35 - Ariana 

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Ariana

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   Damian et Samuel sont au courant. Lorsqu'ils sont revenus vers nous après cette stupide attraction, l'un tremblait comme une feuille tandis que l'autre, crispé à s'en faire mal, semblait prêt à exploser. Ils avaient les regards de ceux qui viennent de se recevoir le ciel sur la tête, une nouvelle fois.

Il nous a suffi d'échanger un regard avec Rafaël, pour comprendre ce qui se passait.

Nous avons donc quitté la fête foraine, sommes rentrés à la maison, et avons eu droit à de plus amples explications. Lenni, le fameux Lenni celui à la cause de plusieurs de nos maux, était venu trouver les garçons à la sortie de l'attraction pour les informer de son départ, et du retour de Donni. Rafaël a pesté contre lui, avant que je ne le calme : ce gamin, aussi ignoble a t-il été avec Samuel, reste un gosse de quinze ans, qui a comme Damian, été entraîné plus par contrainte que par choix dans la pègre locale. Il reste un putain de gamin qui s'est retrouvé une arme entre les mains, avec pour ordre de tirer sur un autre gamin, le tout au milieu d'une fête adolescente, qui a échoué, et qui comme punition, s'est fait renier par la majorité de sa famille, puis mettre à la porte, un doigt en moins.

Je ne dis pas que j'ai de la peine pour lui, loin de là : il a manqué tuer Samuel, et pour ça, je le déteste de toute mon âme mais, au fond de moi, je ne peux m'empêcher de me dire qu'au final, Damian a failli aussi mal tourner, aussi mal finir, et ce n'est pas faute d'avoir lutter contre.

Après ces aveux, il a donc fallu calmer les troupes, sécuriser un Damian au bord de la crise d'hystérie à vouloir se barricader à l'intérieur, faire redescendre un Samuel prêt à dormir avec une arme sous son oreiller ''au cas où''.

Autant dire que la nuit qui a suivi, a été tout sauf reposante. Rafaël était sur les dents, j'étais sur le qui-vive, l'oreille tendue en direction du jardin. Jay nous a promis d'installer un système de surveillance à l'avant et à l'arrière de la maison, mais même avec ça, je ne me sens plus bien ici.

Je ne me sens plus à ma place, plus à même de faire le point sur ma vie lorsque chaque détail de cette foutue maison me rappelle ce que j'ai loupé.

Pensivement, je porte mes ongles à la bouche, en croque un morceau, le titille, puis l'arrache sans plus de cérémonie. Cela faisait bien longtemps que je ne m'étais pas rongé les ongles. Pas depuis le départ de maman, pas depuis la mort de Lina.

C'est du suicide.

Sur l'écran de mon portable, l'heure indique quatorze heures douze.

Cet après-midi, les garçons devaient se rendre ensemble à l'animalerie du coin pour acheter un cochon d'inde à Samuel : sa nouvelle lubie depuis son retour de l'hôpital. Rafaël s'y est tout d'abord farouchement opposé, mais les circonstances étant ce qu'elles sont, j'imagine qu'il doit penser pouvoir adoucir son frère avec l'arrivée de ce petit animal.

Je n'en suis pas convaincue.

Un message de Hugo me tire de ma songerie : « Il vient de passer devant nous en bagnole », suivi de près par « Il a trois gars avec lui, il craint pour sa vie ce connard ».

Je hoche doucement la tête, me rassied correctement sur ma chaise en métal étroite. J'ai l'impression qu'au moindre faux mouvement, elle peut se briser.

Je croise et décroise mes jambes sous la table, les doigts entremêlés, le cœur battant à tout rompre.

Le plan de Hugo est fou, outrageusement fou, mais il pourrait marcher.

Non loin du café à la terrasse duquel j'ai pris place, une portière claque, puis une voix autoritaire s'élève dans le murmure ambiant. Quelques passants se retournent sur le passage du mastodonte qui, fier et déterminé, s'avance vers moi, un sourire au coin des lèvres.

Un débardeur blanc, un large jean usé, voilà donc l'accoutrement du chef des King100.

