La Symphonie expiatoire - 22 (**)

7 minutes de lecture

Le lendemain, Franz évita de quitter la résidence. Il y fut contraint lorsque des journalistes assaillirent la Fondation, désireux de le rencontrer. Il ne comprenait pas pourquoi cet engouement, alors que le monde l’avait oublié. La sensation provoquée par le concert improvisé l’avait placé – contre son gré – sous les feux des projecteurs. Ce n’était pas le moment d’attirer l’attention sur lui.

Au moins dans la résidence, il serait tranquille, songea-t-il. Malgré l’avertissement de Heissmann sur les artistes parrainés et hébergés dans les lieux, il n’avait pas croisé grand monde depuis son arrivée, à part le personnel de service et une jeune fille à la piscine. Cette dernière ne méritait le moindre intérêt. Même pas envie de jouer avec elle. D’ailleurs, il était résolu à en finir avec cela.

Alors qu’il restait cloîtré, il décida de se rattraper avec une double séance de brasse et la retrouva à nouveau dans le bassin. La jeune fille l’observait. Cette attention le dérangea, d’autant plus qu’il ne se sentait nullement attiré par cette fille d’une maigreur extrême, dont le maillot de bain blanc exagérait la pâleur inquiétante.

Il décida de l’ignorer, prêt à la repousser si d’aventure elle osait l’approcher. Après la piscine, il reprit une session de composition de sa symphonie et profita de la solitude pour l’interpréter. Il avait enfin trouvé la meilleure thérapie à ses maux : écrire et pratiquer. Il se sentait régénéré, renouvelé. Tous ses problèmes, restés bien loin à Vienne, ne lui manquaient pas.

En fin de soirée, il retourna au bassin, soulagé de ne pas revoir la jeune fille. Il nagea quelques longueurs, savourant l’insouciance de ces moments pour vider son esprit et enregistrer un message dans son subconscient : « Tu n’as pas tué. Tu n’as jamais tué. »

Au sortir de l’eau, il fut surpris de la découvrir à nouveau, vêtue d’un peignoir et un Reflex Pentax à la main, elle le fixait. Il ne lui était plus possible de l’ignorer. Le violoniste la défia, avec ses yeux capables d’obliger une femme à se plier à tous ses désirs. Elle ne tourna pourtant pas le regard.

— Vous faites quoi là ? demanda-t-il d’un ton sec en attrapant sa serviette.

— Je suis artiste plasticienne. Je voudrais vous photographier.

Elle parlait aussi froidement qu’un robot et le fixait d’un air étrange, sans vie ni émotion.

— Et pourquoi me suivez-vous à la piscine ?

— Parce que c’est le seul endroit de la maison où je peux vous trouver. Mon nom d’artiste est Virginie, se présenta-t-elle, impassible.

« Nom d’artiste » pensa Franz convaincu qu’il avait affaire à une folle.

— Je souhaite vous prendre en photo. Vos mains plus précisément, ajouta-t-elle, froidement.

— Vous voulez un violoniste ? Allez vous promener à la fontaine du Plaza. Vous en trouverez un très bon.

— Venez dans ma chambre, je vous montrerai mon travail. Amenez votre violon, l’exhorta-t-elle avant de partir.

Il resta planté là, intrigué. Comme si cette rencontre marquait la fin de ses vacances et de son isolement social. Cette fille l’étonnait. Elle était directe, sèche et froide. Très froide. Jeune, la vingtaine à tout casser. Peut-être que ce mélange de pâleur, de blondeur et son extrême maigreur la rajeunissaient. Épris de curiosité, il décida d’aller la voir après avoir pris sa douche.

Ignorant comment la trouver dans l’immensité de la résidence, il demanda au concierge le numéro de chambre de cette Virginie. Vraisemblablement, elle y était connue par son pseudonyme.

Elle logeait au dernier étage, dans des combles aménagés. Le violoniste constata un accueil moins confortable pour tous ces jeunes pensionnaires de la Fondation, que pour les invités de marque.

La photographe ouvrit la porte, habillée d’un pull et d’un jean. Son visage n’affichait aucune expression. Qu’il vienne ou pas, lui était égal. Il inspecta la minuscule chambre, rapetissée par le désordre. Au fond, une salle de bains faisait office de laboratoire, où des photos pendaient comme du linge sur un fil.

Tout autour, le chaos. Notamment sur le lit, qui servait à stocker divers équipements, des produits de développement et des albums. « Au moins, ce n’est pas un stratagème pour coucher avec moi », pensa-t-il. Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une légère crainte à se retrouver seul avec elle dans sa chambre. Il se demandait si l’effet Andréa se reproduirait et s’il perdrait ses moyens. Mais à la regarder attentivement, il fut rassuré : cela semblait pratiquement impossible.

Une fois la porte fermée, elle se dirigea vers la salle de bains pour décrocher trois photographies qu’elle lui tendit. Sur la première, il découvrit le mendiant et lui-même, prise au moment où ils jouaient ensemble. Le second cliché révélait un gros plan du visage ridé du vieil homme. Enfin, la troisième montrait uniquement les mains du vieillard. Elles étaient usées, fatiguées, durcies par un travail manuel autre que de s’adonner à son violon. Il constata qu’effectivement, ces images étaient très belles.

— Je suis à la recherche d’un sujet pour mon œuvre. Hier vous m’avez donné une idée, lança-t-elle.

