Quatrième mouvement - 29 (***)

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Ils quittèrent le restaurant, leurs mains entrelacées, en silence. Leurs lèvres avaient mieux à faire que de parler. Chacun se délectait du goût de l’autre, avides de prolonger ce rapprochement qu’enveloppait de volupté tout leur corps.

Ils s’enfuirent, au loin, dans les allées. Il la traînait par la main, pris d’un fou rire. Pour un instant, elle se retourna, soucieuse à la pensée de partir comme des voleurs.

— Ne t’inquiète pas, ils enverront la note à Jakob.

« C’est la moindre des choses », se réconforta-t-elle. Elle regrettait tout de même de ne pas avoir eu la chance de déguster ce plat qui semblait succulent. À présent, un autre type de festin attisait sa gourmandise.

— Viens chez moi, demanda-t-il, les mains en position de prière.

Il lut dans ses yeux noisette l’étonnement et le doute.

— Je te jure, je…

— Chut ! lança-t-elle en posant son index devant sa bouche.

Elle ne voulait rien entendre qui puisse la ramener à la réalité. Elle préférait continuer à vivre ce rêve. Il caressa sa joue et ses cheveux avec l’envie de la prendre là, tout de suite, et lui faire l’amour comme il ne l’avait jamais fait à une femme. Lui montrer qu’il était capable de tendresse.

Le chemin du retour leur parut si long, qu’ils s’arrêtèrent derrière un bosquet pour s’embrasser à nouveau. Poussés par une frénésie, victimes de leur désir, ils s’abandonnèrent à leur passion, se fichant du froid ou de l’humidité du gazon. Tout ce qu’il voulait : la sentir près de lui. Pour elle, vivre une folie.

Au milieu de leurs ébats, il insista pour l’inviter chez lui. Elle pensa à son futur départ : son avion décollait le lendemain midi. Tout compte fait, la nuit lui semblait suffisamment longue pour en profiter.

Ils se précipitèrent jusqu’à sa voiture. À l’intérieur, il se perdit dans sa bouche, explorant à nouveau son intimité. Quelques minutes plus tard, rue Feilergasse, ils poursuivirent leur étreinte chez lui. Aucune ombre, aucun fantôme, aucune pulsion meurtrière ne viendraient détruire ces moments magiques. Du bonheur et des sensations inconnues. Des émotions que même Andréa n’avait pas réussi à faire jaillir en lui. Il ne s’agissait pas de contrôle ni de montrer qui était le plus fort. Cette fois-ci, c’était bien une affaire à deux, une fusion de corps et de cœurs.

Lili ne fut pas déçue. Blottie contre lui, tête reposée sur son torse, bercée par ses battements de cœur, telle une symphonie. Elle pensa à la mélodie qu’il lui avait composée, l’un des gestes qui l’avaient amenée à succomber complètement à son charme. Non, elle ne commettait pas une bêtise, se rassurait-elle. On ne vit qu’une fois. Elle l’avait toujours désiré, elle l’avait haï, elle avait appris à le connaître et à l’aimer. L’aimait-elle vraiment ? Difficile à dire. Elle s’était juré de mieux utiliser ce mot. Non, elle ne l’aimait pas. Elle éprouvait de l’affection.

Il caressa son visage à nouveau et plongea son regard dans le sien. Comme si par ce geste, il prolongeait la connexion physique de leurs corps qui, eux, s’aimaient. Il cherchait à la remercier. La remercier pour sa confiance, pour sa patience, pour lui avoir offert cette chance de lui prouver qu’il était capable de tendresse. Il n’y avait qu’une manière de l’exprimer réellement.

— Je veux te faire écouter quelque chose, susurra-t-il.

Il se leva et revint avec son violon. Elle s’assit sur le bord du lit, tandis qu’il prenait place à côté d’elle. Puis, Franz entoura son cou de son bras tenant l’archet. Dans cette étreinte, il se mit à jouer doucement le quatrième mouvement. Celui consacré à celle qui avait réussi à le sortir de ses abîmes, son phare, sa lumière. Elle se laissa emporter par la beauté de la musique et la manière dont il l’enlaçait. Subjuguée par cette position singulière, elle ne put malheureusement pas apprécier la mélodie à sa juste valeur.

— Merci, dit-elle, en embrassant sa joue.

Il posa son instrument sur la table de nuit et se lova contre elle. Ils s’aimèrent encore une fois avant de se perdre tous deux dans les bras de Morphée.

« La nuit porte conseil », se disait-elle. La conscience de Lili vint la tourmenter, noircir ses rêves pour lui rappeler les actes du violoniste. À force de chasser ses pensées, qui la harcelaient comme dans un cauchemar, elle finit par s’endormir. Puis, dans un demi-sommeil, elle se réveilla et le découvrit au-dessus d’elle, ses mains autour du cou, sur le point de l’étrangler. Elle luttait pour crier, mais aucun son ne sortait, l’air quittait ses poumons. Au prix d’un effort surhumain, elle hurla, enfin. Lorsque ses propres mains voulurent se battre contre celles l’étranglant, elle réalisa que c’étaient les siennes qui serraient son cou. Réveillé en sursaut, Franz le remarqua et bondit hors du lit, mains en l’air, comme pour signifier qu’il ne l’avait pas touchée. Ce faisant, il poussa son violon et recula d’un pas, écrasant accidentellement son instrument à terre.

Elle se leva, terrifiée, les larmes aux yeux, morte de honte. Faisant fi de son pied, touché par une écharde, Franz regarda alternativement son violon cassé et Lili, sans savoir vers lequel accourir en premier. Comment avait-il pu être aussi stupide ? Son cœur le guida vers celui qui avait souffert le plus. Il ramassa son instrument et l’entoura de ses bras comme un bébé, le contemplant pendant un long moment.

— Excuse-moi, c’est ma faute ! Je suis nulle !

Elle se confondait en excuses, tentant de se disculper. Ses idées avaient pris le dessus sur ses sentiments. Elle s’en voulait et n’osait pas s’approcher.

Sa douleur à lui dépassait le violon abîmé : cet incident lui montrait qu’il avait beau chercher le bonheur, il ne le trouverait jamais. S’il réussissait à faire abstraction de ses crimes, Lili n’y parviendrait jamais.

Finalement, elle posa sa main sur son épaule. Il conserva son violon dans ses bras, ressentant un déchirement, la douleur d’avoir perdu un morceau de lui-même. Il s’en voulait d’avoir été négligent. Lili se détestait.

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