37 - Rafaël 

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Rafaël

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   Comme convenu, après notre passage au poste avec Jay, nous passons récupérer Samuel devant le lycée. Celui-ci, à des années lumière de comprendre pourquoi il me faut le ramener en voiture, n'émet pourtant aucun commentaire, aucune remarque, et se contente de nous raconter sa journée. Il me parle de la tension au lycée, des insultes qui fusent dans les couloirs, de madame Clint – la proviseure – qui ne maîtrise plus rien du tout. Il met également l'accent sur la venue de Ariana et Damian le matin-même, et sur son étonnement quant à la réaction de Ariana face à un autre élève, sur l’exubérance de son petit ami, qui n'était pourtant pas la bienvenue à ce moment-là.

Enfin, il m'explique que sa conseillère principale, madame Aubra, souhaite me rencontrer dans les plus brefs délais. Demain si possible sinon, après les vacances.

J'inspire tranquillement en réfléchissant à comment manœuvrer. Je dois repartir au Mexique la semaine prochaine, pour une opération massive de ''déminage'' comme l'appelle notre chef, qui consiste simplement dans le sauvetage des jeunes retenus au Chill's hotel. Le problème étant qu'en ce moment, ai-je vraiment le luxe de pouvoir partir la tête tranquille ?

Damian décartonne à fond, bien qu'il essaye de minimiser en se pavanant avec une fausse assurance devant nous, pour ensuite craquer auprès de mon frère, qui lui-même par la suite se mue en boule de colère et de violence contenue. Ariana n'est pas mieux, avec son besoin irrationnel de s'en prendre à Donni, bien qu'elle sache pertinemment ce que cela engendre pour nous.

Je ne sais cependant pas comment soulever le problème avec elle, car je ne sais pas si moi-même, je ne décompenserais pas de cette façon dans son cas.

— Tu vas rentrer à la maison avec Jay, je lance à mon frère. J'ai besoin de parler à Ariana, et c'est pas la peine que Damian et toi soyez dans nos pattes.

— Vous allez pas vous disputer hein ?

C'est fort probable.

— Mais non, on veut juste discuter de quelques trucs.

Il ne semble pas du tout convaincu, mais ne rétorque rien, préférant simplement se tasser un peu plus dans son siège.

Lorsque nous arrivons à la maison, je coupe le contact, et indique à mon frère de rapidement monter chez les Cortez récupérer Damian, puis de rentrer à la maison.

— Et Muffin ?

— Muffin reste où il est, on va pas non plus mettre le feu à la baraque.

Sam a un petit mouvement de tête, avant de passer la porte d'entrée de ma petite amie avec entrain.

Jay adossé à côté de moi contre la voiture, hausse un sourcil.

— Essaye de faire en sorte que ça part pas en OK Corral.

— Ils partent tellement tous au quart de tour dans cette famille que je sais jamais quoi dire ou faire pour préserver le calme.

— Fais pas style Raf. Toi aussi tu peux partir vite.

Je lui coule un regard mauvais, avant d'entendre les voix mêlées de Damian et Samuel, qui émergent de la maison bras dessus bras dessous.

Damian a une clope au coin des lèvres : je ne l'avais pas revu fumer depuis un petit moment.

— Tu t'es racheté des clopes ?

— Et ?

Son ton est sec et sans appel : ce ne sont pas mes affaires.

Je laisse donc couler, et rejoins enfin ma petite amie qui, bien droite dans ses baskets, m'attend sous le porche

Nos regards se croisent avec Ariana. De ses doigts, elle écarte la cigarette qu’elle fumait jusque là, expire une longue volute de fumée, puis hausse un sourcil.

— Une cigarette Raf ?

— Un shot de rhum plutôt. On a à parler toi et moi.

Elle hoche simplement la tête, termine sa cigarette, puis écrase le mégot sous sa chaussure, avant de me faire signe de la suivre.

