Quatrième mouvement - 28 (*)

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Franz contemplait la photo de sa cible, dépité. Elle était du genre à… éviter. Lui, il les préférait nettement plus jeunes. Les avantages ? La fraîcheur et la beauté. Constamment, il avait recherché à satisfaire au minimum son plaisir visuel. Leurs véritables atouts ? Leur naïveté et leur malléabilité.

Or, sa « victime » du jour lui paraissait trop âgée pour envisager de la séduire. Certes, elle était encore attirante, mais elle dégageait un je-ne-sais-quoi de perturbant. Rien à voir avec ses rides ni avec le douloureux souvenir qu’elle lui inspirait. Non. Ce qui le troublait le plus dans cette histoire concernait son propre rôle. Obligé de séduire celle que, dans d’autres circonstances, il n’aurait jamais approchée. Sa réalité l’écœurait : un meurtrier rabaissé à se prostituer.

Il soupira profondément avant d’entrer dans la galerie d’art pour assister à un vernissage. Des photographies représentant une étrange vision du monde, qui se symbolisait par l’écrasante et triste symétrie d’habitations identiques en forme, mais pas en couleurs. Un ensemble bariolé perdu dans un désert du tiers monde. Il s’attarda quelques secondes sur la première. En définitive, ces images lui paraissaient aussi belles et intéressantes que leur encadrement. Il les compara à celles de Virginie. Bien que son œuvre fût totalement différente, celle de la jeune fille possédait une âme.

Il la chassa de son esprit. De toute façon, il n’était pas là pour admirer quoi que ce soit, mais pour travailler. Il lui restait à identifier sa cible. Au milieu de la lumière tamisée et les gens, sa tâche s’avérait difficile. Pour lui, avec l’âge, toutes ces bonnes femmes se ressemblaient.

Sur la photo, elle portait un sobre tailleur et de sages cheveux blonds, mi-longs, lui faisant penser à une bigote. De nombreuses questions le taraudaient : Qui était-elle ? Quelle type de femme était-elle ? Pourquoi devait-il la séduire ?

Il l’aperçut enfin. Elle discutait avec trois convives. Tout ce petit monde venait compliquer les choses. Tel un prédateur, il repéra un coin discret pour guetter sa proie et attendit. Lors des pauses dans leur conversation, elle se tournait pour apprécier un tableau reproduisant le même paysage monotone à l’infini. Il en profita pour sortir de sa cachette et s’avancer. Dès qu’il l’aurait captivée avec son regard, elle tomberait à ses pieds, il en était persuadé. Affaire conclue. Puis, de nouvelles questions vinrent l’assaillir. Sa technique fonctionnerait-elle avec une femme plus expérimentée, moins niaise ?

Il l’observa pendant de longues minutes. Elle le remarqua et tenta de l’ignorer. Impossible. Le poids écrasant de son regard était trop fort, trop intimidant. Puis, comme poussés par la providence, ses compagnons l’abandonnèrent, du moins, il le croyait. Peut-être bien que, attirée par cet inconnu qui l’observait, elle n’a pas voulu les suivre.

Au bout d’un moment, leurs prunelles se croisèrent. Elle ne fuit pas, au contraire, soutint son regard, presque défiant. Lui aussi. En fin de compte, il eut raison d’elle. La cible déclara forfait en détournant son attention vers une autre photographie, contemplative.

« Ça y est », se dit-il. Le moment idéal. Il s’approcherait, l’aborderait. Et soudain, il n’eut plus d’idée pour la suite. Fallait-il faire connaissance ? Devaient-ils se revoir ? Jusqu’où aller avec elle ? Karl l’observait-il ? Comment saurait-il qu’il avait accompli sa part du marché ? Qu’entendait-il par séduction ? Il chassa toutes ces idées de son esprit et l’accosta discrètement.

— Ça vous plaît ?

Elle se retourna et le découvrit, impressionnée, le toisant comme si elle se demandait s’il parlait de lui-même ou de l’image.

— Je n’y connais rien ! avoua-t-elle, souriante. Je suis là pour faire plaisir.

Elle lui tourna le dos, semblant admirer la photographie. Franz attendit patiemment, sans la quitter des yeux. La dame ressentit l’attention que l’inconnu lui portait, la chaleur de sa présence, la sensualité de son parfum. Intimidée, elle tourna discrètement la tête pour vérifier qu’il était toujours là. Leurs yeux se retrouvèrent et il appuya son regard azuré sur elle.

— Moi aussi, je suis ici pour faire plaisir, ajouta-t-il.

Elle sourit timidement et tourna la tête en toutes directions, à la recherche d’une autre œuvre à admirer. Franz s’approcha un peu plus d’elle et souffla à l’oreille :

— J’aimerais vous faire plaisir, ajouta-t-il d’un ton mystérieux.

Elle fit volte-face, le toisant sévèrement.

— Je vous trouve insolent, jeune homme !

Elle conservait son arrogance et sa fierté, mais ne partit pas. Au contraire, elle scrutait les profondeurs des pupilles du violoniste. Lui, il sut qu’il l’avait envoûtée. Leurs regards furent assez éloquents pour exprimer plus que des mots. Elle esquissa un sourire en coin, le dévorant de ses yeux gourmands.

— Soyez mon cavalier servant pour la soirée, alors ! lança-t-elle d’un air complice. Monsieur ?

Franz s’approcha d’elle, huma le parfum imprégné dans ses cheveux et souffla à son oreille un long et mystérieux « Chut ! ». Puis, son bras entoura ses épaules d’un geste protecteur. Elle tressaillit et se ventila discrètement, comme si elle avait eu soudain très chaud.

