16 - Rafaël

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Rafaël

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   Crispé dans mon fauteuil, je fixe la jeune femme en face de moi s'affairer à sortir différents dossiers de son étagère murale. Ses gestes sont précis et son regard habitué : elle connaît son bureau par cœur.

— J'ai presque tout, me lance t-elle en suivant des yeux les différents noms sur les tranches des classeurs.

Je hoche simplement la tête, et m'étire, fatigué.

J'ai passé une nuit atroce. Bercé par la colère, la peur et la culpabilité, j'ai broyé du noir et enchaîné les verres de rhum. Jay, pourtant de nouveau dans le circuit, n'a rien dit. Il s'est contenté d'un hochement de tête significatif, lorsque Ariana est venue me prévenir à dix-neuf heures hier soir. Essoufflée, les yeux ailleurs, elle m'a bombardé d'informations, m'a saturé de craintes et de peurs, avant de partir récupérer les garçons chez son frère. Tout ce que Duke avait pu lui dire, était que huit hommes des King100 leur étaient tombé dessus au parc, et que lorsqu'il était parti prévenir H, nos petits frères étaient en train de se faire rouer de coups. Heureusement pour lui, les Cortez, prévenus bien avant lui par un message alarmiste de Damian, sont arrivés à temps.

Rien dans les journaux ce matin à ce sujet : pas de riposte, pour le moment du moins.

Avant de partir pour le commissariat ce matin, je suis passé voir comment se portaient les garçons, mais n'ai presque pas réussi à soutenir le regard de mon frère. Le visage tuméfié, le nez et le doigt cassé, il aurait pu servir de modèle pour les campagnes de prévention sur les violences de gangs.

Je me suis mordu la lèvre, ai détourné les yeux en l'étreignant, et ai quitté les lieux.

Tout est de ma faute en somme. J'aurais dû m'interposer à sa relation avec Damian. J'aurais dû avorter celle que j'entretiens avec Ariana. Comme je le dis si bien, mon métier officiel est de ''prévenir les risques'', quel fin génie je fais ! Je ne blâme pas Ariana, je ne blâme pas Damian : comment peuvent-ils décemment porter ce terrible nom et être extérieurs à toute cette merde ? La seule solution pour eux serait de partir loin d'ici, de quitter l'état de Los Angeles, de ne jamais revenir. Mais comment ? Qu'importe ce que ma petite amie peut dire ou faire, elle tient à son frère aîné, et ne l'abandonnera pas. Malgré ce que cela engendre pour elle, pour ses petits frères, je ne l'imagine pas abandonner qui que ce soit dans son sillage.

— Voilà, sourit Elena en venant se rasseoir en face de moi. J'étais étonnée lorsque vous m'avez contactée la semaine dernière... Je connaissais l'existence de votre département, mais ne pensais jamais croiser un agent de terrain ici, à Soledo !

— Je m'en doute. Nous avons la réputation de passer inaperçus.

Elle acquiesce, et me tend plusieurs dossiers que je balaye d'un regard : tous portent les noms et prénoms de différents jeunes, filles comme garçons, disparus depuis trois ans.

Lorsque Ariana m'a parlé des disparitions de jeunes l'autre jour, j'ai tilté. Ce qui s'était déroulé deux ans plus tôt recommençait, et avec la même mécanique. Tous moins de vingt ans, filles comme garçons, des jeunes majoritairement issus de milieux pauvres ou moyens, souvent isolés, pas de famille à proprement parlé. Certains en lien avec des gangs, mais ce n'est pas une majorité d'entre eux. À la suite de notre échange, j'ai fait quelques recherches de mon côté, ai épluché les bases de données relatives à ce sujet, avant de m'apercevoir que la plupart de ces disparitions avaient été classées sans suite. L'enquête n'ayant rien donné, les recherches avaient tout bonnement été arrêtées. Mais, quelque chose manquait. Des éléments, des indices, n'importe quoi que ces bases ne me livraient pas. Alors, j'ai demandé à Ariana le nom de son amie au poste, et ai pris contact avec elle, en la priant de ne pas faire de vague et de garder notre entrevue privée. De ne surtout, rien dire à Ariana.

— Il y a deux ans, quatre jeunes ont disparus. Trois filles, et un garçon. On pensait qu'après l'arrestation de Montgomery Cortez, tout s'arrêterait. Mais de toute évidence, ce n'était pas lui le cerveau derrière tout ça. La preuve étant les trois nouvelles disparitions qui nous tombent sur le coin du nez depuis le mois de septembre.