Lentement, il prend place en face de moi, me détaille d'un air que je déteste, avant de m'adresser un mouvement de tête.

— Au moindre faux mouvement, mes hommes te crèveront sur place, susurre t-il.

— Idem pour moi. Un café ?

Il sourit un peu plus, et hoche la tête avant de héler le serveur.

Tout va bien Ariana, me souffle ma conscience. Tu n'as rien fait à ce type à part poignarder son frère à la cuisse et, officiellement, tu ne fais plus partie des Cortez.

Rix me jauge d'un regard brillant d'une lueur envieuse qui me donne la nausée.

— J'étais étonné en apprenant ton désir de me rencontrer. Tu t'es enfin rendu compte de l'erreur que tu avais faite en restant avec ces chiens de Cortez ?

— Absolument pas, je rétorque. Simplement, quelque chose me dérange, et toi et moi allons y trouver une solution, ok ?

— Je ne vois pas pourquoi je te ferais cette faveur.

— Je vais t'expliquer pourquoi, tu vas voir.

La serveuse nous apporte nos cafés, remarque nos tatouages respectifs, ouvre de grands yeux horrifiés. Dans sa tête, doit déjà se jouer la parution des journaux, dans lesquels un article juteux raconterait la tuerie de masse survenu sur la terrasse de son café.

— Pas de panique, on discute simplement, je siffle.

Elle hoche la tête, et s'esquive.

Ramenant toute mon attention sur Rix, je ferme les yeux, prends une grande inspiration, et débute :

— H est fautif, je l'admets. C'est lui qui a lancé les hostilités. Vous y avez répondu au match de rentrée au lycée. Match où j'ai, pour me défendre, mis un coup de couteau dans la cuisse de ton frère, c'est une réalité. Suite à ça, vous avez envoyé des types massacrer mon petit frère, qui n'avait rien à voir là-dedans, dans un parc. Ils ont aussi blessé son ami, un parfait innocent dans cette histoire. Même ami qui, lors d'une simple soirée, s'est fait tirer dessus par Lenni.

À l'entente du nom de son neveu, Rix crache par terre. Charmant.

— Vous auriez pu en rester là. Mais non. Donni ce... Donni a enlevé Damian, mon petit frère, et l'a vendu à un réseau de prostitution mexicain. Sous vos ordres. Il est en vie, grâce au ciel, mais là n'est pas la question.

— Je te rappelle simplement que ton ''innocent'' petit frère a flingué un de mes hommes sur les quais.

— Qui peut témoigner qu'il s'agissait bien de lui ?

— Donovan, répond t-il simplement.

— Le même Donovan qui vous a trahis, avant de nous trahir nous pour retourner ramper à vos pieds ?

Il rit, moqueur, avant de planter son regard dans le mien. Il est tellement menaçant qu'un instant, ma belle assurance manque me faire faux bond.

— Tu n'y es pas du tout, Cortez. Donni vous a rejoints dans l'unique but de vous faire imploser. Et vous, bêtes que vous êtes, vous n'avez rien vu. Libre à vous de regretter.

— Il était bien content de nous trouver lorsque vous lui avez tourné le dos.

— Stratégiquement parlant, vous restez bien en-dessous de notre niveau ma belle.

— Qu'importe, le fait est qu'aujourd'hui, mon frère, mon gang, et moi, nous voulons sa putain de peau. Il doit payer pour ses actes et, qui serais-tu pour me contredire, toi qui t'acharnes à détruire notre vie depuis que H a tabassé, même pas tué, deux de tes gars ?

— Pas de grossièreté dans la bouche d'une si jolie femme voyons.

Sa nonchalance me donne envie de le frapper. Il est là, droit dans ses bottes alors qu'il a une liste immense de crimes ignobles à se reprocher. De vies détruites, de traumatismes causés, de familles éclatées, la nôtre en première ligne.

— Je vais être claire, Rix. Mon père sort de prison dans peu de temps.

À ces mots, il perd enfin de sa belle assurance qui me répugne tant, et se tasse un peu plus au fond de sa chaise.

