Teresa - 26 (**)

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Une fois la porte franchie, le violoniste demeura quelques minutes dans le couloir, sans savoir que faire. Pendant un instant, il envisagea de demander de l’aide à l’inspecteur. S’il prévenait Neumann, protégerait-il sa muse ? Et lui, comment justifierait-il ce chantage sans se mouiller davantage ? Comment expliquer qu’un assassin l’obligeait à tuer ? S’avouer victime d’une extorsion lui semblait la meilleure issue, cela le disculperait même du meurtre de Liesl.

Soudain, il réfléchit à la bague retrouvée dans la chaudière. Karl l’avait-il déposée exprès ? Avait-il semé d’autres indices ? Que dire d’Émilie ? L’assassin l’avait vu, lui. L’aurait-il filmé à son insu ? Il n’avait jamais songé à cette possibilité. Ce cheminement l’amena à reconsidérer les choses. Demander de l’aide à la police équivaudrait à transgresser de nouveau la règle n° 2 : ne pas le prendre pour un con.

Lorsque Neumann quitta l’appartement d’Albert, il le retrouva.

— Vous ici ? s’enquit-il, étonné.

— Est-ce que vous pouvez me ramener chez moi ?

Franz répondit la première idée venue.

L’inspecteur faillit rétorquer qu’il ne fallait pas le confondre avec un chauffeur de taxi, mais l’occasion lui parut trop tentante pour la refuser.

— À Grinzing c’est ça ? Ou souhaitez-vous aller directement au commissariat pour votre déclaration ? lança-t-il, l’air de rien.

— Là tout de suite, j’ai besoin d’une douche. Rue Feilergasse, n°17, s’il vous plaît.

— J’espère que vous aurez de l’eau chaude…

Le jeune homme comprit les allusions de l’inspecteur et ne dit plus rien pendant le trajet, préférant contempler le spectacle de normalité défiler par la fenêtre.

— Je croyais que vous resteriez plus longtemps à New York, avança le policier, pour briser le silence.

— J’ai eu l’occasion de rentrer rapidement. Avec Wenzel Krotz, que j’ai rencontré par hasard…

— Quelle coïncidence !

— Oui. Mais je n’avais jamais entendu parler de lui avant l’accident.

— Vous ne vous intéressez pas à la politique ?

— Pas du tout.

— C’est le type d’homme qui bouscule les codes. Il a les bonnes connexions dans le gouvernement et dans le monde des affaires. Pourtant, il semble terre à terre. Par exemple, il n’a jamais demandé une protection particulière alors qu’il a déjà été menacé. D’ailleurs, il y en a qui soupçonnent que le fameux accident était provoqué. J’ai failli sortir de l’enquête…

Les yeux du violoniste s’écarquillèrent. Sans Neumann, l’investigation se serait focalisée sur la collision uniquement ?

— C’est à dire ?

— Vous savez, des experts s’y connaissent dans les détails sur la trajectoire, le freinage, l’état du véhicule. Bref, grâce aux assurances, leur enquête est assez poussée. Tant qu’il y a un enjeu financier, un effort est mis en œuvre. Mais qui s’intéresse aux disparitions ou meurtres des femmes ? Bon, je divague. En tout cas, cette pauvre Mademoiselle Kruse s’est retrouvée au milieu d’une sale affaire. Étant données les circonstances, cela vous concerne aussi. Vous comprenez, je me dois de trouver la vérité pour les personnes qui tiennent à elle, comme sa famille ou votre ami ; et non pas pour savoir qui obtiendra une réparation financière. Et c’est là que le bât blesse, Monsieur Schligg. J’ai peur que cela se termine en une affaire non élucidée.

— En effet, ce serait fâcheux, répondit-il, exultant dans son intérieur. « Pourvu que Neumann ait raison. »

— Mais il n’y a pas de meurtre parfait, savez-vous ? Hormis les véritables psychopathes qui n’éprouvent pas de regrets ; la plupart des criminels tombent parce qu’ils n’arrivent pas à garder leur secret. Les remords. Tuer c’est quelque chose, psychologiquement parlant. Tôt ou tard, l’assassin se confie à quelqu’un qui finira par le trahir. Ou sinon, il viendra se livrer de lui-même. Au pire, il deviendra fou ou se suicidera.

Franz acquiesçait, sans répondre. Le policier avait cité les options s’offrant à lui et l’avenir s’annonçait morose. Comme il n’avait pas l’intention de se livrer ; et que Lili ne l’avait pas encore dénoncé, il ne lui restait que la folie ou le suicide. La première l’atteignait déjà.

— Rue Feilergasse, c’est ça ? vérifia l’inspecteur en s’arrêtant devant son immeuble. J’espère que vous aurez de l’eau chaude, lança-t-il encore avant de partir.

En pénétrant dans le hall de son immeuble, Franz découvrit la convocation dans sa boîte aux lettres, tandis que des bandes jaunes interdisaient l’accès au sous-sol. Exactement ce qu’il craignait au retour de sa première nuit magique avec Andréa. Celle où il avait confondu le plaisir avec des pulsions meurtrières.

Chez lui, il retrouva sa valise, mais cela ne l’étonnait plus. Dépité, il ne vérifia même pas s’il était attendu ou épié dans son propre appartement. Il se doucha rapidement, et ressortit en direction de l’hôpital. Son esprit entièrement consacré au moyen d’accomplir sa tâche. Une petite idée trottait dans sa tête et il s’était équipé en conséquence. La sensation d’une grosse boule dans son ventre l’envahissait, et rendait sa respiration difficile.

