La Symphonie expiatoire - 24 (**)

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Les rayons de soleil filtraient par la fenêtre, mais ils ne furent pas les responsables du réveil abrupt de Lili. À l’abri chez sa mère, à Sankt Pölten, la jeune femme aurait aimé dormir quelques heures de plus, mais une sonnerie matinale et les petits coups contre sa porte la tirèrent des bras de Morphée.

Madame Bylen passa sa tête et chuchota en lui tendant le combiné :

— Un certain Franz Schligg t’appelle, il dit que c’est urgent…

Lili se leva d’un bond, étonnée. Comment l’avait-il trouvée et pourquoi était-ce si urgent ? Elle lui arracha le téléphone et ferma sa porte.

— Qui t’a donné ce numéro ? demanda-t-elle, oubliant toute politesse.

— Comme tu ne répondais pas à ton portable, j’ai demandé tes coordonnées au Conservatoire. C’est le numéro que tu as mis dans ton dossier, mais je l’ai déjà expliqué à ta mère.

Silence.

— Est-ce que tu vas bien ? s’enquit-il.

Elle aurait aimé répliquer par d’autres questions. Se trouvait-il toujours à New York ? Pourquoi l’appelait-il ? Elle avait hâte de lui raconter sa rencontre extraordinaire avec Tchavo et ce dont ils avaient discuté. Mais elle ne souhaitait pas aborder ces sujets-là par téléphone.

Afin de briser le silence, elle rétorqua par une autre question, plus simple :

— Tu sais l’heure qu’il est ?

— J’ai attendu pour t’appeler ! riposta-t-il, rieur. Est-ce que tu vas bien ?

— Oui… et toi ?

— Oui, répondit-il avec une pointe de chagrin.

Lili ignorait la raison de son appel, mais elle sentait partager avec lui l’impression que cette conversation ne les mènerait nulle part. Ainsi, après un profond soupir, elle décida de prendre le taureau par les cornes et de lui révéler sa mésaventure :

— Franz, j’ai rencontré un certain Tchavo…

À l’autre bout de la ligne, elle ressentit son souffle coupé. Elle développa.

— Il m’a aidée dans le métro, un type m’avait bousculée pour me voler mon sac…

Elle laissa sa phrase en suspens, lorsqu’il la coupa avec une question aussi étrange qu’inattendue :

— As-tu des nouvelles de Teresa ? s’aventura-t-il à demander.

Pour la violoncelliste, cette question lui fit l’effet d’une douche froide. Comment pouvait-il changer de sujet alors qu’elle évoquait son agression ?

— Teresa Baden ? Je ne l’ai pas remarquée, Franz. Cela fait deux jours que je ne suis pas allée au Conservatoire. La semaine prochaine, je pars à Paris pour six mois.

Un nouveau silence se fit. Elle comprit qu’il devait avoir tant de choses à exprimer, peut-être en rapport avec son agression ? Autrement, pourquoi tant d’insistance ? Avant qu’elle ne s’aventure à lui demander, il souffla d’un coup :

— Lili, je suis à New York et j’ai rencontré le sénateur Krotz. Il est lié à l’accident dans lequel Liesl a été découverte. Pire encore, son assistant, que j’ai vu avant de partir, il était aussi à la déchetterie…

Comme un enfant se cramponnant à son doudou, Franz se raccrochait à son étui de violon. Sous l’injonction de Krotz, amusé, il s’apprêtait à monter à bord du Falcon 8X.

L’hôtesse ferma la porte avec un sourire avenant et l’engagea à prendre place dans l’un des confortables sièges.

— Il n’y a que nous ? s’interrogea le violoniste.

La perspective de se retrouver dans un avion seul avec cet homme l’inquiétait. Il y voyait un cercueil volant.

— De toute façon, le jet devait rentrer à Vienne ce soir. L’ex-femme de mon ami l’avait emprunté pour venir s’installer à New York. Bref, profitons ! Ici, vous avez la chance de garder votre violon avec vous. Au fait ! Ça va mieux, votre main ? Vous avez enlevé le bandage.

Effectivement, le violoniste avait fait un tour chez Virginie, pour passer le temps avant d’appeler Lili. Déçue qu’on la dérange pour une si petite égratignure, elle parut néanmoins satisfaite d’ajouter le cliché à sa collection. Ensemble, ils avaient assouvi leur nécessité vitale.

— Oui, ça va mieux, répondit-il en tambourinant sur l’étui, persuadé que ce vol lui paraîtrait extrêmement long.

Franz ne pouvait pas s’empêcher de visualiser une cible dessinée sur le front de son compagnon de voyage. Krotz, quant à lui, fixait son instrument avec curiosité.

— Un Stradivarius ? lança le politicien.

— Lui ? Non, pas du tout.

— Je croyais que tous les grands violonistes jouaient avec un Stradivarius ou l’autre très connu…

— Un Guarnerius ? On me les prête pour les concerts. À Vienne, j’utilisais celui de Jakob. Celui-ci me sert à pratiquer. J’en ai d’autres, mais lui, il est spécial.