— Je ne te dirais pas quand. Un jour ? Trois ? Une semaine, deux, quatre ? Un mois, deux ? Qui sait ? Le fait est qu'il est sur le départ et que, même du fin fond de sa cellule, il a appris pour Damian. Et il n'est vraiment, vraiment pas content.

J'ai l'impression de parler à un demeuré : c'est un peu le cas, au final.

Il rit jaune, ravale sa salive avant de se passer une main sur la nuque.

— Aujourd'hui, je te propose un deal, à prendre ou à laisser. Juste, avant de l'entendre, sache juste que nous sommes beaucoup plus nombreux que vous, que grâce à de récentes rencontres faites au Mexique, nous avons accès à des armes, des flingues, dont vous ne pouvez que rêver. Rappelle-toi que tu as fait du mal au prince, ok ? Que tu l'as brisé, et que les gars sont sur les dents. Entre descendre un adulte coupable, et briser la vie d'un gamin influençable, il y a un pas de géant, Rix.

Il a une grimace nerveuse. J'aurais presque envie de rire, si la conversation que je menais n'était pas si houleuse.

— Alors, je te conseille fortement de nous livrer Donni, car nous savons qu'il est en ville. Dans les plus brefs délais bien sûr. Ou alors, ce sera la guerre, tu entends ? La vraie, avec des pertes des deux côtés, mais, quitte à parier, je mettrais pas un centime sur vos chances de l'emporter. À bon entendeur Rix toi et moi savons que tu feras le bon choix.

Ses yeux écarquillés me balayent. J'y vois toute la haine qu'il a envers moi, mais surtout toute la panique que viennent d'engendrer mes mots.

— Tu viens de me menacer, Ariana ?

— Je viens de te proposer un marché. Mon frère menace, moi je conseille.

   Lorsque je rentre à la maison ce même après-midi, Rafaël m'interroge sur mon absence. Tranquillement, je lui explique que je devais me rendre à mon ancienne agence d'escorting pour remplir quelques papiers.

— Un dimanche après-midi ?

— Tu crois qu'il y a des jours fixes pour les escorts ?

— Je...

— Non. Alors, ce cochon d'Inde ?

Il soupire, et m'entraîne dans le salon, où une cage à la base en plastique rouge, traîne fièrement à côté du poste de télévision.

À l'intérieur, un cochon d'Inde plutôt petit, au poil long et au museau intéressé, nous observe avec curiosité. Son pelage noir et blanc lui donne un drôle d'air.

Je laisse un rire m'échapper, en m'approchant du petit animal qui, surexcité, se jette d'un mur à l'autre de la cage.

— Il s'appelle Muffin.

— Muffin ? Le pauvre, je murmure en ouvrant la porte de la cage.

— C'est Samuel qui a choisi. Le gars à l 'animalerie était pas emballé non plus.

— Tu m'étonnes. En parlant de Sam, où ils sont nos deux gagnants ?

Il hausse les épaules, et vienst s'accroupir à côté de moi pour donner une légère caresse sur le haut du crâne de Muffin. De la bouche du petit animal s'échappe un couinement adorable, qui me gonfle le cœur. Danny l'adorerait.

J'entends du bruit au premier étage, une sorte de bruit sourd à répétition, provenant de la chambre d Damian.

Rafaël fait une drôle de tête, et me propose d'aller vérifier qu'ils ne soient pas en train de démolir la chambre de mon petit frère.

Mais, avant qu'il n'ai pu esquisser le moindre mouvement, je l'attrape par la manche et le ramène vers moi.

— Attends.

Il m'interroge du regard, tandis que je repose le cochon d'Inde dans sa cage.

Je pense, qu'il n'est pas du tout prêt à entendre ce que j'ai à lui dire.

— Raf, il faut que je te demande un truc.

— Oui, vas-y, m'empresse t-il.

J'inspire par le nez, tente de faire abstraction du bruit sourd au premier étage.

— Je voulais simplement savoir si tu avais déjà eu la conversation avec Sam.

— Quelle conversation ?

— La conversation, mon amour.

