Quatrième mouvement - 28 (**)

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Après deux ans d’une formation intense, durant laquelle il avait consacré son temps et son énergie au violon, Franz avait enfin atteint un niveau de jeune prodige aux yeux de son mentor. Pour étoffer son apprentissage et sa technique, Shahn lui avait fait rencontrer d’autres maîtres, ce qui impliquait de nombreux voyages. À quatorze ans, son séjour à Saint Petersbourg fut le plus marquant.

À l’époque, il n’avait que très peu de contacts avec des jeunes de son âge. Solitaire, cela ne le dérangeait pas. Il voulait se consacrer à son instrument dans le seul but de devenir le meilleur, de surpasser Jakob Shahn.

Quelques fois, il était amené à côtoyer d’autres garçons. Des idiots à ses yeux, peu concernés par la musique, bousculés par les hormones, fascinés par le mystère féminin. Souvent, ces mêmes adolescents, qui connaissaient la réputation de son maître, l’approchaient uniquement motivés par la curiosité de savoir à quoi d’autre Shahn l’avait formé. Naïf, Franz ne comprenait pas où ils voulaient en venir.

À leur compagnie, il préférait celle d’Irina, une jeune danseuse russe dont le chemin coïncidait parfois avec le sien, au gré des voyages. Plus tard il apprit que son maître courtisait sérieusement sa professeure, même si Franz avait remarqué qu’il avait pour habitude de s’éclipser avec de belles femmes charmées en quelques secondes.

Mis à part cette professeure de danse, Franz ne lui avait jamais connu de compagne sérieuse. Il ne lui avait jamais demandé non plus pourquoi il ne s’était pas marié, alors qu’il avait du succès auprès de la gent féminine. Ces questions ne l’intéressait pas et, au contraire, il ne voyait qu’une seule explication : Jakob Shahn avait consacré sa vie à son art. Des pas que son disciple projetait de suivre.

Avec Irina, Franz avait une relation complice. Les deux étaient sur la même longueur d’onde. Encore enfants dans leurs têtes, ils discutaient de tout et de rien, plaisantaient ou jouaient des tours aux adultes sans jamais être soupçonnés.

Hélas ! Son mentor ne manqua pas de remarquer cette connivence entre son protégé et la jeune fille. Sans la présence du père, Shahn savait qu’il devait prendre le relais dans l’éducation du jeune homme, mais il s’estimait incapable de lui parler de ces choses. Après tout, la pratique valait mieux que la théorie, songea-t-il. Avec la certitude de bien faire, il eut une idée pour l’aider à devenir un homme.

Un jour, Franz s’exerçait à jouer le solo de Sicilienne de Gabriel Fauré, mélodie qui l’avait envoûté après avoir vu Irina danser sur cette musique. Il était tellement concentré sur ces accords emplis de nostalgie et de mélancolie, qu’il ne remarqua pas que son maître avait quitté la pièce. Il poursuivit sans s’en soucier, jusqu’à ce qu’il revint accompagné de deux femmes : une jeune et une autre plus vieille. Du moins ce qu’il considérait comme vieille à l’époque… comme celle qui le faisait jouir à l’instant présent alors que son esprit était ailleurs. Dans le passé.

Sans plus d’explication, Shahn l’avait abandonné avec la plus âgée, qu’il trouvait répugnante avec ses lèvres trop rouges, une bouche usée par son métier. Elle lui avait souri d’un rictus aussi nauséabond que machiavélique. Son regard lubrique, l’avait mis immédiatement mal à l’aise. Lorsque la prostituée avait enlevé son manteau, elle avait affiché une tenue affriolante, qui se voulait sexy, mais pas pour quelqu’un de son âge. Cette femme n’aurait pu réveiller des sensations que chez un homme désespéré, affamé.

Cette guêpière noire, cette chair défraîchie et boudinée, lui inspiraient le dégoût. Fière de ses atouts, hautaine, menton relevé, elle prononça des mots, un ordre, qu’il ne comprit pas. Ne sachant que faire, il posa son instrument sur un fauteuil et lui signifia, par des gestes de la main, qu’il ne parlait pas sa langue. Enfin, il se résolut de l’ignorer. Convaincu que son indifférence la ferait partir, il reprit son violon et son archet pour continuer sa pratique. En même temps, il se demandait quelle idée avait pu passer par la tête de son mentor pour l’avoir mis dans cette situation.

