La Symphonie expiatoire - 24 (***)

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L’annonce de Jurgens avait suffi à lui glacer le sang. Pourtant, il aurait dû s’y attendre. Sa tentative d’évasion n’était certainement pas du goût de Karl.

Le véhicule redémarra et Franz ferma les yeux pour contenir son mal de crâne, reposant sa tête en arrière. Que lui restait-il à part assumer ?

La berline poursuivit sa route. Le passager ouvrit les yeux et remarqua dans le rétroviseur, un coup d’œil furtif du conducteur. Il fit semblant de l’ignorer.

Lors d’un arrêt au feu rouge, Jurgens s’aventura à parler :

— Je ne suis pas votre ennemi.

Étonné, Franz se redressa sur son siège, bouche bée, les yeux écarquillés.

— Je vous conseille de ne plus mettre en danger vos êtres chers, ajouta-t-il.

Le violoniste s’approcha de lui. Mille et une questions l’assaillaient. Avant qu’il ne puisse s’exprimer, la portière arrière s’ouvrit. Karl pénétra dans le véhicule, le saluant de son sourire tordu. Franz s’enfonça sur son siège, tentant par tous moyens de paraître calme. Contenir son souffle ou serrer sa mâchoire traduisaient sa peur.

— Vous avez le chic pour vous attirer des ennuis, lança l’assassin. Mais vous me surprendrez toujours. Il paraît que vous vous êtes fait un nouvel ami à New York ?

Franz riva son regard au rétroviseur, comme s’il recherchait un secours auprès de cet autre individu qui lui avait tendu la main, du moins le croyait-il. Jurgens conduisait, observant discrètement la scène du coin de l’œil.

— Qui êtes-vous, tous les deux ? Que voulez-vous à cet homme ? demanda Franz d’un ton ferme, agacé.

Karl le contempla, circonspect ; son silence amena le passager à comprendre : transgression de la règle n° 1.

— Dites-moi qui je dois tuer, alors ! Qu’on en finisse ! supplia-t-il, désabusé.

— Puisque vous le réclamez, vous serez comblé. En plus, je vais vous laisser le choix, pour cette fois.

— Pour cette fois ?

— Vous savez, votre petite escapade ne m’a pas plu du tout. Au point de me demander si je pouvais vous faire confiance. Partir le lendemain de notre conversation pour aller jouer le violoneux à New York ? Très jolie, votre vidéo au square, d’ailleurs. N’empêche que ça m’a l’air d’une fugue, qu’en pensez-vous ? Chercheriez-vous à fuir vos responsabilités ?

Silence glacial.

— Il était prévu que j’aille à New York, répondit Franz après une longue pause.

— Certes, mais vous avez précipité votre départ. Personnellement, ça ne me dit rien qui vaille…

— Il était prévu que j’aille à New York, répéta Franz comme un écolier qui récite sa leçon.

Karl esquissa un sourire sardonique. Le véhicule s’arrêta devant un grand bâtiment. Un hôpital.

— Nous sommes arrivés.

Karl descendit, laissant la portière ouverte. Le violoniste le suivit sans lâcher son instrument. Ils pénétrèrent dans l’établissement, montèrent un étage et traversèrent un long couloir. L’inquiétude du musicien s’accentuait. Enfin, ils arrivèrent à une chambre. À l’intérieur, une personne alitée. Autour d’elle, un enchevêtrement de tuyaux et de machines aux bruits angoissants.

Sur le seuil, Franz comprit le sens de cette mise en scène. Au fur et à mesure qu’il avançait, son cœur s’effritait en mille morceaux. Ce corps presque mort ne pouvait pas être elle. Un bandage contenait une rousse chevelure ; sous le masque de respiration, il devinait un petit nez en trompette et des petites taches de rousseur. Pas elle !

Son monde s’écroula en même temps qu’il étouffa un cri d’horreur et de rage. Il se retourna, bien décidé à tuer Karl de ses mains, mais celui-ci avait disparu. Fou de colère, il projeta son instrument à la place précédemment occupée par l’assassin. L’étui tomba aux pieds d’une jeune infirmière, médusée.

— Que faites-vous là ? demanda-t-elle d’un ton sévère.

Remarquant son air absent, elle ajouta à voix basse :

— Ce n’est pas l’heure des visites, veuillez sortir.

Dépité, Franz contempla l’étui par terre, regrettant son geste. Sans penser à Teresa ni à l’infirmière, il le ramassa et quitta abruptement la chambre à la recherche de Karl. Il ne le trouva ni dans le couloir ni dans le hall d’entrée. À l’extérieur, aucune trace de la berline ni de Jurgens.

Tourmenté, il s’interrogeait sur ce qui avait pu arriver à Teresa. Pourtant, il l’avait sa réponse. Lili lui avait donné un indice : l’agression. Comme un imbécile, il ne lui avait demandé aucun détail. Lili y avait échappé grâce à l’intervention de ce gamin dont il avait refusé l’aide, mais pas sa muse. Son monde s’écroulait peu à peu, il se sentait sombrer dans la démence. Il voulait retrouver Karl et savoir comment empêcher un nouveau drame.

Tandis qu’il avançait au hasard, un petit bruit dans l’étui l’amena à s’intéresser à son cher violon, malmené par son geste fou. Dans l’espace vert à l’extérieur de l’hôpital, il s’assit sur un banc pour l’examiner. À première vue, son instrument paraissait bien sanglé, seul l’archet s’était détaché et un sachet de cordes se baladait. Il remit le tout en place et le referma, apercevant au loin la jeune infirmière. Elle fumait une cigarette, observant les jardins. Lorsque leurs regards se croisèrent, la soignante fut si émue de l’air chagriné et désorienté du violoniste qu’elle décida de s’en rapprocher.

— Ne vous inquiétez pas, votre amie est hors de danger, le rassura-t-elle, mais il demeura silencieux, fixant son étui. J’ai entendu qu’elle est musicienne. Vous travaillez ensemble ?

— Non, répondit Franz d’un ton tranchant. Puis-je avoir une cigarette ?

Compréhensive, elle lui tendit son paquet. Il en prit un, l’alluma et tira une bouffée profonde, libérant toutes ses attentes de paix et de calme dans ce minuscule bout de tabac. La fumée envahit ses poumons, déclenchant une quinte de toux. Le tout aggrava son mal de crâne, qu’il atrapa entre ses mains. Elle le regardait, attendrie.

— Je vais reprendre mon service, dit-elle. Si vous ressentez le besoin d’en parler, je termine à dix-neuf heures.

Elle se leva et lui offrit un grand sourire. L’esprit embrouillé, Franz ne s’étonna pas de sa sollicitude. Il ne savait que penser : tentative de séduction ou proposition d’aide sincère, tout simplement ? Il finit de griller sa cigarette, lentement, le regard perdu dans l’horizon, sans se rendre compte d’une nouvelle présence à ses côtés, Karl.

— Êtes-vous prêt ? lança-t-il.

— Prêt à quoi ?

— À payer.

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