Quatrième mouvement - 29 (**)

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La jeune femme mit du temps à digérer l’invitation du violoniste. Comme si elle avait oublié ses préjugés, elle fut inondée de questions superficielles et futiles. « Là comme ça ? » se demanda-t-elle. Qu’attendait-il, au juste ? Qu’elle s’habille pour l’occasion ? Était-ce juste un dîner entre amis pour discuter ? Perdue dans ses pensées, elle sentit encore la chaleur de sa main effleurer son genou. Elle voulait croire qu’il s’agissait d’un geste irréfléchi.

— D’accord, accepta-t-elle. Mais à une condition…

Sans détourner son attention de la route, il hocha la tête comme seule réponse. Elle interpréta ceci comme une invitation à poursuivre.

— … j’aimerais que tu sois sincère avec moi et que l’on fasse abstraction de tout, dit-elle en ponctuant le mot tout.

De la musique pour les ouïes de Franz. Il acquiesça et trouva curieux qu’ils se retrouvent sur la même longueur d’onde. Puis, il réfléchit au fond de sa demande. Faire abstraction. Cela faisait un moment qu’il agissait ainsi. Dans sa quête pour oublier tout, Karl, ses crimes, et continuer à vivre normalement, son esprit évoluait à plusieurs niveaux. Le plus élevé faisait abstraction de toutes les horreurs commises.

Si au moins il pouvait rester avec celle qui comblait son espace vital à cet instant précis. Le bonheur avait frappé à sa porte une fois et il l’avait renvoyé de la pire façon. Cette seconde chance lui paraissait si invraisemblable. À ses yeux, Lili était une figurine en sucre, si fragile qu’elle pourrait se briser si l’on n’y prenait pas garde.

Ils arrivèrent enfin au Conservatoire. Franz descendit chercher l’instrument de Lili, la laissant attendre dans sa voiture. Lorsqu’il pénétra dans ces lieux et remonta l’escalier hélicoïdal, il eut le sentiment de revenir à sa maison après de nombreuses années. Ironiquement, il n’était parti que depuis quelques jours. Peut-être que la routine lui manquait. Peut-être qu’un certain entourage le comblait aussi : Shahn, Albert ou même Teresa ?

Teresa, celle qui avait payé le tribut le plus fort, alors qu’elle n’avait rien demandé. À peine avaient-ils échangé quelques mots, la plus belle balade de sa vie. Ces moments magiques l’avaient désignée comme la cible à abattre au moindre écart de sa part. Maintenant, il avait la certitude qu’elle ne serait jamais pour lui. Trop parfaite. Trop belle. Trop innocente ? Il n’en savait rien.

Il songea aux instants qu’il venait de passer avec Lili, discutant comme deux bons amis. Cette dernière n’était peut-être pas meilleure que Teresa, mais elle possédait un aura unique : elle le regardait avec une affection qu’il n’avait jamais ressenti. Lui-même ne trouvait pas les mots pour exprimer ce qu’il éprouvait pour elle.

Sur son chemin au dépôt, il profita pour saluer Marie, l’assistante de Shahn. Il voulait la remercier de lui avoir fourni les coordonnées pour contacter Lili depuis New York. S’il avait patienté jusqu’à une heure convenable pour appeler la musicienne, il n’eut pas cette considération pour la secrétaire. Il lui demanda de réserver une table pour deux, le soir même, dans le meilleur restaurant de Vienne, celui où son mentor avait ses habitudes.

Tandis qu’elle attendait dans la voiture, Lili méditait. Ses sentiments étaient partagés. Le souvenir de Liesl n’arrêtait pas de la hanter. Elle se demandait ce qu’elle penserait de voir Franz à son service, si galant envers elle ? Pourquoi cet homme, qui par moments lui semblait magnifique, capable de générosité et de tendresse – un trajet d’une heure en voiture lui avait suffi à le constater –, possédait-il ce côté obscur ?