Arrivé à l’hôpital, il se faufila jusqu’au premier étage sans se faire repérer et pénétra dans la chambre de Teresa. Il lorgna à peine le corps étendu de sa muse et détourna aussitôt son regard vers le sol. Honteux de lui-même et de l’acte qu’il s’apprêtait à commettre, il guettait la visite de l’infirmière. Agnès. Subitement, il réalisa qu’il ignorait son emploi de temps. Serait-elle de garde ? Avait-elle pris sa journée ? Comment savoir ? Peu importe, il ne lui restait qu’une heure. Ce serait elle ou une autre.

La porte s’ouvrit et Agnès entra sans le remarquer. Comme un automate, elle se rapprocha de la perfusion, avec une nouvelle poche de solution à la main, disposée à la remplacer. Méfiant, il sortit de sa cachette.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Vous n’avez pas le droit d’être là ! s’exclama-t-elle, sous le coup de la surprise.

— Qui vous a donné cette pochette ?

L’infirmière le regarda décontenancée, puis affable.

— Vous êtes bizarre. Vous et votre ami. Écoutez, je suis contente de voir que vous vous portez mieux, mais là, vous devez sortir, sinon j’aurai des ennuis.

— Il faut que je vous parle ! insista-t-il.

Elle acquiesça, mais lui fit signe d’attendre et de la laisser poursuivre sa tâche. Elle lui tourna le dos et enleva la poche du poteau à soluté.

Le moment idéal.

Il saisit la corde du violon, la mit devant le cou de la jeune femme et tira vers lui, très fort. Malgré les gants en cuir, il sentait la tension tranchante. Elle se débattit avec difficulté, lui donnant des coups de pied qu’il retint avec sa jambe. Se servant de cette emprise, il l’amena à perdre l’équilibre, tout en serrant le fil.

Au bout d’un moment, elle cessa de lutter. Son corps sans vie glissa jusqu’au sol. Il la maintint, détournant la vue, n’osant pas regarder son visage mort. Abasourdi par son acte, sa raison se noyait dans des eaux sombres. Les idées se mêlaient dans son esprit quant à la démarche à suivre.

— Parfait ! Dans le bon timing, lança abruptement une voix froide et profonde derrière lui.

Karl. Il venait de pénétrer dans la chambre, vêtu d’une blouse blanche. Franz le fixait, les pupilles écartées, le sang glacé.

— Vous auriez pu bloquer la porte, fustigea l’assassin.

— J’en fais quoi ? supplia le musicien, soutenant le corps de la jeune femme par les aisselles.

— Il fallait y penser avant de vous lancer. Tout comme vous auriez dû la laisser finir, dans quelques instants ces appareils vont sonner, annonça-t-il, calme.

Le violoniste se sentit anéanti par cette remarque. Il se rendait compte que, pour comble, il avait mis Teresa en danger.

— Ne restez pas comme ça, il y a un local de service juste à côté. Utilisez votre imagination ! ordonna Karl.

Franz traîna l’infirmière jusqu’à la porte, vérifia le couloir et courut s’y enfermer. Dans un effort pour se maintenir à la surface, sa raison tentait de trouver une issue. Il explora du regard l’endroit exigu, rempli de boîtes de déchets médicaux. Au sol, un chariot et des sacs de linge sale. Au mur, une trappe vide-linge.

Derrière la porte, en provenance de la chambre de Teresa, il entendit des machines émettre d’inquiétants bips dont l’intensité allait crescendo. Ces sons se prolongèrent en un acouphène. Il arrêta de penser à Teresa et, comme un automate, pensait à se débarrasser du corps. Il enveloppa sa victime avec des sacs plastiques, la souleva et la glissa par le conduit. Puis, il jeta les sacs à terre, pour la dissimuler et se débarrassa de la corde de violon dans la boîte des déchets. Enfin, il attendit, affligé, que l’agitation autour de Teresa s’arrête. « Tout ça pour rien ! » se lamentait-il.

Les voix et le bruit des pas s’atténua jusqu’au silence mortuaire. Il sortit du local, le cœur en miettes, sans oser pénétrer dans la chambre de sa muse. Il n’avait qu’une idée en tête : savoir où menait ce vide-linge. Son esprit épuisé fut assailli de questions. Qu’adviendrait-il de ce corps ? Comment le découvrirait-on ? Dans combien de temps ? Accablé, il pensa à Teresa. Il l’avait abandonné… avec Karl. Comment avait-il pu ?

L’acouphène l’assaillit à nouveau. Machinalement, il descendit jusqu’au hall d’entrée, où sa raison n’arrivait plus à identifier de panneau indiquant le sous-sol ou la buanderie. Le sol tournait, tout s’agitait autour de lui. Son cerveau ne distinguait plus rien. Sauf une image : Albert ! Cette vision lui apparut comme si le destin lui avait lancé une bouée de sauvetage. Dans son esprit confus, il demeurait son ami fidèle.

Albert n’eut pas le temps de comprendre. Il venait rendre sa visite quotidienne à Teresa. Arrivé en avance, il lisait les grands titres de journaux dans le kiosque à l’entrée. Soudain, Franz se jeta pratiquement dans ses bras, anéanti, en pleurs. Face à sa détresse, l’Anglais fit abstraction de leur différend du matin, mais imagina le pire.

— C’est Teresa ? Que s’est-il passé ?

Il n’obtint pas de réponse. Inquiet pour Teresa, il hésita à le laisser pour accourir auprès de sa belle. Un médecin vint lui porter secours. Il avait une vilaine cicatrice à la lèvre.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Serizawa Tamao
Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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