Avant qu’il ne puisse reprendre son violon, elle s’avança vers lui en hurlant. Hystérique, elle attrapa la main empoignant l’archet, qu’elle lui arracha pour le guider en dessous de la dentelle, vers un sein mou. Pétrifié, Franz ne sut que faire ni dire. Sa surprise émoustilla la prostituée, on l’aurait crue excitée de le voir choqué. Elle obligea ses mains à la caresser. Apeuré, il les retira immédiatement et, enflammée, la putain le frappa encore au bras, pour lui montrer qui commandait.

Terrifié, l’adolescent se réfugia dans une musique rassurante. La Sicilienne de Fauré. Ses notes limpides, l’amenaient vers une image apaisante : Irina.

Cette vision ne dura qu’un instant. La musique s’atténua et une flambée d’envies rageuses surgit en lui : se rebeller, prendre l’archet et le lui enfoncer dans le cœur pour détruire ce sein abject. Affolé par ces idées, il se réfugia à nouveau dans sa bulle, laissant un automate, une coquille vide face à la prostituée. Elle fit de lui ce qu’elle voulut, se faisant obéir à coups d’archet. L’humiliant.

Au retour de son maître, Franz n’osa pas lui en parler. Pourtant, Shahn demanda, l’air de rien, si ça s’était bien passé. Question à laquelle il aurait aimé répondre par un crachat à la figure et une avalanche d’insultes. Or, il ne dit rien et finit par acquiescer, dissimulant son malaise, son dégoût, sa détresse. S’il ne l’avait pas tant admiré, il l’aurait détesté. Mais il ne voulait pas le perdre ni se faire rejeter. Hors de question qu’il le remplace par un autre disciple à façonner !

Franz n’en parla pas à son père non plus, de peur qu’il le renvoie à Annsberg où ses rêves de grandeur auraient été écrasés pour de bon. Quel avenir avait-il là-bas ? Menuisier ? Musicien de rue ?

Comme son élève semblait apprécier l’idée ; ou en tout cas, n’avait pas exprimé de refus, Shahn avait continué à lui « faire plaisir ». Franz fut obligé de revoir la même femme automnale, entre haine et soumission ; à chaque fois, un résultat tout aussi catastrophique. Il avait dû subir à trois reprises ses vexations avant de quitter la ville.

Franz ne savait pas dire « non ». Il dut trouver une autre tactique. Afin de ne pas contrarier Shahn, le garçon avança qu’il les préférait plus jeunes. Remarque que le maître approuva, lui aussi habitué aux jeunes femmes. Le résultat fut nettement différent. Elles l’impressionnaient moins, aucune ne tenta les mêmes abus que l’autre. Certaines se moquèrent de sa peur, d’autres semblèrent plutôt compréhensives, ravies de ne pas vendre leur corps à un gamin. Surtout, il apprit à communiquer avec elles.

Ces échanges lui servirent à connaître les femmes, à savoir gagner leur confiance pour les amener à parler. Puis, il grandit et se transforma physiquement. Son talent se développa, tout comme l’assurance suffisante pour exiger que Shahn cesse définitivement de lui payer des filles.

Franz avait découvert qu’un refus de sa part conduisait à une réaction : déception ou remise en question. Peu importe, les deux généraient un sentiment de puissance et un plaisir sadique.

Irina n’avait pas quitté sa vie, même si les occasions de se voir s’étaient espacées petit à petit. Chaque fois qu’il la retrouvait, elle devenait son salut. Son phare. Sa bouée de sauvetage. Celle qui le reliait à son innocence. Chacun avait grandi de son côté, mais leur relation de camaraderie et de respect mutuel avait été très forte. Lors de ces retrouvailles, ni l’un ni l’autre n’avait cédé à l’appel des hormones.

Un jour, leurs chemins se séparèrent pour toujours.

Hormis les parenthèses offertes par Irina, une autre facette de Franz se développait, celle de ses petits jeux. Transformer sa propre peur en emprise, pour mieux humilier la victime désignée. Pour parvenir à ses fins, il lui arrivait de donner de son corps. Un baiser ne signifiait rien. Être embrassé, touché, caressé ne le dérangeait pas, si le but ultime consistait à voir sa victime s’effondrer comme un château de cartes.

Il constatait, cependant, que cette insensibilité avait disparu récemment, il ne saurait dire quand. À la mort de Liesl ? Ou était-ce Andréa qui avait débloqué sa psyché pour lui offrir ces émois si longtemps refoulés ? Quelqu’un d’autre ?

À l’instant présent, le plaisir et la jouissance se trouvaient là. Décuplés de façon exponentielle dans un corps vidé de son essence, épuisé par ce mélange de sensations et de volupté. Son esprit, ailleurs. Loin. Bercé par cette mélodie qui l’avait protégé une fois.

Une terrible idée vint le hanter, qu’auraient fait ses mains s’il n’avait pas été attaché ?

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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