Teresa - 27

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Une douce musique berçait le violoniste. Il flottait dans un nuage de paix et de quiétude, tel que celui où les caresses d’Andréa le conduisaient. Son meurtre ? Ailleurs. Caché. Comme si ce souvenir et sa trace étaient rangés dans un coffre à clé.

Andréa. Elle ne devait pas être loin, mais il ne se souvenait pas l’avoir vue. Un autre parfum que le sien interpellait ses sens : d’âcres effluves chimiques, comme ceux d’un hôpital.

Comme si un bras puissant l’arrachait pour le ramener sur terre, la brume se dissipa et il perçut mieux son entourage. Il se trouvait bien dans un hôpital. Il le reconnut à la clarté déprimante du plafond et des murs.

À présent, il commençait à prendre possession de son corps, même s’il le sentait encore en coton. Il se découvrit allongé sur un divan d’examen. Ses mains posées sur le ventre, elles descendaient et s’élevaient au rythme d’une respiration profonde, calme. Il remarqua une présence à ses côtés, elle tenait une sorte de stylo qu’elle faisait tournoyer au-dessus de sa tête. Le violoniste suivit des yeux la petite lampe à diagnostic jusqu’à ce qu’il en reconnut le détenteur.

— Vous voilà enfin revenu !

À son grand étonnement, cette fois, Franz ne ressentit aucune peur en découvrant Karl, toujours vêtu de sa blouse blanche.

— Il va falloir apprendre à contrôler vos nerfs, poursuivit-il, d’une voix calme et posée, comme à son habitude. Pourtant, vous faites de la scène, vous devriez savoir gérer vos émotions…

Le patient ne répondit pas immédiatement. Une partie de son cerveau, encore dans le nuage, aurait répliqué avec ironie. L’autre moitié, plus terre à terre, ne considéra pas cette option judicieuse. Non. Pour l’instant il ne désirait qu’une chose : ne pas descendre du paradis morphinique et profiter de cette merveilleuse sensation. Cet « Élixir d’Andréa » qu’il s’imaginait, sourire niais au visage, commander en pharmacie. Un léger pincement dans le bras le ramena à la réalité.

— Que m’avez-vous fait ? demanda-t-il.

— Une piqûre pour vous tranquilliser, une autre pour vous remettre sur pied rapidement. Vous avez du travail.

— Je peux en avoir plus ? supplia-t-il naïvement, percevant l’inexorable chute de son petit nuage.

— Dans quelques minutes, poursuivit Karl, vous allez vous relever et calmer votre ami avant qu’il ne pose trop de questions. Ensuite, vous rentrerez chez vous. Ce soir, vous avez un engagement. Vous trouverez l’invitation dans votre boîte aux lettres. Voici la cible, annonça-t-il en sortant une photographie de sa poche.

— Et que dois-je faire ? s’enquit-il, candide, devinant la réponse.

— Vous allez la séduire.

— Et après ?

— Juste la séduire.

— La séduire comment ? s’interrogea-t-il, aussi rassuré qu’étonné par la nature de la consigne.

— Je ne vais pas vous apprendre cela !

Franz réfléchit un instant. Il cherchait le piège, même si cette tâche lui semblait soudain plus difficile qu’un meurtre.

— Devrai-je la tuer ?

— Est-ce que je vous l’ai demandé ? Au vu de votre réaction, ce serait inutile… pour l’instant.

« Quel intérêt alors ? » pensa-t-il. Puis, il se ravisa en se rappelant la règle n° 1 : ne pas poser de questions.



Dans les jardins de l’hôpital, Albert fumait à la chaîne, finalement rassuré pour Teresa. Elle présentait des signes de réveil, le pronostic du médecin se voulait optimiste. Quant à son ami, il cherchait à comprendre la cause de son étonnante réaction. Il avait réussi à faire parler une infirmière qui lui avoua un « petit incident ». Rien de grave. Seulement une consœur négligente, elle avait abandonné son poste sans terminer les soins. Il se demandait si cela avait mis son ami dans pareil état. Tandis que le mot « ami » revenait dans ses pensées, il constata l’éloignement de Franz. Il le voyait s’éloigner aussi bien de lui que de la réalité. Un changement survenu depuis la disparition de Liesl.

Teresa absorbait toute sa concentration et il ne s’était pas occupé de son ami, qu’il croyait avoir été pris en charge. Lorsqu’il avait voulu s’enquérir sur lui, personne n’avait réussi à le renseigner. Le violoniste n’apparaissait dans aucun registre. Optimiste, Albert supposa qu’il était déjà parti.

De retour à la chambre de Teresa, l’Anglais fut surpris de retrouver Franz dans la salle d’attente. Son visage lui parut si différent ! Ce calme et cette sérénité lui rappelèrent celui qu’il connaissait. Finalement, son ami valait bien une cigarette supplémentaire et une conversation civilisée.

— Comment va-t-elle ? lui demanda Franz dès qu’il l’aperçut.

— Elle s’est réveillée.

Albert l’observaient, intrigué. Il décida alors de lui proposer son soutien :

— Franz, je m’aperçois que tu n’es pas dans ton état normal depuis un moment. Je m’inquiète pour toi. Je voudrais t’aider.

— Tu ne peux pas m’aider, Albert, protesta-t-il, le fixant droit dans les yeux.

Pour une fois, il ne s’adressait pas à lui sur la défensive ; au contraire, le virtuose transpirait le calme. Décidément, « L’élixir d’Andréa » s’avérait efficace : il avait effacé le bouclier mental forgé par la mort de Liesl.

— Albert, je voudrais que tu saches que Liesl ne t’a jamais trahi.

Cette phrase avait agacé l’Anglais, qui se remémora les mots qu’il avait prononcés le matin et ne dissimula pas son exaspération. Néanmoins, à voir le violoniste si calme juste après sa crise, Albert se demanda s’il pouvait prendre ses paroles pour argent comptant, car il le croyait plutôt sous l’effet d’une drogue.

— Oui, elle m’avait approché, poursuivit Franz. Mais elle ne cherchait pas à te trahir. Elle n’avait qu’une seule intention : me donner une leçon, car je m’étais comporté comme un connard avec Lili…

Le Chef d’orchestre ouvrit grand les yeux, ébahi, complètement largué.

— Lili… ta fiancée ? Quelle leçon ? Je ne comprends rien.

— Il n’y a rien à comprendre. Liesl s’est retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment, et tout ça par ma faute. Et je le regrette énormément.

Albert paraissait de plus en plus confus, tandis que le violoniste soufflait enfin, libéré d’un lourd fardeau. Bien que de manière voilée, il avait su trouver les mots pour avouer son crime.

— À présent, je vais partir et je ne reviendrai pas. Ne te sens pas obligé de dire à Teresa que je suis venu la voir.

Franz laissa son ami le cœur empli d’interrogations, il avait du travail pour ce soir.

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