Il a un mouvement étrange, une sorte de blocage corporel qui le secoue de part en part. Les yeux écarquillés, il me fixe comme si je venais de lui annoncer que la Terre était effectivement plate, et que l'on nous mentait depuis des années.

— À propos de...

— Oui, celle-là.

— Tu l'as déjà eue avec Damian toi ?

— Il a une vie sexuelle depuis... bien trop longtemps à mon goût, mais oui. À plusieurs reprises.

Il secoue la tête, nie, refuse de m'écouter, et semble vouloir balayer notre début de conversation d'un geste de la main.

— Sam n'est pas prêt. Il n'a pas l'âge.

— Ok, donc j'en conclus que tu n'en a pas parlé avec lui ?

— Je te dis qu'il...

— Rafaël, je le coupe abruptement. Si, il a l'âge, et il a un copain donc... il va falloir que tu te jettes à l'eau.

Il est totalement paniqué, et ça m'étonne de lui. Habituée à côtoyer un Rafaël calme et plutôt ''je-m'en-foutiste'', le voir ainsi perdre ses moyens sur un sujet aussi ridicule me ferait presque rire.

Lorsque mes parents ont eu avec moi, cette fameuse conversation qui fait grincer des dents aux deux parties, mon père a étonnamment fait tout le travail. Il m'a parlé des risques, des positions, de l'envie et du moment, de l'amour et d'autres choses qui à l'époque, m'avaient atrocement gênée.

Un an plus tard, et alors à la tête de la fratrie, j'ai à mon tour livré cette conversation assez délicate, face à un Damian qui ne m'écoutait que d'une oreille. Le problème étant qu'en plus à l'époque, je ne savais pas par quel bout prendre le sujet, ne sachant pas vers quel sexe se tournait son attirance. J'ai donc dû lire des articles, potasser mon sujet, pour pouvoir lui faire un panel assez complet sur le sexe avec les femmes, et le sexe avec les hommes.

Depuis, ce n'est plus un sujet tabou, du moins, lorsque ça ne le concerne pas trop.

— Je vais lui dire quoi putain ? « Mets bien une capote, et utilise du lubrifiant » ? Pitié non !

— Mais quoi ? C'est quand même pas la mer à boire !

— Et qu'est-ce que j'y connais moi du sexe entre mecs... ? Putain Ari, j'ai pas envie d'imaginer mon frère en train de...

— Non mais t'es sérieux là ? Tu crois que je m'y connaissais moi peut-être ? Et puis il va falloir te faire à l'idée que ton petit Sam doit commencer à être titillé au niveau de l'hémisphère sud et que oh, mon dieu, il doit déjà avoir envie de coucher ! C'est un ado, pas un bébé, merde ! Et c'est ton rôle de grand frère responsable et sexuellement actif de l'aiguiller sur le sujet !

Je lui lance un regard franchement blasé par son état de crispation ridicule à ce sujet, et hausse un sourcil équivoque.

— Tu veux qu'on lui en parle ensemble ?

— C'est pas lui en parler qui me dérange, c'est plutôt lui donner l'impression que je suis ok pour qu'il couche alors que c'est pas du tout le cas !

— De toi à moi, je crois qu'il est pas du style à attendre ta bénédiction pour agir.

— Et qu'est-ce qui te fait dire ça ?

Il chuchote maintenant, comme s'il avait peur que Samuel et Damian l'entendent. Quoique, cela arrangerait peut-être tout le monde si les petits débarquaient là, tout de suite.

— Il va avoir quinze ans en janvier, je souligne.

— Et alors ? C'est hors de question.

— Non mais tu t'entends sérieux ? On dirait un vieux réac de merde qui s'opposerait farouchement à la débauche de son fils. T'as envie d'être ce genre de personne ? Et puis ''débauche'', qu'est-e que je dis moi ? Tu vois ce que tu me fais dire ?

— Peut-être que tu autorises Damian à coucher à droite à gauche, mais Sam...

— Samuel ! Damian ! je hurle alors, excédée par le comportement franchement inapproprié de mon petit ami.

