15 - Samuel 

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Samuel

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   Mes mains sont moites entre celles de Damian, alors que tremblant, il ne tient pas sur ses jambes. Ses yeux cherchent un échappatoire, une façon de réussir à se soustraire à ma prise, sans succès. Je le tiens fermement, l'oblige à avancer, et l'encourage de sourires réconfortants.

— Je te détestes putain.

Il murmure, jure, avant de s'emballer et une nouvelle fois, se retrouve au sol, une grimace contrariée au visage.

Les roues de ses rollers continuent de rouler dans le vide alors qu'il me jette un regard noir, et je ris fort et franchement car pour une fois, le voir autant galérer est agréable à regarder.

Nous sommes au parc en bas de la rue depuis bientôt une demie-heure : à force de travail acharné depuis lundi et je dois bien l'admettre, d'un petit harcèlement, j'ai enfin réussi à lui faire enfiler les rollers et à le faire essayer.

Il ne tient pas en équilibre, n'arrête pas de se casser la figure, s'est déjà écorché tout l'avant-bras et ce malgré le fait que dans son équipe de cheerleading, il soit habitué à des figures demandant un équilibre extrême.

— T'es un boulet, je souris en me rapprochant de lui.

Je roule comme je marche, et ce détail a le don de l'énerver : mauvais perdant qu'il est, il tente de se redresser en s'agrippant à un banc, finit par retomber mollement, et pousse un grognement furieux.

— T'es juste nul comme prof !

— C'est possible, j'admets.

Je me penche vers lui pour lui tendre une main qu'il saisit avant de brutalement tirer sur mon bras. Surpris, pas préparé, je tente de me stabiliser mais le mal est fait : je chute en avant sous son rire moqueur.

— Niveau chute, je suis plus classe que toi, souligne t-il.

— Je t'emmerde.

Son visage se tourne vers moi, barré d'un large sourire, et mon cœur fait un salto dans ma poitrine.

Je le regarde étendre ses jambes devant lui, et fixer la pointe de ses rollers. Il n'a pas l'air prêt à remonter en selle, et préfère s'appuyer en arrière pour jeter un coup d’œil aux branches au-dessus de nos têtes.

Je l'imite, et nous restons ainsi un moment, lui absorbé dans la contemplation du panel orangé, moi intrigué par ce à quoi il peut bien réfléchir.

— Et dire qu'on a encore une semaine, avec cette histoire d'exclusion.

— C'est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle.

— Ouais. Au fait, j'ai vue la bagnole du pote à ton frangin là, Jay je crois ? Il est de retour ?

Je grimace, mais hoche tout de même la tête.

Jay. Je ne le déteste pas, mais ne l'affectionne pas non plus. Je suis bien obligé devant mon frère, de jouer le gentil gamin bien élevé et de répondre à ses questions lourdes et redondantes sur ma vie privée, de l'ordre de celles auxquelles personne n'aime répondre. « T'as une copine ? », « T'as déjà couché ? », « La branlette, ça se passe comment ? », une horreur. Un peu beauf sur les bords, il a la fâcheuse tendance à entraîner Rafaël dans ses soirées à thème ''alcool et vacherie'', ce qui ne me plaît vraiment pas. De plus la façon qu'il a eue de parler des Cortez la dernière fois qu'il est venu ne m'a pas du tout plu. Comment peut-il juger ? S'est-il seulement regardé dans un miroir avant d'ouvrir sa grande trappe ?

— Ouais.

— T'as l'air ravi.

— Il est un peu chiant.

Il tourne son regard tranquille vers moi, et s'apprête à reprendre lorsqu'au loin, Duke nous apostrophe d'un grand signe du bras. Il traîne derrière lui un ridicule petit chien aussi touffu qu'effrayant, la truffe en mouvement, l’œil fatigué.

Il nous rejoint rapidement, et nous salue d'un coup de poing dans l'épaule.

— Tu promènes ton horreur ? marmonne Damian en coulant un regard à la petite boule de poil.

— Bien obligé ! Ma mère fait des courses et mon daron est à la salle de sport. Toujours pour ma pomme putain.