— Vous avez pris contact avec les autorités de Los Angeles ?

— Ils sont sur le coup, mais leurs recherches sont aussi avancées que les nôtres.

Je hoche la tête, et croise mes doigts sous mon menton, pensif.

Ma mission, était de prévenir une nouvelle vague de disparitions de ce genre. De tout mettre au clair avant que cela ne recommence. Après la première disparition déclarée le huit septembre deux-mille-dix-neuf, mes chefs m'ont immédiatement envoyé sur le terrain, avec une marge de manœuvre libre, du moment que j'enrayais la machine. Accès aux bases de recherche de la police du conté, droit de perquisition, filature autorisée, j'avais carte blanche. Mon seul objectif était de trouver le ou les coupables responsables de ces enlèvements, et de les arrêter. J'ai donc commencé par me renseigner sur la première disparition datant du huit septembre, avant de m'égarer dans mes recherches centrés sur les Cortez.

Instinctivement, je me suis penché sur eux, Montgomery étant depuis la première vague, considéré comme le responsable. Et, maintenant que j'ai ces dossiers sous le nez, je crois comprendre que depuis bientôt deux mois, je suis sur une mauvaise piste. Je me suis acharné sur eux, j'ai délaissé les informations à retirer des enlèvements suivants. Un de mes plus gros défauts : lorsque je crois tenir mes hommes, je me concentre uniquement sur eux, et oublie le reste. J'avais jusqu'à aujourd'hui, une seule idée en tête, retracer les parcours de Hugo et Ariana, pour arriver à retrancher assez de preuves qui incrimineraient leur père pour de bon. Force est de constater qu'après plusieurs remises en questions et quelques mises à jours de mes recherches, la piste est fausse, glissante, et sans issue.

— Les familles avaient remarqué des comportements inhabituels avant la disparition ?

— Pour ceux à qui il restait de la famille, mise à part un courrier arrivé après l'enlèvement, rien de bien notable. C'est pervers, ils recevaient des enveloppes vierges de toute empruntes contenant des photos volées, des clichés suspects de leur cible. Histoire de faire comprendre à ceux qui restaient, qu'avec un peu plus de vigilance, ils auraient pu éviter la prise de leur enfant. Selon les proches des victimes, certaines photos pouvaient remonter à plusieurs mois avant l'enlèvement. On parle d'une filature énorme, d'un vrai travail de recherche sur les cibles.

Un glaçon me tombe dans l'estomac, mais je ne perds pas la face.

Je me suis définitivement trompé.

Ariana m'en a vaguement parlé, à la suite du message de Samuel ce soir-là, où j'étais chez H pour partager une bière. « Un truc chelou par la poste », une enveloppe en papier brun remplie de clichés de Damian, des jumeaux, de Ariana. Cependant, si cette enveloppe a bien un lien avec cette première affaire, pourquoi arrive-t-elle avant que qui que ce soit n'ait disparu ? Ce n'est pas la même façon de faire, mais les similitudes de ces deux situations ne peuvent pas être que de simples coïncidences.

— Ariana vous a prévenu je suppose ?

— De l'enveloppe qu'elle a reçue ? Bien sûr, le soir-même. Je lui ai conseillé de ne pas trop s'en faire. Certes, ça ressemble beaucoup au mode opératoire de celui, ou ceux qui ont enlevé les autres gamins, mais dans celle de Ariana, il n'y avait pas qu'une seule personne sur les photos. Et puis, comment expliquer qu'elle arrive avant l'hypothétique disparition ? Bien sûr, il faut rester sur ses gardes, mais je ne crois pas qu'il s'agisse de la même affaire.

— Une menace globale ?

— Je ne vois pas qui voudrait s'en prendre aux Cortez directement. Ce serait du suicide.

Elle résonne par déduction, par espoir peut-être. Le mode opératoire est le même, on parle du même format d'enveloppe, de la même couleur, des angles de photos proches les uns des autres.

Le dossier ouvert devant moi fait part de photos prises de façon ''anonyme'', c'est à dire sans que la personne ne soit au courant. Comme dans l'enveloppe de Ariana.

Je ne comprends pas qu'Elena ne s'en inquiète pas plus.

— Lina Cortez ?

Elle se braque presque immédiatement et darde un regard ahuri dans le mien. Apparemment, tel un Voldemort du monde réel, Lina Cortez à le droit à son silence et son secret.

