ses vêtements. Ceux-ci se trouvaient éparpillés entre la porte d’entrée et la chambre, elle aurait du mal à les retrouver.

En même temps, des pensées idiotes envahirent son esprit troublé, où l’envie de prendre une douche se mêla aux images du film Psychose. Elle se donna une tape sur la tête, comme si par ce geste elle ordonnait à sa conscience de ne plus lui gâcher la vie.

Lili sortit de la chambre et remarqua au fond du couloir une porte. De la lumière s’échappait par les interstices. Elle soupira, soucieuse. La voie était libre, dès qu’elle serait habillée, elle pourrait partir. Le voulait-il ? Non. Elle s’en voulait, puisqu’elle comprenait le lien intime unissant un musicien à son instrument.

Lorsqu’elle retrouva son sac à main, elle s’empara de son téléphone. L’écran affichait quatre heures du matin et une batterie faible. Sous le feu de la passion, elle n’avait pas pensé à le charger. Son imagination lui joua un nouveau tour lorsqu’elle visualisa la scène contraire dans sa tête. Cette idée déclencha un rire léger qui eût le mérite de soulager ces moments où le sentiment de culpabilité pointait son nez pour la tourmenter.

Comment Liesl aurait-elle réagi face à son comportement ? Lili voulait croire qu’elle aurait approuvé. « On ne vit qu’une fois » était son mantra. Or, à mieux réfléchir, son amie l’aurait prévenue de sa néfaste habitude de tomber amoureuse du mauvais type et qu’elle finirait par le regretter. Mais elle n’avait pas besoin d’elle pour cela. Lili connaissait ses faiblesses : « Je peux l’aider ! », « Par amour, il va changer », « Il a besoin de quelqu’un qui l’aime et le soutienne ». Toujours la même rengaine, comme avec les autres.

« Non ! » refusait-elle fermement. Elle savait qu’avec Franz ce serait différent. Pourquoi ? « Parce qu’il m’a déjà fait souffrir ! » se répondait-elle, comme si cela pouvait la prémunir d’une nouvelle souffrance.

Perdue dans ses pensées, elle se rhabilla, brancha son téléphone et se mit en quête d’un taxi. Soudain, elle entendit les sons étouffés du violon qui venaient de la pièce du fond. Elle s’approcha pour mieux écouter ces coups d’archet rapides, violents et harmonieux à la fois, comme une complainte. Un message. Une confession ?

Elle se maintint derrière la porte. La partie suivante lui parut d’une douceur et d’une beauté exceptionnelle, apaisante, un legato capable de bercer un nourrisson. Puis, comme pour réveiller son auditoire relaxé, la violence du martelé se poursuivit, couplé à des caresses d’une volupté mystérieuse, sensuelle et imposante. Enfin arriva le quatrième mouvement. Son morceau.

Elle frappa à la porte, qu’elle poussa sans attendre une réponse. La chambre semblait servir de studio de répétition puisqu’un molleton tapissait les murs. Quelques étagères croulaient sous des livres, des cartons et des amoncellements de partitions. Au sol, un pupitre renversé, deux étuis de violon et un amas cabossé en laiton, qu’elle avait déjà vu en meilleure forme. Au fond, sous la fenêtre, trônait un bureau. Dessus, le violon cassé par sa faute et un ordinateur portable affichant la page d’accueil d’un site de lutherie. Elle le trouva assis, un autre violon, entier cette fois, entre les mains.

— C’est très beau ! s’exclama-t-elle.

Il ne répondit rien. Elle ne savait que faire : lui annoncer qu’elle partait ? Ou s’excuser une nouvelle fois ? Elle s’approcha encore un peu plus et posa sa main sur son épaule. Délicatement, il la saisit et inclina son front. Puis, il se tourna vers elle et enlaça sa taille, enfouissant sa tête dans son giron.

— Tu as raison d’avoir peur de moi, lança-t-il d’une voix basse, comme un murmure.

Elle s’agenouilla face à lui et caressa son visage, découvrant ses yeux rougis de tristesse et gonflés de chagrin. Elle eut un pincement au cœur.

— Je n’ai pas tué qu’une fois, lâcha-t-il.

Le sang de Lili se glaça, elle ne voulait surtout pas entendre la suite, mais ne se voyait pas s’enfuir à cet instant.

— Liesl a été un accident, je te le jure ! Mais pas la deuxième…

Elle leva ses doigts devant sa bouche. La voix éteinte, elle le pria du regard de ne pas continuer. Il détourna sa tête et poursuivit :

— Je l’ai fait par curiosité. Ce meurtre m’a condamné.

— Stop, s’il te plaît.

Elle effleura sa joue, il attrapa sa main et la maintint collée à son visage.

— Le troisième, j’ai été obligé…

Lili serra ses yeux, comme si par ce geste elle s’interdisait d’entendre.

— Je ne sais pas ce que j’ai fait… Je deviens fou !

Puis, il se tut. Lili ne dit mot.

— Mais, je ne te ferai jamais rien à toi !

— Comment peux-tu en être si sûr ? demanda-t-elle avant d’assimiler toutes ces informations. Comment peut-on tuer par curiosité ?

— Je ne veux plus continuer ! implora-t-il comme si elle pouvait le délivrer. J’ai détruit ma vie par mon comportement stupide, négligent, comme j’ai détruit mon violon. Si je pouvais revenir en arrière, si je ne t’avais pas humiliée, si notre première soirée avait été comme celle-ci, tout aurait été différent…

« Certainement », songea-t-elle, aussitôt attirée par une photographie sur une étagère. Elle représentait un couple dans un paysage bucolique. Ses parents. Franz ressemblait beaucoup à son père. Sa mère, quant à elle, possédait une beauté éblouissante. Ils avaient l’air heureux, amoureux. Des futurs parents ? Cette pensée déchira son cœur.

— Je voudrais t’aider, rétorqua-t-elle, mais je ne sais pas comment. C’est difficile. Tu me mets dans une position compliquée !

Elle se tut, car elle ne souhaitait pas le bousculer, ne sachant pas quelle réaction attendre de lui. Ses yeux ne montraient ni folie ni charme hypnotique, elle ne voyait que la peur, la solitude et la détresse. Elle ne pouvait rien pour Liesl ni pour les autres victimes, mais elle pouvait prévenir des meurtres supplémentaires.

— Franz, tu as besoin d’aide.

— La tienne ?

— Oui, répondit-elle laconiquement, alors qu’elle avait en tête un psy. Pourquoi ne pas demander de l’aide à la police ?

— Je finirais en prison ou dans un hôpital psychiatrique…

« Certainement », pensa-t-elle, sans juger s’il méritait plus l’un que l’autre. À présent, elle éprouvait des sentiments pour lui et voulait l’épauler. Elle y tenait, quitte à sombrer elle aussi dans la folie.

— Ça vaudrait peut-être le coup que tu retrouves ce Tchavo ? lança-t-elle après une courte réflexion.

— Quoi ?

— Tu dis que ce type t’oblige à tuer. Je ne vois que deux solutions : soit tu en parles à la police, soit tu écoutes ce que le gamin te propose.

Seulement à cet instant, il vit naître une lueur d’espoir. Elle aussi. Ils s’embrassèrent à nouveau.

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