Quatrième mouvement - 29 (*)

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Les mains posées sur le volant, Franz avait l’impression que ses poignets arboraient les marques de sa soirée interminable. Cette nuit dont il ne savait que penser après être parti comme un voleur. Il tira sur ses manches, pour couvrir ces traces imaginaires.

Il consulta l’heure sur le tableau de bord. Dans quelques minutes, il affronterait une nouvelle épreuve difficile, dans un tout autre registre.

Depuis son retour de New York, sa vie se déroulait en mode « avance rapide ». Comme si les plus atroces événements s’enchaînaient tellement vite qu’il n’arrivait pas à les intégrer dans sa mémoire. Surtout ceux de la veille. Il visualisait vaguement les circonstances dans lesquelles Karl lui avait donné la photo de sa cible.

En rentrant chez lui, après sa rencontre avec l’inconnue de la galerie, Franz put enfin reprendre le cours de sa vie. Dès qu’il aperçut la quantité de messages dans son répondeur, il constata que son maître, resté à New York, s’obstinait à s’occuper de sa carrière. La plupart des appels étaient de Shahn, qui lui avait laissé les coordonnées d’un agent pour gérer les nombreuses demandes liées à son retour, rien que de l’autre côté de l’Atlantique. Le jeune homme ne savait pas s’il devait s’en réjouir ou pas. Une seule certitude, il ressentait toujours l’envie de mener une vie normale. Comment se démener pour répondre à ses engagements inopinés sans provoquer la colère de Karl ?

Pour le moment, d’autres soucis l’attendaient : sa convocation au commissariat et… Lili.

Elle n’était pas encore partie. Il avait osé la contacter à nouveau. Une conversation téléphonique un peu moins maladroite que celle de New York. Il avait dû se montrer persuasif pour la convaincre de le laisser l’acheminer de Sankt Pölten à Vienne, d’où elle décollerait pour Paris. Une occasion en or pour discuter avec elle.

L’heure du rendez-vous s’afficha. Il faillit consulter sa montre pour vérifier qu’il n’avait pas une ou deux minutes d’avance. Aussitôt il toucha son poignet encore meurtri, il changea d’avis.

Il descendit du véhicule, traversa la petite cour jusqu’au pas de la porte marquée du numéro 24 et sonna en laissant son doigt appuyé pendant cinq secondes. Madame Bylen l’accueillit, affichant un air sévère, comme si elle avait quelque chose à lui reprocher. Franz se sentit redevenir enfant, tête baissée, son forfait accompli, tandis que les adultes tempêtaient autour de lui

Lili apparut derrière elle, presque gênée. Sa mère connaissait plus ou moins toutes les relations tortueuses de sa fille, lesquelles se terminaient invariablement mal. Sauf que cette fois, elle avait enfin un nom et un visage à blâmer, aussi beau soit-il. Sa froideur était motivée par la méfiance envers ce type. Elle n’oublierait jamais l’appel de Lili quelques semaines plus tôt : « Si quelque chose m’arrive, Franz Schligg est le coupable » l’avait-elle prévenue. Avec le drame de Liesl, ses nerfs étaient mis à vive épreuve.

Elles s’embrassèrent dans un long adieu. Après lui avoir répété de consignes à respecter, sa mère lui chuchota à l’oreille « je ne l’aime pas », avant de la laisser partir.

Franz prit la valise de la jeune femme et la mit dans le coffre, puis, il ouvrit la portière à Lili. Il lui demanda, intrigué, ce qu’elle lui avait dit sur lui, car il sentait encore son regard réprobateur.

— Tout et rien, répondit-elle, d’un ton pas très convaincu.

Chacun de son côté ressentait une gêne vis-à-vis de l’autre. Le violoniste réalisait combien il était heureux de la revoir, mais hésitait à le montrer. Il avait aussi un tas de sujets à aborder avec elle, sans savoir par lequel commencer.

Lili se retrouvait dans la même situation et préféra attendre qu’ils soient à Vienne pour parler de sa rencontre avec Tchavo.

Du coin de l’œil, Franz la vit sortir un téléphone portable de son sac à main et consulter machinalement son écran. Il avait remarqué le même geste cinq minutes plus tôt. Il esquissa un léger sourire. Voilà pourquoi il n’en voulait pas de ces gadgets addictifs.

— As-tu gardé ton ancien numéro ? profita-t-il pour lui demander.

— Non, dans l’urgence j’ai pris un nouveau.

— Pourrais-tu me le donner ?

— Tu finirais par l’obtenir, de toute façon, répondit-elle, amusée. Donne-moi le tien, comme ça je t’appellerai et tu auras le mien.

— Je n’ai pas de portable. D’ailleurs, il faudrait que je m’en achète un, avança-t-il d’un ton également enjoué.

Lili considéra que le climat s’était détendu, mais le silence se réinstalla brièvement.

— J’ai vu une vidéo de toi, lança-t-elle.

— Tout le monde l’a vue sauf moi ! souffla-t-il d’un air las.

— Il n’y a pas eu un autre grand violoniste qui avait fait la manche dans le métro ?