Elle aurait le loisir de le découvrir, puisqu’il avait promis d’être sincère. Elle y croyait. Franz la ramena chez elle et proposa de venir la prendre à vingt heures. Il ne lui restait pas beaucoup de temps pour se préparer. Une petite retouche de son maquillage, changer de haut et remplacer ses bottines par des escarpins. Rester chic mais sobre. Surtout ne pas lui donner l’impression qu’elle se mettait sur son trente-et-un en son honneur.

Il revint la prendre, ponctuel. Dès qu’il la vit apparaître, il afficha un sourire appréciateur. Intimidée, elle monta dans le véhicule, les yeux rivés au sol, ne sachant que dire d’autre à part demander où ils allaient.

— Tu verras, répondit-il mystérieusement.

Franz gara la voiture près de Stadtpark et l’emmena par les allées du parc où jadis il s’était promené avec Teresa. La nuit où Karl s’était présenté à lui. Celle où il avait commis le meurtre de trop. Toutes ces images vinrent le frapper avec violence et il fit un effort incommensurable pour les chasser de sa tête.

Ils s’arrêtèrent un instant devant la statue dorée de Johannes Strauss, où il n’avait aucune envie de s’attarder. Lili l’observa, sans pouvoir s’empêcher de penser au violon de laiton de Franz. Elle avait des questions et s’interrogeait sur le moment idéal pour les poser, puisque cela gâcherait leur soirée. Ici ou dans le restaurant ? Le cadre lui semblait idyllique, mais elle ne se voyait pas le fâcher au milieu des allées sombres.

Ils traversèrent un petit pont sur un canal et elle aperçut de l’autre côté de la rive un délicieux pavillon illuminé.

— C’est là que tu m’amènes ? s’enquit-elle, surprise.

Sachant qu’il s’agissait de l’un des meilleurs restaurants de Vienne, elle s’en voulait déjà de saborder leur dîner.

— Oui.

— Tu te souviens de ta promesse ? insista-t-elle en s’arrêtant.

Elle le contempla dans les yeux. En retour, il roula les siens en arrière, las.

— Attends que l’on soit assis, d’accord ? rétorqua-t-il.

Le cadre était sublime, tout comme l’intérieur épuré, décoré avec un goût exquis. Leur table se trouvait dans un coin discret face à une verrière d’où l’on appréciait le parc. Elle estima qu’elle aurait dû accorder plus de soin à sa tenue. Il la scrutait d’un air insondable, comme s’il devinait les questions qu’elle brûlait de poser : pourquoi l’avait-il humiliée ? Elle lui avait pardonné depuis. Elle rêvait d’oublier, mais elle ressentit dans son regard qu’il cherchait à se justifier, sans oser se lancer.

Finalement, elle ouvrit la bouche, mais il lui fit signe d’attendre. Le serveur s’approcha pour leur présenter le menu et le violoniste commanda du Champagne pour commencer.

— Franz…

Dès qu’elle prononça son nom, il parut tendu.

— Écoute, je suis conscient d’avoir été un gros connard, je suis désolé, je suis comme ça. Enfin, je ne veux pas être comme ça… plus comme ça, bafouilla-t-il.

— Tous les hommes sont de gros connards, riposta-t-elle.

Soudain, il la regarda, incrédule. Elle le mettait dans le même panier que d’autres ? Cela le rassurait presque.

— Mais tu as un problème avec les femmes…

Il soupira, il s’attendait à pire remarque de sa part.

— Plus maintenant, répondit-il en plongeant ses pupilles dans celles de Lili. Peut-on changer de sujet ?

— Parle-moi de toi, alors ! clama-t-elle sans trop réfléchir.

Face à cette question, il sembla décontenancé.

— Que veux-tu savoir ?

— Je ne sais pas, sourit-elle.