Si je n'agis pas, Raf ne se donnera pas la peine de lancer la machine. Je vais sûrement gêner les garçons, m'attirer les reproches de mon petit ami, mais tant pis. 

Il n'est pas aussi coincé quand il s'agit de me réveiller au petit matin en me retirant mon bas de pyjama. Il va devoir être mis face à ses responsabilités de tuteur.

Damian descend le premier, un drôle d'air au visage. Je jubile presque car, ses cheveux en bataille et ses joues rouges font grincer des dents à Rafaël. Sam derrière, l'achève, en passant son tee-shirt par-dessus sa tête.

— Vous faisiez quoi en haut ? je demande tranquillement.

— J'apprenais quelques mouvements de danse à Sam. Il est franchement pas doué.

Ces simples mots détendent mon compagnon qui, de soulagement, lâche un soupir grossier.

— Asseyez-vous les garçons.

— Non franchement c'est..., commence Rafaël.

— Chut. Assis.

Hésitant, Samuel et Damian échangent un drôle de regard, avant de prendre place autour de nous. Si quelqu'un entrait, la maintenant dans la maison, et qu'il nous voyait tous les quatre assis à même le sol autour d'une cage de cochon d'Inde, il nous prendrait pour des fous.

Mon frère semble étonné de me voir si farouchement déterminée à poursuivre la conversation malgré la réticence évidente de Rafaël.

— Tu peux nous expliquer pourquoi Raf a la tête d'un mec constipé ? demande Sam avec un petit rire.

Je prends une grande inspiration, dénoue mes épaules, et me jette à l'eau.

— Sam, tu vas sans doute me prendre pour une sans-gêne mais, est-ce que Rafaël et toi avez déjà eu la conversation ?

Damian laisse s'échapper un gloussement qu'il tente malgré tout de cacher derrière sa main, avant de lancer un regard désolé à son petit ami.

— Quelle conversation ?

— Raf, explique-lui.

Mon compagnon détourne la tête, dédaigneux, et visiblement peu enclin à aller dans mon sens après la haute trahison que je viens de lui faire endurer.

Mon dieu, lancer une conversation sur le sexe avec son petit frère adoré qui visiblement, n'est pas autorisé dans sa tête, à coucher avant le mariage, quelle honte ! Je peux le comprendre, un minimum : même si je n'en montre rien, il m'est aussi difficile d'admettre que mon frère soit actif à ce niveau. Il est jeune, trop jeune à mon goût, mais l'histoire et la vie font que parfois, l'âge ne compte plus vraiment. 

Et puis, il y a aussi cette histoire de protection et de surveillance : là où la frontière entre frère/soeur et parent est parfois maigre, je conçois que Raf puisse être gêné avec l'idée de ''lâcher la bride''. Il est juste inquiet, c'est entendable.

Les joues de mon frère se gonflent alors qu'un sourire immense étire ses lèvres d'une oreille à l'autre.

— La conversation sur le cul, l'éclaire t-il avec un ricanement.

Samuel rougit, du cou jusqu'aux racines, et lance un regard éberlué à Damian.

— Non, jamais, bafouille t-il. Mais je m'y connais assez donc…

— Ok, donc j'avais raison, je marmonne en secouant la tête. Raf t'abuses.

— Il sait déjà tout. Tu sais déjà tout ce qu'il y a à savoir, hein Sam ?

Le pauvre gamin secoue la tête, avant d'aller enterrer son visage dans l'épaule de Damian qui, hilare, l'étreint avec affection.

Je secoue la tête, franchement dépitée face à la situation, et essaye de trouver la façon la plus diplomatique d'aborder le sujet, sans craindre de froisser Saint Rafaël.

— T'inquiètes pas Sam, tu peux parler de sexe avec Ari, elle s'y connaît, elle était escorte avant.

— Dam... ! je lâche, ahurie.

— Quoi ? C'est vrai !

Lentement, Samuel relève la tête, et je vois à son air, qu'il hésite franchement à poser quelques questions. Son regard vagabonde du côté de son frère, avant de revenir sur moi.