Cette tension qui règne entre nous est insupportable. Glaçante, elle me fait tourner la tête.

À l’intérieur, je remarque des restes de sang sur le carrelage, que Ariana n’a visiblement pas pris le temps de nettoyer depuis ce matin. Elle fonce jusqu’au salon et prend place dans le canapé, tandis que je m’assois en face d’elle.

Elle a le regard sombre, les sourcils arqués, en position défensive alors que nous n’avons même pas entamé la discussion.

Je prends une grande inspiration, et soupire.

— Il faut qu’on mette les choses au clair Ari. Je vais être honnête : je sais que tu n’étais pas à l’agence d’escorte dimanche.

— Intéressant. J’aimerais bien savoir comment tu as eu cette information.

— Par simple supposition. Et tu viens de m’en donner la preuve. Tu étais où alors... ?

Elle baisse la tête un instant, semble réfléchir à ses options : elle n’en a pas. Soit elle passe à table, et nous pourrons régler cette affaire comme deux adultes responsables, soit elle continue de me mentir, et alors il nous faudra composer avec son silence et ses cachoteries.

— Hugo et moi, avons eu une idée.

Je ne rétorque rien, la laisse poursuivre.

— Dimanche après-midi, j’ai été discuter avec Rix, le chef des King100. Je... je l’ai plus ou moins menacé de lancer un assaut contre eux si... s’ils ne nous livraient pas Donni. Et, ils ont refusé.

— D’où la photo que nous a montrée Sam ce matin ?

— ... oui.

— Tu te rends compte de la connerie de votre acte ?

Mon ton est tranchant. Elle est parcourue d’un frisson, détourne les yeux. Au moins, elle se rend compte que ce n’était clairement pas la meilleure des choses à faire, mais, est-ce encore temps de s’en rendre compte ?

Lorsque Samuel ce matin, nous a expliqué ce qui s’était passé la veille au lycée, j’étais comme un fou. Il était clair que ce geste avait une visée revancharde, qu’il était destiné à quelqu’un. Maintenant, je comprends le message derrière la photo de Ariana, je percute mieux.

Pourquoi Diable, a t-il fallu qu’elle aille marchander avec cet enfoiré ?

— Je veux que Donni paye pour ce qu’il a fait, murmure t-elle en crispant ses doigts sur son jean. Je veux qu’il souffre autant qu’il a fait souffrir Dam et...

— Ariana, stop. Tu te rends compte d’à quel point tu te montes la tête là ? Je... je comprends ce que tu ressens à son égard là, tut de suite, mais aller poser un ultimatum à Rix n’était franchement pas une bonne idée. Pourquoi tu m’en as pas parlé ?

— Parce que ce sont pas tes affaires, et parce que je savais que tu serais contre.

Je me mords pensivement la lèvre inférieure, fronce les sourcils, et avise l’air farouche de ma petite amie. Comment peut-elle affirmer que ce ne sont pas mes affaires, alors que depuis deux mois, ma famille endure les mêmes problèmes que la sienne, par leur faute ?

— Pas mes problèmes ? Ariana, je te rappelle simplement que c’est mon frère qui s'en prend plein la gueule depuis son retour au lycée. Vos affaires à ce niveau-là, sont aussi les nôtres.

— Sam est une victime collatérale et j’en suis désolée, mais comment voulais-tu que j’aborde ce sujet avec toi ? Tu es l’équivalent d’un flic, Raf. Tu es contre toute forme de violence et de vengeance et... et je savais que tu aurais juste pas été d’accord.

— Pardon ?

Non mais je rêve. Elle ose mettre cet argument en avant ? Mon métier n’a rien à voir avec son mutisme et son mensonge, elle savait simplement qu’elle ne faisait pas le bon choix, et que je ne ferais qu’appuyer ce sentiment.

— Mon métier Ari, est de garder un semblant de calme entre les gangs pour éviter de la perte humaine.