Il lui proposa de quitter les lieux, invitation qu’elle accepta, ravie. Aussitôt, ils se retrouvèrent seuls dans la rue. À son attitude, elle paraissait attendre qu’il fasse le premier pas. Il opta pour une approche en douceur.

— Puis-je vous offrir un verre ?

— Pour quoi faire ? répondit-elle, braquant ses yeux sur les siens.

Avec un regard de prédatrice, elle attrapa le bout de sa cravate pour l’attirer à elle, effleurer ses lèvres et l’embrasser avec fougue. Surpris par cette attitude abrupte, il céda néanmoins, accompagnant son geste par des caresses bienvenues.

— J’habite à côté, souffla-t-elle, la respiration haletante.

— Parfait !

Franz la suivit à quelques pas de la galerie, dans un petit immeuble surplombant l’animation du square d’Yppenplatz. Obligé de continuer, mais redoutant les conséquences. Le violoniste ignorait jusqu’où aller avec elle. Pire encore, il appréhendait ses propres pulsions. Avait-il guéri ? Il croyait ses envies meurtrières disparues. Il n’en avait plus eu ni avec Andréa ni avec Virginie. D’ailleurs, avec cette dernière, ce fut un étonnant mélange de froideur et de passion.

Dans son appartement, la dame se montra de plus en plus entreprenante. Cela ne lui déplut pas, même s’il avait remarqué que dans ce genre de situations, il ne contrôlait plus rien.

Débarrassés de leurs manteaux et de leurs vestes, ils poursuivirent leurs caresses. Elle ne s’attarda pas à le mettre à l’aise ni à installer une ambiance, comme Andréa. Cette femme voulait que les choses aillent vite et à sa façon. Comme une mante religieuse, elle l’enveloppa de son corps, le fixant, ardente. Du coin des lèvres, son sourire explicite, concupiscent, marqua la sentence : il devait s’abandonner à elle.

Il acquiesça, nerveux, recevant cet ordre, ou invitation, comme une décharge électrique. Une sensation enfouie qu’il ne saurait pas nommer s’éveilla. Son souffle se raréfia, comme si la laisser prendre les rênes l’empêchait de respirer. Il hésita, envahi par un mélange de peur et d’effervescence. Cette femme l’impressionnait, l’intriguait.

Elle le fixait, telle un serpent hypnotisant sa victime. Lascivement, elle ôta son foulard en soie aux motifs bariolés et attrapa un bout dans chaque main, le tendant fermement devant lui. Il comprit le jeu et se pencha vers elle, pour qu’elle lui bande les yeux. Malgré l’angoisse, la douceur de la soie et le caractère inouï de la situation exacerbèrent ses sens. Dans un mélange d’appréhension et d’excitation, il envisagea même d’essayer cela avec Andréa, une façon de détourner son esprit du moment.

Puis, elle guida sa proie aveuglée jusqu’à sa chambre et ils s’arrêtèrent au bord du lit. Le jeune homme voulut chercher sa bouche pour l’embrasser délicatement. Après avoir enlevé sa cravate, elle s’apprêtait à déboutonner sa chemise. Lui parcourait ses formes pour saisir la fermeture éclair de sa robe fourreau et la glisser lentement jusqu’à ses pieds. Cependant, il hésita à toucher cette chair qu’il devinait flétrie. Les mains tremblantes, il n’eut pas le temps d’atteindre ses hanches, puisqu’elle attrapa subitement ses poignets et les lia fermement avec la cravate.

— Qu’est-ce que vous faites ? s’étonna-t-il.

Pour lui, le niveau d’excitation et de peur s’égalisait. Sa libido décuplée, il ne pouvait que céder aux désirs de sa maîtresse. Elle chuchota à son oreille des mots d’une voix douce et rassurante, l’invitant à se laisser faire.

Elle le poussa à s’allonger et, telle une chatte, grimpa sur lui pour mieux le dominer. Puis, sans crier gare, elle s’empara de chaque extrémité de la cravate et réalisa un double nœud, plus ferme. Le jeune homme se retrouva les bras au-dessus de sa tête, immobilisés, figés aux barreaux du lit.

L’angoisse commençait à submerger Franz. Dans sa respiration saccadée, il faillit protester, mais à peine ouvrit-il la bouche qu’elle y fourra son bas en guise de bâillon. Enfin, de ses doigts habiles, elle parcourut son torse, enfonçant légèrement ses ongles en même temps que ses baisers dessinaient un chemin vers son plaisir.

« Se laisser aller », répétait-il dans son esprit, tout comme elle lui soufflait la même rengaine en prenant possession de son corps, de son intimité jusqu’à son âme. Cet ordre raviva en lui de douloureux souvenirs enfouis au plus profond de son être.

Que lui restait-il ? Devenir son objet. Dans cette position, il réalisait qu’en fait, il n’avait jamais rien contrôlé. Le schéma se reproduisait systématiquement dès qu’il se trouvait seul avec une femme plus forte : invariablement, il serait chosifié.

Quelle alternative ? Prendre le rôle du prédateur. Humilier sa proie avant qu’elle ne fasse de lui sa chose.

S’il le pouvait. S’il le voulait. Si elle s’y prêtait.

Sa geôlière, elle, ne semblait pas le genre à devenir une victime. Tout son contraire.

Pire encore, elle lui rappelait les sensations associées à une mélodie : celle qui fit naître le monstre.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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