Après la bombe larguée par l'un des hommes de Hugo lundi soir, je n'ai pas osé aborder le sujet avec Ariana. Son silence à ce sujet indique une volonté de ne pas le partager, c'est pourquoi j'ai préféré attendre mon rendez-vous avec Elena : une fille Cortez disparue ? Elle m'en parlerait sûrement mieux que ma petite amie, l'affect n'entrant pas en jeu dans son cas.

Cette information, cette révélation je dirais même, c'est elle qui m'a mis la puce à l'oreille, qui m'a chamboulé.

— Qui vous a parlé d'elle ? Pas Ariana, c'est certain.

— Un type proche de Hugo. Il a balancé ça comme ça.

— Il a salement dû se faire reprendre par H ensuite, murmure t-elle en se retournant pour saisir un nouveau dossier.

Lina Cortez, inscrit en noir sur la première page, me fait un drôle d'effet.

— Une disparition ? je demande avant d'ouvrir le dossier.

— Un meurtre.

Mes gestes se figent un instant, et je coule un regard abasourdi à Elena.

— Un an de plus que Ariana. Elle a tout d'abord fait parti des jeunes disparus d'il y a deux ans.

Je hoche la tête en parcourant la première page de renseignement relatifs à la jeune femme ; elle ressemblait à Ariana avec ses yeux bruns et ses cheveux ondulés, mais avait un visage plus anguleux, plus sec. Sur la photo, elle affiche un rictus arrogant qui s'apparenterait plus à Damian qu'à ma petite amie.

Elle est décrite comme membre active des Cortez jusqu'à sa disparition en novembre 2017.

— On a longtemps pensé qu'elle resterait un autre nom dans cette affaire de disparition, mais un mois après sa disparition, Montgomery et sa femme ont retrouvé son corps mutilé dans leur jardin. Un massacre, selon notre légiste.

Mon estomac se contracte à la vue des photos du corps inanimé, des traces de coups et de strangulation. Quelques plaies mal cicatrisées s'alignent le long de ses jambes, et aux traces le long de ses cuisses, j'interroge Elena du regard. Grimaçante, elle me murmure sa réponse, et je me sens défaillir.

— Il y a donc déjà eu une victime du côté des Cortez.

— Ils n'ont pas reçu de photos même après sa disparition. Ce qui me pousse à croire que ces deux affaires n'ont rien à voir l'une avec l'autre. Pour Lina, je pencherais plus pour un simple règlement de comptes, comme ce qui est en train de se passer pour Ariana. Je ne dis pas qu'il ne faut pas se méfier, mais avec tout ce qui se passe entre eux et les King100 dernièrement... ça ne m'étonnerait pas qu'un de leurs hommes ait repris ce mode opératoire pour faire peur aux Cortez.

Je ne suis pas de son avis, mais me passe de tout commentaire. À la place, je lui demande simplement si je pourrais revenir consulter les différents dossiers afin d'enrichir mes propres analyses, ce qu'elle accepte avec un hochement de tête penaud.

— Cet entretien reste entre nous, on est d'accord ?

— Évidemment. Eh ! Rafaël ? Évitez de parler de Lina à Ariana et Damian. Ce sont eux qui ont découvert le corps de Lina, bien que son dossier parle des parents.

J'acquiesce, et récupère mes affaires avant de me relever, encore plus mal que je ne l'étais à mon arrivée.

Je viens de perdre deux mois à enquêter sur les mauvaises personnes. Je vais devoir repartir du début, et cela me pétrifie de peur. Car contrairement à Elena, je suis persuadé que cette putain d'enveloppe a à voir avec cette affaire, et que si je ne me bouge pas rapidement, quelque chose de terrible pourrait arriver.

Mes chefs pensent à un trafic humain orchestré par un gang du coin. C'est sans doute le cas, mais au-delà de ça, j'ai bien peur qu'autre chose ne se cache sous cette première couche de peinture.

   Mes lèvres retracent la mâchoire de Ariana, la font frissonner de plaisir, tandis que mes mains s'affairent à dégrafer son soutien-gorge dans son dos. Sa peau est bouillante contre la mienne, et je peux sentir à travers ses gestes désordonnés, son besoin presque vital de me tenir auprès d'elle.

Ses mains dans mes cheveux ramènent mon visage à sa hauteur. Les joues rouges et le souffle court, elle s'empare de mes lèvres et approfondit le baiser.

Son sous-vêtement tombe enfin, et habile, je m'empare de ses seins.