— Ton métier, était également d’endiguer les enlèvements, et a priori, on est pas sur une base de réussite flagrante.

— Tu vas vraiment me mettre ça dans la gueule ?

Elle grogne, se tord les mains en fixant un point invisible à travers la fenêtre.

Mon cœur bat à cent mille à l’heure. Elle peut me reprocher un tas de choses, mais pas ça. Par pitié, pas ça.

Je sais que j’ai joué un rôle crucial dans l’enlèvement de Damian, et ça me hante à chaque fois que je vois le désastre personnifié qu’est son frère mais, elle ne peut décemment pas me mettre ça sur le dos. Oui, j’ai accéléré la chute, mais c’est aussi de sa faute s'il était en chute libre depuis un petit moment. Elle a bien tenté de l’éloigner, mais pas assez fort, pas assez expressément.

—Si on part sur les coups bas comme ça, on arrivera à rien.

— Ce n’est pas un coup bas, c’est la putain de vérité Raf. Tu me fais un discours sur les bons choix à faire ou pas, et à côté de ça, tu es quand même la personne qui a précipité tout ça... et ça met tue de l’admettre, mais c’est comme ça. Alors s’te plaît, tes grands discours sur les choses à faire ou non, tu te les gardes.

— En fait tu m’en veux depuis tout ce temps ?

Elle secoue la tête, m’affirme le contraire, mais je sais bien que cette rancoeur qu’elle exprime ne date pas d’aujourd’hui.

— Ok, je gronde sourdement. Dans ce cas-là, je peux peut-être te foutre dans la tronche que la balle que s’est prise Sam, c’est aussi de votre faute ? Je veux dire, si on commence à se reprocher des choses aussi ignobles, pourquoi ne pas tout mettre sur la table ?

— Ça n’a rien à voir !

— Bien sûr que si. La balle que mon frère s’est prise, et qui a failli lui coûter la vie, elle était pour ton frère à toi, à la base.

— Ce n’est pas moi qui l’ai tirée !

— Elle découle du fait que Dam a flingué un de leurs membres.

— C’est stop !

Le cri sourd nous pétrifie tous les deux sur place. Je tourne lentement la tête vers Damian, dans l’encadrement de la porte, un sac à dos entre les mains.

Il est blême, tremble comme une feuille, et nous fixe d’un air ahuri.

— Nous mais vous vous entendez ?

— Pourquoi tu es là ? Vous étiez censés rester chez moi le temps qu’on discute.

— Je venais simplement récupérer mes affaires de cours pour travailler avec Sam. Mais... vous êtes des monstres de vous balancer ça dans la gueule sérieusement.

Il secoue la tête, darde son regard sur Ariana, l’interroge d’une air piteux.

— Si vous pouvez pas régler vos histoires sans nous mettre dedans, je comprends pas ce que vous faites encore tous les deux.

Puis, il tourne les talons, et sort de la maison sans répondre aux interpellations de sa sœur.

De mon côté, je reste pétrifié sur place, les yeux rivés sur l’endroit où Damian se tenait, il y’a quelques secondes encore. Ses mots, sa présence bien que furtives, ont eu l’effet d’un véritable cataclysme.

Horrifié de mes propres mots, je jette un regard en biais à Ariana. Blême, elle semble aussi mortifiée que moi, la bouche entrouverte, les yeux dans le vide.

— Ariana ?

— Rentre chez toi Raf.

Elle se redresse en chancelant, se retourne, mais même de dos, je note le mouvement de son avant-bras à hauteur de son visage. Cependant, je ne fais aucun commentaire, et préfère me redresser à mon tour, avant de faire un pas dans sa direction.

— On...

— Et renvoie-moi Damian. C’est pas une proposition.

Et elle s’en va, les épaules voûtées, le corps tendu, les poings crispés.

   Sam repose brutalement sa fourchette à côté de son assiette, s’essuie la bouche, puis quitte la table sans un regard en arrière.