Les moments passés à l’hôpital lui revinrent en tête, quand il lui avait confié qu’il était seul au monde.

— Donc, tu n’as pas de famille ?

Elle réalisa après coup la brutalité de sa question. Le serveur servit les flûtes de Champagne et prit leur commande. Il la laissa choisir les plats et s’occupa du vin. Quand le serveur fut parti, il répondit.

— Ma mère est morte à ma naissance et mon père est parti il y a presque trois ans.

— C’est terrible de grandir sans une mère ! s’exclama-t-elle spontanément.

Franz pensa à la mère de Lili et ne partagea pas cet avis.

— Si tu imagines que son absence m’a créé un problème avec les femmes, sache que j’ai eu la chance d’être élevé aussi par deux adorables grands-mères, poursuivit-il en souriant. Mais voilà longtemps qu’elles ne sont plus là.

— C’est la vie, rétorqua-t-elle, sans savoir quoi ajouter, songeant à sa mère et sa grande-mère sénile.

— Oma Rosa, ma grand-mère maternelle écoutait beaucoup de musique classique. Après son départ, un mendiant était arrivé dans mon village, il jouait du violon. J’ai toujours pensé que c’est grâce à lui que je suis devenu violoniste.

Lili l’écoutait enchantée, elle appréciait cet aspect de sa personnalité. Elle se demandait comment il avait pu devenir le monstre qui l’avait blessée. Le meurtrier de son amie.

Leur entrée arriva. La présentation lui semblait si parfaite qu’elle ne voulait pas s’aventurer à la défaire.

— Oh ! C’est tellement beau que je n’ose pas le manger !

— Prends-le en photo et envoie-la à ta mère, lança-t-il.

Elle l’observa, circonspecte. Se demandant s’il était sincère ou s’il se moquait d’elle. Tout compte fait, elle sortit son téléphone portable et d’un clic captura la beauté de son assiette.

— Elle ne m’aime pas…, poursuivit-il, en référence à sa mère.

— Ça t’étonne ? Qu’il y ait des femmes qui te résistent ? se risqua-t-elle.

— Non, ça ne m’étonne pas, répondit-il en la fixant avec ce regard hypnotique qu’il maîtrisait bien.

Elle se sentit pétrifiée par cette paire d’iris bleu gris qui la fixaient, pénétrant par-delà son âme. Il accompagna l’œillade d’un discret sourire, du coin de la bouche. Elle confirma qu’elle ne faisait pas partie de celles qui pouvaient lui résister.

— Donc, Jakob Shahn est quasiment ta seule famille ?

— On peut dire ça, oui.

— Comment est-ce qu’il t’a pris sous son aile ?

— Ah ! sourit-il, se remémorant. J’avais douze ans et deux ans de formation au violon. J’étudiais dans un pensionnat à Vienne. À cette époque, Jakob s’était mis en tête de former le plus grand violoniste, quelqu’un à son image, capable de lui succéder. Comme il connaissait mon professeur, il était venu écouter les meilleurs.

— Et tu figurais parmi eux ?

— Même pas ! Je n’ai pas été sélectionné.

Lili parut surprise.

— Mon professeur a préféré faire un tri et choisir ceux qui avaient une plus longue formation et plus de technique. Jakob leur a donné l’une de ses compositions. Il jouait un morceau et l’élève devait le répéter. Aucun n’a été à la hauteur. J’ai trouvé cette mélodie magnifique et je l’ai mémorisée. Lorsque mon père est venu me chercher, j’ai été tout fier de la jouer pour lui. Jakob se trouvait dans les parages et m’a écouté. Il s’est approché pour nous dire que c’était exactement ce qu’il recherchait, qu’il m’aiderait à devenir le meilleur. Il a tenu sa promesse.

— Très belle histoire, effectivement. Alors, tu as l’oreille absolue !

Le serveur se présenta pour desservir les assiettes. Lili remarqua que Franz avait coupé et découpé les aliments à l’infini jusqu’à créer une bouillie immonde abandonnée dans son plat.