S'en suit alors, une conversation instructive, calme et pédagogique, à des années lumières de ce que Rafaël devait espérer, où tout y passe : l'attirance physique contre l'attirance amoureuse, les protections, le lubrifiant obligatoire dans leur cas.

— Pourquoi obligatoire ? s'enquit Sam avec un haussement de sourcil.

— Parce que l'anus, à la différence du vagin, ne se lubrifie pas tout seul.

— Oh seigneur, gronde Rafaël. On est vraiment obligé d'en passer par là ? C'est super gênant !Enfin non, pas gênant mais… Ari, les garçons doivent… 

— Qui se sent gêné ici ? Levez la main.

Il est le seul à la lever.

Je lui donne un violent coup de coude, lui indique de se la fermer à défaut d'intervenir.

— Sérieux ?

— Bah ouais, tu savais pas ? s'étonne Damian.

— Et comment j'aurais pu le savoir ? Dam, y'a deux mois je... je savais même pas que j'aimais les... hum, les... garçons.

— Tu aimes pas ''les garçons''. Tu m'aimes moi.

Je souris, attendrie par cette petite remarque de la part de mon frère, avant de reprendre mon monologue sur la sexualité.

Samuel me pose quelques questions, notamment sur ''les positions'' et ''l'orgasme'', ce qui me rend réellement folle. À l'ère du porno facile et de la sexualité débridée, les jeunes ne savent finalement pas grand-chose. Ou plutôt, pas les bonnes choses. D'où l'importance d'en parler.

— D'autres questions mon chat ?

— Non ? Enfin, je crois pas...

— Au pire, si tu repenses à quelque chose, tu me redemandes, ok ? Et puis, Dam est quand même pas mal calé sur le sujet.

Mon frère se crispe légèrement, alors je ravale mes remarques. Oui, balancer ça dans les circonstances actuelles n'est peut-être pas la meilleure des idées.

Qu'importe, Samuel est éclairé, et Rafaël démasqué. Monsieur le ''cool'' a en réalité un côté frigide, quelle surprise !

Une fois que les garçons sont remontés, il me coule enfin un regard, que je qualifierai presque de... soulagé.

— Je sais pas si je dois te dire merci, ou te foutre une claque, murmure t-il.

— Tu as tout retenu de mon cours d'éducation sexuelle ?

— C'est l'heure du TP, sourit-il, en se relevant pour me soulever contre lui.

— Le cul te dérange que quand ça t'arrange en fait, je souris contre sa peau.

— Si tu savais.