Il est furieux.

— Sam, je marmonne en le regardant rejoindre les escaliers.

— Vous êtes des gamins.

Il ne me jette même pas un regard, et grimpe les marches quatre par quatre pour rejoindre sa chambre. Jay, toujours à table, me coule un regard équivoque, avant de reprendre son repas.

Lorsqu’en rentrant de chez Ariana, j’ai annoncé le désir de celle-ci de voir revenir son frère auprès d’elle, Samuel a pété un câble. Le temps que je rentre, Damian lui avait bien évidement raconté les paroles que nous nous étions échangées avec Ariana. Ni une, ni deux, Samuel a hurlé à l’immaturité et la culpabilité rejetée l’un envers l’autre. Puis, il s’est excusé - ironiquement - d’être un poids et une source de dispute, et a étreint son petit ami avant que celui-ci ne rentre chez lui.

Depuis, il m’a adressé en tout et pour tout quelques mots, ponctué de regards noirs et de soupirs exaspérés, dans un climat de pure tension asphyxiante.

— Vous avez pas été fins.

— On n’était pas censés savoir qu’il était là.

— Même, c’est pas fin. Pas fin du tout. Je sais que tu me demandes pas mon avis mais, je pense pas que vous balancer ce genre d’horreurs était une bonne idée. Visiblement, y’a pas que les gamins qui vont mal.

Je ricane, en portant à mes lèvres mon verre de vin. Le goût amer me détend un court instant, avant que furieusement, je ne plante ma fourchette dans mon morceau de viande.

— Et que conseilles-tu ô grand sage Jay ? Une putain de thérapie familiale ?

— Ça pourrait être pas mal.

— Non, ce qu’il nous faut, là tout de suite, c’est prendre du recul et...

Et je ne sais pas.

Bon sang, je pars au Mexique dans quelques jours, avec Jay et les choses étant ce qu’elles sont, je ne peux décemment pas laisser Sam ici. L’abandonner à Soledo reviendrait à le jeter en pâture dans cette future guerre de gangs qui s’annonce, je ne peux pas faire ça.

Jay, qui semble lire dans mes pensées, hausse un sourcil.

— Tu vas faire quoi de Sam ?

— Je vais l’envoyer chez mes grands-parents.

— J’espère que tu as une bonne stratégie pour le monter de force dans l’avion.

Il sourit, j’ai envie de lui enfoncer mon poing dans la figure.

Évidemment, je suis au fait que tant que Damian restera ici, Samuel ne voudra pas mettre un orteil en-dehors de la ville. Cette fichue fusion qu’ils ont développée tous les deux rend la perspective de l’éloigner tout bonnement impossible. Où alors, il faudrait que Damian parte également. Mais, comment le faire quitter la ville lorsque sa propre sœur y reste, dans un climat de tension et de danger permanent ?

Il ne partira pas.

— J’en ai ras le bol, je grommelle en me passant une main sur la nuque.

— Je sais pas quoi te dire mec, là c’est un peu trop ardu pour moi.

Je me contente de hocher pensivement la tête, et de soupirer : je suis tout à fait dos au mur.

Je coule toujours plus vers le fond qui, de plus en plus noir, m’empêche de discerner Samuel. Il a été englouti.

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Bientôt elle soupire. Peut-être est-il temps pour elle de retourner se coucher ? Elle hésite. Son lit l’attend, et, avec lui, ses draps propres aux senteurs de lavande et son bien-aimé. Et puis, le réveil sera difficile si elle tarde trop. Mais elle s’interdit de penser au lendemain, à la sonnerie de son téléphone qui viendra la tirer de sommeil, l’enlever à son repos. Elle s’accorde encore quelques minutes. Juste le temps de mémoriser cet instant. Elle ferme les yeux. Faites que le temps s’arrête, faites que demain n’arrive jamais.
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