Le sénateur se montra intéressé par l’histoire du violon. Franz esquissa un sourire rêveur, cette évocation l’emmena des années en arrière, au temps de l’insouciance et de l’innocence.

— Mon père me l’avait offert lors de mon dixième anniversaire. Un peu grand pour moi, mais grâce à lui j’ai pu commencer. Je ne saurais dire pourquoi, mais depuis tout petit j’étais fasciné par le violon et sa musique. Dès que je l’ai eu dans mes mains, j’ai senti son pouvoir. Ça paraît bizarre, mais je l’aime.

— Vous aimez votre violon ! Pourquoi pas ?

— Peu avant mes dix ans, j’ai vu un mendiant dans la rue. Il jouait du violon et c’est lui qui m’a permis de le tenir, l’essayer pour la première fois. Là, j’ai su ce que je voulais devenir.

— Magnifique, votre histoire ! Et qu’avons-nous ici ?

— D’après mon luthier, il s’agit d’un instrument sans prétention, de belle manufacture allemande. Un Excelsis. Curieusement, le mendiant dont je vous ai parlé avait le même, je me souviens en avoir discuté un peu avec lui.

— Donc vous avez commencé à dix ans ? Je croyais que vous étiez un enfant prodige !

— Jakob l’était. Il a parié sur moi et je lui en suis reconnaissant.

— Toutes ces histoires sont magnifiques ! Dites, la mélodie interprétée à la soirée, c’est une de vos compositions ?

— Oui.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— La sonate Teresa. Ça fait partie d’une symphonie, répondit Franz, pudique.

— Une symphonie ? se surprit-il. Comment allez-vous la nommer ?

— Je ne sais pas encore. Chaque mouvement est dédié à une femme… spéciale.

— Une femme par mouvement ! Quelle magnifique source d’inspiration ! Elle doit être sublime cette Teresa.

— Oui. Elle l’est.

Le violoniste regarda les nuages par le hublot, apaisé. Parler violon et musique l’amenaient à oublier l’ombre funeste autour de son compagnon de voyage. Maintenant il n’imaginerait plus de bombe dissimulée dans les bagages ni d’étrange créature accrochée à l’aile. Pour autant, il ne fit aucun effort pour s’intéresser à son interlocuteur. Celui-ci s’absorba sur ses notes. Il sortit deux téléphones et un ordinateur portable, puis se mit à travailler.

De son côté, Franz profitait du confort de l’appareil pour tenter de ne pas penser à cette toile d’araignée dans laquelle il s’était embourbé : d’abord le meurtre de Liesl, qu’il considérait toujours accidentel. Puis la mauvaise idée de se débarrasser des preuves à la déchetterie. Sans cela, il n’aurait jamais croisé la route de Karl, le corps de Liesl n’aurait pas servi à ce simulacre d’attentat contre ce Krotz. Plus il voulait s’en sortir de ce bourbier, plus il sentait s’enfoncer dans la gadoue.

Dès que l’avion frôla le sol autrichien, Franz sentit le poids de toutes ses angoisses l’envahir. Quelle déception ! Revenir vers ce qu’il avait fui. La présence du politicien à ses côtés n’arrangeait rien.

Il redoutait Jurgens, certain qu’il viendrait les accueillir. Effectivement, l’homme crapaud les attendait au sortir de la douane. À chaque pas, le violoniste entendait dans sa tête le tic-tac d’une bombe. Sa fugue n’avait servi qu’à le piéger dans une toile d’araignée. Sans ce voyage à New York, il ne se serait jamais rapproché de Krotz.

Comment le prévenir du danger encouru avec ce Jurgens ? Franz repoussa la sollicitude du sénateur, lequel se proposait de le ramener. Confronté au refus de son invité, l’homme politique remarqua son comportement évasif à l’égard de son secrétaire.

— On dirait que Hans vous fait peur ! s’étonna-t-il.

— J’ai rencontré Monsieur Schligg lors du gala du Conservatoire auquel vous étiez convié, répondit son assistant. J’ai dansé avec une charmante demoiselle, il doit m’en vouloir. Comment s’appelait-elle ? Teresa ?

— Ah ! La fameuse Teresa ! claironna Krotz, subjugué. Figurez-vous que notre ami lui a composé une sonate magnifique !

À les entendre parler de sa musique, Franz se prit la tête d’une main, avec l’envie de s’écraser contre un mur pour oublier leurs paroles et sa migraine.

— Hans peut vous emmener chez vous. Pas besoin d’appeler un taxi, insista Krotz.

Franz évita de le dévisager et se résolut à les suivre. Pendant le trajet, ces deux-là discutèrent des affaires courantes, sans prêter attention au violoniste. Celui-ci regardait par la vitre avec appréhension, s’agrippant à son instrument.

Lorsque le politicien quitta le véhicule, Franz tenta d’ouvrir la portière pour sortir aussi, mais elle était verrouillée. Il dut attendre que l’homme crapaud revienne dans la voiture.

— Vous allez arrêter cette comédie. Je descends ici !

Le conducteur ne se retourna pas, mais capta son regard par le rétroviseur. Il le prévint d’une voix soucieuse :

— Pas tout de suite, quelqu’un veut vous voir.

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