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Elle frémit dans sa petite chemise en soie. L'air est plus frais qu'à l'accoutumée mais elle n'y prête pas attention. Accoudée au balcon de son appartement, tout en haut d'un de ces immeubles haussmanniens, elle rêvasse. Elle porte une cigarette à ses lèvres, inspire et expire doucement, lentement, pour savourer chaque instant. Des bruits de klaxons au loin. Des éclats de rire. Tintement de cristal, des verres que l'on entrechoque. La ville à l'heure du coucher, tiraillée entre deux mondes, s'assoupit paisiblement. Le soleil a maintenant disparu mais le ciel porte encore la marque rosée de ses rayons. Ils s'effacent, sans bruit, petit à petit, sans que personne ne le remarque. Tout à coup il fait plus sombre et les ombres grandissent dans la rue. Elle observe le ciel. Peu d’étoiles sont visibles dans la capitale. Son seul véritable défaut d’après notre citadine. Et ce soir, même la lune et sa lumière si familière se font désirer.
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Elle esquisse un sourire. Elle aime ces moments, seule, seule avec ses pensées. Quand l'odeur de la nuit vient titiller son nez. Cette odeur de feu de bois et de liberté si propice à l'imagination. Quand l'irréel prend soudain la place du réel. La nuit est comme une parenthèse dans la réalité, tout semble possible, à portée de main, les rêves les plus fous aspirent à se réaliser, les peurs les plus effroyables paraissent plus menaçantes, plus dangereuses. Dans l'ombre, les amants se réunissent, les caresses se font plus douces, les étreintes plus passionnées. C'est le temps de toutes les promesses mais aussi de toutes les trahisons. Cela ne dure cependant jamais très longtemps, bientôt le soleil refait surface, piégeant les moins prudents ou rassurant les plus angoissés. Les cheminées, sur les toits de ces grands immeubles se détachent dans le ciel sombre, tels des géants silencieux qui agissent dans l'ombre. Elles ne bougent pas, ne respirent pas et pourtant sont là, comme veillant sur les habitants endormis. Certaines laissent s'échapper doucement une fumée grise, signe de chaleur et de foyer, de retrouvailles et de longues soirées.
De la musique au loin. Un tourne disque sans doute. Elle tend l'oreille, essaye de deviner l'artiste joué, du piano, de la musique classique. Elle ferme les yeux et se laisse guider par la mélodie. Bientôt tout son corps s'anime et elle esquisse quelques pas sur son balcon. Entre les géraniums et le basilic. Elle virevolte et ses pieds quittent le sol, elle s'envole. Elle est époustouflante. Et pourtant si fragile. Son corps frêle, caché sous son léger vêtement porte des cicatrices. La vie est dure dirait-on. Mais elle est là, dans son nouveau chez-elle, preuve vivante du renouveau. Elle a repeint la salle de bain en jaune. Pour éclairer la pièce comme un soleil a-t-elle déclaré. Un beau jaune tournesol qui a fait grimacer sa mère. Elle est aussi très fière de son tapis bariolé déniché le matin même dans une brocante. Il se marie parfaitement avec le canapé gris du salon. Parfait pour réchauffer ses pieds l'hiver, à défaut d'avoir une cheminée. Pourtant elle a espéré, dans sa naïveté enfantine, pouvoir trouver un appartement avec un petit poêle. Pour le crépitement du feu. Mais Paris et son petit budget en ont malheureusement décidé autrement. Tant pis, elle s'est promis, qu'un jour elle aurait une piscine et une cheminée. Et une véranda fleurie où elle pourrait s'installer tranquillement pour lire, dans un fauteuil aux gros coussins moelleux. Un hamac au fond du jardin, entre deux grands arbres majestueux. Elle rit. Pour tout et n'importe quoi à la fois. Et quand elle rit tout son visage resplendit. Elle est époustouflante. Elle a toujours attiré les regards. Des hommes célibataires, fiancés ou mariés. Ils l'abordent, la complimentent, cherchent à la charmer par des paroles doucereuses ou des promesses en l'air. Mais, d'un pincement des lèvres, d'un regard hautain ou d'un geste agacé de la main, elle les repousse. Et, déçus, ils s'en vont en conquérir d'autres. Plus abordables et plus sensibles à leurs charmes. Ces femmes, si fiévreuses de plaire et si avides d'attention, qui n'hésitent pas à gratifier leurs prétendants de regards en coin ou de paroles mielleuses.
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Bientôt elle soupire. Peut-être est-il temps pour elle de retourner se coucher ? Elle hésite. Son lit l’attend, et, avec lui, ses draps propres aux senteurs de lavande et son bien-aimé. Et puis, le réveil sera difficile si elle tarde trop. Mais elle s’interdit de penser au lendemain, à la sonnerie de son téléphone qui viendra la tirer de sommeil, l’enlever à son repos. Elle s’accorde encore quelques minutes. Juste le temps de mémoriser cet instant. Elle ferme les yeux. Faites que le temps s’arrête, faites que demain n’arrive jamais.
Tout à coup, des bras forts et protecteurs l'encerclent. Un parfum aimé vient chatouiller son nez. Il est là, elle a dû le réveiller. « Pardon, tu dormais. » Il ne relève même pas et continue à la serrer contre lui. Ensemble ils observent la ville endormie. Même le petit couple du 6ème a finalement éteint. Le tourne disque s'est arrêté et le silence s'installe progressivement dans la rue. Le sommeil se fait sentir.
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"Viens mon amour, Rachel, viens te recoucher, il est tard." Chuchote-il. Elle sourit et lui emboite le pas, sa main dans la sienne.
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no97434

- Maman, qui m'a donné mon intelligence?
- Ce doit être ton père parce que moi je l'ai encore.
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