— Tu n’as pas aimé ? Tu aurais dû commander autre chose.

Il sourit et porta son verre à ses lèvres, réalisant qu’il n’avait jamais évoqué ces souvenirs. Pourtant, ils lui rappelaient un passé insouciant, loin de l’horreur actuelle.

— Du coup, comment il était en tant que maître ? Strict ?

— Jakob ? Tu n’arrives pas à ce niveau sans discipline ni travail…

— C’est un homme à femmes aussi, affirma-t-elle spontanément. Est-ce que c’est lui qui…

Franz posa brusquement son verre sur la table, la mâchoire crispée. Lili comprit qu’elle touchait une corde sensible et s’efforça de changer de sujet, mais il poursuivit.

— Oui, c’est à cause de lui, répondit-il d’un ton sec le regard tourné vers le plafond.

— Pardon ?

— J’ai peut-être un problème avec les femmes… à cause de lui.

Lili sentit qu’elle avait déclenché une bombe à retardement. Nerveuse, elle feignit porter son attention à son verre vide, dépitée. Elle ne pourrait faire semblant de le boire.

— J’avais quatorze ans… il m’a poussé à avoir des relations avec une prostituée de trois fois mon âge…

Elle le fixait, étonnée. Elle s’attendait à quelque chose de pire que ça, mais comprit que c’était grave pour lui.

— Mais quel enfoiré ! Le sale porc !

— Bon ! Arrête, n’exagérons pas, c’est du passé.

— Non, ce n’est pas du passé, regarde où ça t’a mené !

Outrée, elle ne contrôlait plus ses mots.

— Le plus grand violoniste, oui ! Mais pas que ! Il mérite la prison ce connard ! Tout autant que…

— Tout autant que moi.

Il posa ses deux mains sur la table et poussa la tête en arrière, regard levé au plafond, comme s’il cherchait à s’enfuir. Le serveur arriva à cet instant avec deux assiettes joliment dressées, versa du vin dans leurs verres et repartit aussitôt, sans s’enquérir si le repas se passait bien. Il était capable de ressentir la tension dégagée par ce couple.

Cette conversation avec Lili permit à Franz de percevoir les choses sous un autre point de vue. Il réalisait qu’il s’était laissé abuser par son mentor dans le seul but de lui ressembler ; qu’à force de s’enfermer dans son mutisme, il s’était éloigné de son père et avait commis des atrocités. D’abord par son comportement exécrable et ses jeux d’humiliation, puis par ses crimes.

Cette révélation fut si brutale, qu’il aurait voulu balancer le contenu de son verre, renverser la table ou hurler et insulter tout le monde. Mais il se retint. Un seul faux pas, il la perdrait elle aussi, pour toujours. Il était coincé, condamné encore à taire son désarroi sans se cabrer. Il s’efforçait de contenir sa rage, des larmes brûlantes qui voulaient s’échapper de ses yeux.

S’apercevant de sa détresse, Lili voulut lui prendre la main. Il la retira et se leva, sans une attention ni excuse pour elle, et sortit. Elle réfléchit deux secondes avant de se lever aussi et le suivre, sans oublier de prévenir, au passage, le maître d’hôtel qu’ils allaient fumer.

Elle le retrouva à l’extérieur, une main sur ses yeux essuyait des larmes.

— Excuse-moi, j’ai tout gâché !

Ils dirent la même chose à l’unisson. Ce détail détendit l’ambiance puisqu’ils ne purent éviter un rire nerveux. Il l’enlaça et la serra fort contre lui, à tel point que leurs cœurs battaient en harmonie. Si seulement ce moment pouvait se prolonger éternellement se dit-il, alors qu’il sentait sa chaleur et humait son parfum. Il l’embrassa d’un baiser qu’elle répondit avec autant de passion.

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