La Symphonie expiatoire - 23 (*)

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— Excellent coup de communication ! Tu as le chic pour annoncer ton retour ! s’extasia Jakob Shahn dès son arrivée, brandissant un article de journal lu dans l’avion.

— Je n’avais pas l’intention d’attirer l’attention, répondit Franz, comme s’il s’excusait presque. Tout va bien à Vienne ?

— Oh, oui. Albert se désole de ton départ et…

Soudain, son mentor parut plus tendu et l’invita à l’accompagner dans sa chambre.

— Décidément, les faits macabres s’enchaînent, une autre fille du Conservatoire a été portée disparue. Une Française, je ne me rappelle plus son nom. Bref, il faudrait que tu penses à rentrer rapidement, car tu as été convoqué par la police.

— Convoqué par la police ? Au sujet d’Émilie ?

— Émilie ? Ah ! Oui, c’est une certaine Émilie Noël. Donc tu la connaissais ?

— Pourquoi la police veut-elle me voir à son sujet ? s’interrogea le jeune homme, tracassé.

Il sentait l’effroi envahir tout son être. C’était impossible ! Karl avait brûlé son corps, n’avait-il pas dit cela ? Pourquoi établir un lien avec lui ?

— Franz, ça va bien ? demanda le Directeur, doublement intrigué. Pourquoi voudrait-on te voir à son sujet ? Non, c’est au sujet de l’affaire Liesl Kruse, chuchota-t-il, tendu, comme s’il avait peur de le froisser. Je vais te trouver un avocat.

— Mais pourquoi en aurais-je besoin ?

Sentant un couperet imaginaire au-dessus de sa tête, le jeune violoniste cherchait à sauver les apparences, malgré ses sueurs froides.

— C’est ton droit, tu sais ? le rassura son mentor. C’est pour te protéger. Tous les témoignages coïncident sur le fait que tu l’as vue la dernière fois. Puis ta crise… enfin, c’est ton gardien qui a… Bref, étiez-vous proches ?

— Pas du tout !

Shahn paraissait mal à l’aise de discuter de cela avec lui. Depuis sa crise, il ne lui avait jamais demandé le pourquoi de sa réaction à l’annonce de la mort de Liesl, persuadé qu’il y avait une amourette dont il ignorait l’existence.

— As-tu arrangé le départ de Lili Bylen ? s’enquit son disciple, pour changer de sujet.

— Oui, cela a été rapide. C’est prévu pour la semaine prochaine. Mais en échange ils t’attendent, répondit-il d’un ton sec, déçu par le manque de confidences de son protégé sur ses liaisons.

Franz aurait aimé se renseigner à propos de Teresa, mais très probablement son mentor ignorait son existence. Shahn avait déjà apporté son lot de mauvaises nouvelles, assez pour briser son envie d’exil.

— Est-ce qu’il y a quelque chose dont tu souhaiterais me parler ?

Shahn insista, braquant les yeux sur lui, comme s’il s’apercevait enfin de la souffrance silencieuse de son protégé.

— Non.

Dégoûté par cet échange, Franz décida de s’enfermer dans ses appartements et de continuer sa symphonie.

Il n’était plus seul et sa concentration s’interrompait constamment à cause des échos d’une conversation dans la chambre contiguë. Le monologue d’une voix portante dont le timbre l’agaçait particulièrement, l’empêchait de se focaliser sur son jeu.

Énervé, il enleva la sourdine de son violon et commença à jouer, d’abord quelques coups d’archet sauvages et sonores. La voix à côté se tut. Satisfait par le retour au calme, il poursuivit, oubliant tout, transporté par le voyage.

Des notes suaves et douces le ramenaient à Vienne, à Teresa. À celle qui l’inspirait tout autant qu’elle l’impressionnait depuis qu’il l’avait vue pour la première fois. Plus d’un an s’était écoulé avant qu’ils n’aient pu passer un moment ensemble, cette courte, mais mémorable, balade à Stadtpark. Pourtant, à bien y refléchir, seulement quelques semaines le séparaient de cette rencontre fatidique, de ce jour où elle était venue le voir et il n’avait pas eu le courage de rembarrer Liesl pour rester auprès de sa muse.

Que se serait-il passé si elle avait pris sa place ? L’assassin qui couvait en lui se serait-il exprimé ?

Soudain, quelqu’un tambourina à la porte, l’irritant. Il n’y prêta pas attention et poursuivit. Personne ne pourrait interrompre la sonate dédiée à sa déesse. Puis, il continua avec le mouvement qu’il avait écrit en pensant à ses victimes. Cette partie l’amena à extérioriser l’abîme creusé par ses jeux d’humiliation. Tout ce qui l’avait mené jusqu’à la violence du meurtre, il le traduisit par une suite rapide des coups d’archet.

Lorsqu’il eut terminé ce passage, il réalisa qu’il n’avait pas remis la sourdine.

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