Lourdement, il s'assoit à côté de nous, et je profite de ce moment de latence pour attraper mon sac à dos. Il est presque dix-sept heures, et mon ventre crie famine. J'attrape un petit muffin bien emballé dans un plastique, les pépites de chocolat délicieusement attirantes sur son sommet. J'avise Damian suivre le déroulé de mon déballage, avant de donner un coup sec dans ma main, celle qui tient le petit muffin. Ça ne manque pas, sous l'impulsion, la pâtisserie vole et s'écrase par terre dans un choc mou.

— Mais quoi ?

— T'as envie d'avoir du diabète à quinze ans ? Arrête de bouffer ces merdes.

— S'cuse, on a pas tous l'ambition de réussir à rentrer notre cul dans un jean taille trente-six pour meufs.

Duke ricane, alors que mon ami me regarde, halluciné.

J'essaye de me pencher pour ramasser le muffin, mais Damian donne un coup de pied dedans, et l'envoie valdinguer au loin, sous mon regard dépité.

— Désolé, ma jambe trop serrée dans mon jean taille trente-six a eu une convulsion.

J'articule un « puéril » entre mes lèvres serrées, et me redresse pour rejoindre le petit monticule de feuilles mortes où a échoué mon goûter.

Changeant ainsi d'angle de vue, il m'est possible de constater la présence d'un groupe que je ne connais pas, qui n'est pas du quartier, et qui n'est visiblement pas là pour le côté naturel du parc.

J'attrape mon muffin et retourne m'asseoir avant de glisser un regard préventif à Damian. Il me considère un petit instant, avant de charger Duke d'aller vérifier par lui-même.

Le semblant d'amitié qui existe entre Duke et Damian m'a toujours étonné : de ce que j'ai pu comprendre des histoires de gangs rivaux, une bonne partie de la colère et des actes de violence sont basé sur le côté racial des différents groupes. Latin avec les Cortez, afro-américain avec les King100, asiatique avec les A-W. D'autres groupes existent bien sûr, mais je n'ai retenu les noms que des principaux.

Alors, en partant du principe que les Cortez en règle générale n'aiment pas les afro-américains, je me questionne sur l'amitié précaire entre Damian, mexicain, et Duke, noir de peau. Il en va de même pour Donni d'ailleurs, qui pourrait selon moi, plus facilement se fondre dans la masse des King100. L'exception qui confirme la règle sans doute ? Comme l'histoire amoureuse de mon frère, qui a pourtant plus pris du côté de mon père, avec la fille Cortez.

Lorsque Duke revient, il n'est pas tranquille. Sans même lui poser de question, Damian sort son portable pour pianoter un message rapide avant de commencer à retirer les rollers.

— Franchement, ça commence à me gaver, grommelle t-il.

À peine à t-il retiré une chaussure que le fameux groupe débarque dans notre champ de vision, démarche assurée et nombre supérieur au nôtre.

Je déglutis lentement, et referme mon sac à dos tandis que Duke, toujours debout, tire sur la laisse de son chien pour le rapprocher de lui.

Pas de trace de Lenni dans le groupe d'homme qui s'approche, et une chose est sûre : sur le nombre, il ne doit pas y en avoir beaucoup encore au lycée.

Une couronne flanquée du nombre ''100'' sur le cou, ce qui me semble être le leader de ce petit groupe s'arrête face à nous, et nous sourit avec un clin d’œil.

— Un peu de roller les gamins ? Vous dérangez pas pour nous.

Je pries de toutes mes forces pour que Damian ferme sa gueule pour une fois. Qu'il laisse glisser, qu'il ignore, qu'il baisse la tête et qu'on dégage rapidement.

Affairé à retirer son second roller, il ne leur décroche même pas un regard, et j'avise Duke lancer un sourire au groupe d'homme.

— Sympa tes baskets man, lance t-il au type qui vient de nous adresser la parole.

— Toi, t'as mal choisi ton camp.

Le grognement d'un autre membre du groupe me donne un frisson. Plein de hargne, pas du tout amical, à des années lumière du sourire ''avenant'' que leur leader nous a adressé.

Damian est debout, et a récupéré son sac à dos.

— On y va, gronde t-il sourdement.

— T'es pressé ma belle ? Reste avec nous un peu.

Un des types les plus larges vient de se poster devant mon ami, qui oh merci, garde les yeux rivés au sol.