Cela fait désormais quatre jours que l'agression de Damian et Samuel a eu lieu. Quatre jours qu'ils restent à la maison, par obéissance mais aussi par peur. Les jumeaux eux, sont retournés à l'école ce matin, au bras de Ariana et sous surveillance à distance de Jay.

Après la terrible découverte de l'affaire concernant Lina, elle ne quittera plus cette maison sans un œil avisé posé sur elle.

Ses mains griffent mon dos, et je pousse un râle rauque contre son ventre.

— Désolée, murmure t-elle en caressant mes épaules.

Ses doigts s'amusent à retracer les lignes encrées de mes tatouages. Elle le fait à chaque fois que nous couchons ensemble.

Après une réflexion aussi douloureuse qu'importante, j'ai décidé de ne pas m'éloigner de Ariana. Le faire, reviendrait à la mettre encore plus en danger. À ses côtés, je peux m'assurer de ses faits et gestes, et également surveiller mon frère, pour lequel j'ai également renoncé à le voir s'éloigner de Damian. Le frère de ma petite amie est une bombe à retardement, et lui arracher Samuel serait comme le dégoupiller. Qui sait ce qu'une bombe de cette ampleur pourrait détruire sur son passage ?

Je ne préfère pas prendre le risque, pas tout foutre en l'air, pas maintenant. J'en ai peut-être juste pas la force, et camoufle ça derrière une facilité professionnelle ? Je ne sais pas.

Avec brutalité, Ariana me retourne sur le dos, et s'assoit sur mes hanches, les cheveux devant les yeux, le sourire joueur aux lèvres.

C'est ça, je suis trop faible. Je ne peux juste plus me passer de tout ça.

Mes mains se referment sur ses hanches, et avant que je n'aei pu l'en empêcher, elle s'assied sur moi, lascive.

— Ça va comme ça ?

— Au top...

Un point sur lequel nous nous sommes néanmoins mis d'accord elle et moi, est sur la cohabitation : d'un accord commun, nous avons décidé de faire maison à part la semaine, et de se rejoindre les week-end, afin de laisser une certaine distance, un espace d'oxygène.

Ce qui n'exclut pas les petites soirées comme celle-ci, à la suite de laquelle je retournerai chez moi rejoindre Jay et Samuel.

Je m'agrippe aux draps alors que son rythme accélère, et dégage une mèche de cheveux de devant son visage.

— T'es belle, je susurre en me redressant pour l'embrasser.

— Flatteur que tu es...

Elle me rend mon baiser, mais alors que je m'apprête à la renverser à mon tour, la porte de sa chambre s'ouvre, et nous nous figeons dans tout mouvement.

Danny se tient dans l'encadrement, les yeux bouffis de sommeil et son chien en peluche serré contre lui.

— Ari, Mikky il fait un cauchemar...

Il se gratte les yeux, et les ouvre enfin pour laisser son expression muer de la fatigue à l'étonnement.

— Que...

— Va m'attendre dans le salon j'arrive ! s'exclame Ariana en se jetant presque par terre, un oreiller serré contre elle pour cacher sa poitrine.

— Pardon !

— Danny dehors !

Je ne peux m'empêcher de pouffer alors qu'elle cherche sa petite culotte à tâton, l'air ahuri.

— Non mais j'y crois pas, murmure t-elle en se relevant, un peignoir sur les épaules. Désolé mon cœur...

Nouveau temps de latence. Elle rougit jusqu'aux racines, et détourne les yeux avant de quitter la chambre.

— Euh... désolée Raf. Tu peux y aller si tu veux, je vais en avoir pour un petit bout de temps.

Je me lève pour la rattraper, et lui plante un baiser sur les lèvres avant de la laisser s'évaporer dans la lumière crue du salon.

Un sourire me fend le visage, et resté seul dans la chambre, je me rhabille en silence, la tête ailleurs, la sensation de Ariana contre moi toujours trop forte pour passer à autre chose.

Être parent de substitution n'est pas un métier facile, surtout dans son cas.

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Bientôt elle soupire. Peut-être est-il temps pour elle de retourner se coucher ? Elle hésite. Son lit l’attend, et, avec lui, ses draps propres aux senteurs de lavande et son bien-aimé. Et puis, le réveil sera difficile si elle tarde trop. Mais elle s’interdit de penser au lendemain, à la sonnerie de son téléphone qui viendra la tirer de sommeil, l’enlever à son repos. Elle s’accorde encore quelques minutes. Juste le temps de mémoriser cet instant. Elle ferme les yeux. Faites que le temps s’arrête, faites que demain n’arrive jamais.
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