— Votre quoi ?

— Le sujet de mon œuvre, les gens de la Fondation veulent bien continuer à me subventionner si je réalise des choses présentables.

— Présentables ? s’enquit-il interloqué, supposant qu’elle devait avoir une étrange conception de l’art.

— Mon œuvre dévoilait la réalité de notre monde, avec sa violence.

Le violoniste obtint la confirmation de ses craintes ; il en fut quelque peu irrité, et s’interrogea : était-ce le hasard ou l’intuition féminine qui l’avaient menée à lui ?

— Tenez, dit-elle en désignant un livre sur le bureau. Je vous conseille de vous asseoir.

Franz esquissa un mince sourire de défi, posa son étui sur le lit et saisit l’album pour le feuilleter, debout. Il y découvrit des images en noir et blanc présentant diverses thématiques dont la puissance augmentait de page en page. Au départ, des scènes de la nuit, de la jeunesse perdue, puis des clichés plus dérangeants : gros plans sur des cicatrices et des plaies béantes, des véhicules accidentés, des faits divers.

— Qui se laisse photographier comme ça ?

— Ceux qui vivent la violence. Je recherche la beauté. La violence existe partout. La photo sert d’exutoire.

— Vous y croyez, vous ? C’est de l’art ça ?

— L’art suscite des émotions.

— Vous faites bien de changer de thématique, affirma-t-il en tournant les pages.

Soudain, une image attira particulièrement son attention. « Ce n’est pas vrai ! » pensa-t-il. Avait-elle osé photographier une scène de meurtre ? Une sensation de malaise l’envahit lorsqu’il réalisa qu’il pouvait s’agir de l’un de ses propres crimes. Une jeune femme gisait à terre, comme un pantin désarticulé, la gorge tranchée, un mince filet de sang coulait de sa bouche, et ses yeux… Ses yeux ! Ils n’étaient pas morts. Ils donnaient une beauté étrange à l’image. Parfaitement maquillés, de longs cils encadraient des pupilles brillantes fixant l’éternité.

Le déclic produit par l’appareil photo le sortit de sa rêverie. Virginie le tenait à la hauteur de son plexus solaire, ses traits présentaient un soupçon d’émotion humaine.

— Qu’est-ce que vous fabriquez ? s’enquit Franz, surpris.

— Votre expression ! L’horreur face à la violence ! Voilà un sujet !

— Elles sont affreuses vos photos ! Qui achète ça ?

— Je vous conseille de faire un petit tour au MoMa pour vous cultiver. À présent, vous connaissez mon travail. Montrez-moi ce que vous valez, parce qu’hier j’ai plutôt apprécié l’interprétation du mendiant.

— Je n’ai pas à vous prouver quoi que ce soit, répondit-il avec un sourire narquois. Je vous rappelle que vous m’avez invité à venir ici.

L’étrangeté de cette fille l’intriguait, pourtant son attitude ne l’exaspérait pas. Bien au contraire, il commençait à se sentir bizarrement attiré. Elle voulait une démonstration, elle l’aurait. Il lui montra ses mains, qu’elle captura avec son appareil sous plusieurs angles ; puis craqua ses phalanges et sortit le violon de son étui. Il se positionna dans un endroit offrant suffisamment de place pour ses mouvements.

— Accrochez-vous, ça risque d’être violent, prévint-il avec un sourire malicieux.

Après une longue inspiration, il réfléchit quelques instants et se lança dans le Caprice n° 24 de Paganini. Concentré sur son jeu, les yeux fermés, il ne remarqua pas son unique spectatrice.

Elle avait disposé un appareil fixé sur une étagère, qu’elle pouvait déclencher à distance, et gardait un autre avec elle. Dès les premières notes, elle se transforma en un véritable être humain, capable d’exprimer tout un camaïeu d’émotions, en même temps qu’elle photographiait.

Elle continua ainsi pendant une minute, puis elle arrêta pour mieux apprécier. Lorsqu’il effectua le pizzicato, elle fut d’autant plus bouleversée, qu’elle décida d’immortaliser ses propres réactions grâce à l’appareil posé sur l’étagère.

Lorsque Franz eut terminé, il fit une révérence théâtrale, pour pousser la caricature à l’extrême. Il remarqua son air de stupéfaction, des larmes aux yeux, et fut étonné par le trouble exprimé par celle qui lui rappelait davantage un robot.

Avec sa mine austère, elle lui prit délicatement le violon des mains, le posa sur le bureau et l’attira à elle par le col de sa chemise pour l’embrasser fougueusement.

Franz céda, sans pulsion meurtrière. Une sensation nouvelle, pas tout à fait inconnue, s’ouvrait à lui. Il venait de comprendre cette petite phrase de son mentor, entendue à chaque fois qu’il s’éclipsait momentanément avec une parfaite inconnue. Il venait d’assouvir une nécessité vitale.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 16 versions.

Recommandations

Défi
Quelqu'un DeMystérieux
Réponse à "Les Nouvelles, le retour !", les pensées d'un soldat.
2
3
9
1
Jaquie
Au commencement il n'était rien, si ce n'est le ciel et la terre. Un jour que la terre s'ennuyait, elle se fit féconde et devint mère de toute choses. Alors le ciel narcissique créa les océans pour y voir refléter son image. Et le vent me diras tu?
3
3
12
2

Vous aimez lire Gigi Fro ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0