Les deux rirent.

— Je ne faisais pas la manche ni une expérience sociale ! Je ne cherchais pas à attirer l’attention. Je voulais juste communiquer avec le vieillard.

— Ah bon ? C’est mignon.

— Nous ne parlions pas la même langue. Il m’a rappelé quelqu’un d’important pour moi.

Lili aurait aimé en connaître davantage. Pourrait-elle découvrir des éléments qui l’aideraient à comprendre la raison de ses actes ? Insidieusement, elle lui cherchait encore des excuses. Elle aurait aimé renverser la barrière invisible qui se dressait entre eux. Or, la mémoire de son amie le lui interdisait.

Lili culpabilisait pour chaque minute passée aux côtés du violoniste. Pourquoi se sentait-elle si attirée ? Pire encore, son côté fleur bleue voulait croire encore à la réciprocité de leurs sentiments, alors que cette intuition l’avait trompée une fois, lors de leur première rencontre. Elle préféra éviter de penser à cela.

— Cette vidéo a été la dernière chose que j’ai regardée avec mon portable…

Elle remarqua le visage du violoniste crispé, serrant les mains sur le volant. Il soupira et se tourna brièvement vers elle, soucieux.

— Excuse-moi, je ne t’ai pas demandé si tu as été blessée.

— Non, juste secouée. Mais j’ai su pour Teresa.

Franz ne pipa mot. Quelque chose clochait dans sa tête, comme si les derniers événements de sa vie avaient été effacés, vidés. Tout souvenir en rapport avec sa muse demeurait enfoui dans son subconscient. Étrangement, cela lui convenait bien.

Il détourna son attention de la route et s’attarda sur le genou de Lili, sur ce petit os saillant, voilé par son collant noir, qu’il eut soudain envie de caresser.

— Est-ce une coïncidence ? s’interrogea-t-elle, le tirant de sa rêverie.

— Que t’a-t-il dit, ce Tchavo ?

— C’est un gamin… il m’a expliqué pour la déchetterie, des malfrats… il voudrait s’en débarrasser, mais il y en a un qui lui fait peur…

— Karl ?

— Bref, toute cette histoire ne me regarde pas. Il m’a laissé un numéro de téléphone, tu le contacteras si tu veux.

— Pour quoi faire ?

— Pour écouter son grand plan pour se libérer de ce Karl.

Le violoniste lâcha un rire amer.

— Et un gamin peut avoir ce grand plan ? Pourquoi ne le fait-il pas tout seul ?

Lili ne dit plus rien, soucieuse de rester en dehors de cette histoire.

Ils traversèrent un nouveau moment de silence avant qu’elle ne réclame de la musique. Elle écouta plusieurs stations jusqu’à trouver son bonheur : une mélodie entraînante aux paroles douces. Le refrain s’accordait à l’humeur de Franz : Happiest man on earth. Il ne put s’empêcher de chantonner au rythme de la radio, étonnant sa passagère.

— Tu connais Broken Back ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Je ne te voyais pas écouter ça.

— Pourquoi ? J’écoute de tout, affirma-t-il en souriant. Je cherche l’inspiration partout, pour étoffer ma composition.

— Tu as composé quelque chose ?

— Une symphonie ! répondit-il, exalté. Pour le moment je n’ai créé que les principaux éléments de chaque mouvement. Voudrais-tu l’entendre ?

Croyant rêver, Lili faillit se pincer. Elle vivait un instant génial avec lui. Est-ce qu’il était comme ça, dans son état normal ? Soudain, comme si le fantôme de Liesl se trouvait à ses côtés, elle ressentit de la honte. Elle soupira et ne se laissa pas vaincre par ses démons. Si Liesl était toujours en vie, elle lui aurait dit d’en profiter. On ne vit qu’une fois, répétait-elle.

Le violoniste fredonna un petit air doux.

— Ça, c’est ta partie.

— Tu m’as composé quelque chose ? À moi ? s’enquit-elle, flattée.

— Quatrième mouvement.

— J’arrive à la fin ?

— Le meilleur est pour la fin, assura-t-il, mystérieux.

Franz réalisait combien il appréciait sa compagnie. Elle avait le pouvoir de l’éloigner de ses tracasseries, de mettre ses problèmes en pause, alors qu’elle en faisait partie. Il n’avait qu’un seul désir pour l’instant : ne pas la froisser, tenter de réparer ses fautes. Parce que, maintenant qu’il creusait dans ses souvenirs, il se rappelait l’avoir trouvée agréable lors de leur première rencontre… pourquoi avait-il tout gâché ?

Cela relevait d’un miracle qu’elle fût là, à ses côtés ! Une seconde chance qu’il ne raterait pas.

À leur entrée dans Vienne, les embouteillages immobilisèrent le véhicule. Pendant un arrêt, Franz posa machinalement sa main sur le genou de Lili. Aussitôt qu’il s’en rendit compte, il l’enleva. Elle ne dit rien et lui ne s’excusa pas, non plus.

— Puis-je t’inviter à dîner ce soir ? proposa-t-il.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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