— On cherche pas les embrouilles, proteste Duke.

— Nous non plus. On vous propose juste gentiment de rester avec nous.

— On a des trucs à faire, je rétorque, la voix étranglée.

Le regard du leader me balaye, et je sens comme un vent glacial me traverser de part en part.

Lentement, le type s'approche de moi et me passe un doigt sous le menton avant de me forcer à redresser la tête. Ses yeux comme de l'acide, me brûlent en me détaillant.

— Tu sors d'où toi ?

— Je suis nouveau, je murmure, terrifié.

— Ah ouais ? Désolé pour toi alors.

Il me relâche, et c'était temps : du coin de l’œil, j'ai vu Damian frémir lorsque ce type a touché mon visage.

— Bon, soupire le leader en rechaussant ses lunettes de soleil. Princesse, on va parler de ta sister.

Je frémis, et m'empresse de cacher mes mains dans mes poches de jean. Ça va mal se passer, je le sens au plus profond de mon ventre, au plus près de mon épiderme frissonnant.

— Tu lui veux quoi à ma sœur ?

Duke et moi échangeons un regard au moment où la voix de Damian s'élève, calme et froide, à des années lumière de ce à quoi nous aurions pu nous imaginer.

Le type planté devant Damian lui attrape les épaules, et le guide jusqu'au leader, qui adresse un sourire toujours aussi tordu à mon ami.

— Il paraît que t'es malin, réfléchis.

Un instant, il fait mine de réellement penser à la question, avant de se parer de son air que je ne connais que trop bien. Celui qui annonce le retour du mauvais côté, qui engendre la colère et les foudres.

— Quoi ? Tout ça parce qu'elle a réussi à vous étaler au match l'autre fois ? Soyez pas vexés, c'est une force de la nature.

Mais bon sang, ne pourrait-il pas juste un jour dans sa vie, fermer sa bouche et se faire tout petit ? Ces types sont au moins huit, et nous ne sommes que trois ados, dont l'un a en plus la charge d'un chien tout sauf intimidant. S'ils veulent nous passer à tabac, ils pourront le faire sans aucun problème. De plus, on ne peut pas dire que ce parc soit un véritable lieu de passage. Certes quelques marcheurs y déambulent parfois, mais oseront-ils intervenir s'ils aperçoivent une bagarre visiblement orientée règlement de comptes ?

— Oh tu parles du match où tu fanfaronnai avec tes congénères sur le terrain ? Ouais, ça a un rapport, ouais.

Du doigt, il lui caresse la cuisse, et roule des yeux.

— C'est pas super sympa ce qu'elle a fait au frangin de notre chef ce soir-là.

— Je crois savoir que vous aviez cherché.

— Ah ? Alors chercher est une excuse ? Tu me pardonneras donc ceci ?

Je n'ai pas le temps de voir d'où surgit le couteau qui s'enfonce durement dans la chair de Damian, en plein dans la cuisse, mais je note distinctement son râle de douleur. Sa jambe a un tressautement, puis le type retire sa lame, et en observe l'aspect. Couverte de sang, elle goutte un peu, et je sens une révulsion me prendre aux tripes. Les mains retenues par le type derrière lui impossible pour Damian de couvrir sa blessure. Le sang s'en échappe a flot, et j'espère que l'artère fémorale a été épargnée.

— Putain de merde, blêmit Duke en fixant notre ami, toujours fermement retenu par le type balèze.

— Vous pouvez y aller les enfants, nous sourit le leader en nous désignant le chemin derrière lui. On a besoin que de celui-là.

Je vois Duke amorcer son retrait, et me tend comme un arc. Il ne peut pas partir ? Il ne peut pas nous laisser ?

Le jean clair de Damian fonce à vue d’œil, et c'est le cœur au bord des lèvres que j'essaye d'articuler quelques mots.

— S'il vous plaît, il y est pour rien, il...

Un des types me coule un regard étonné, visiblement incrédule quant au fait que j'ai encore la force de discuter.

Damian sursaute à l'entente de ma voix. Sa grimace de douleur se mue en une grimace d'inquiétude, et avant même que je n'ai pu reprendre, l'homme qui vient de mutiler mon ami fait signe à l'un de ses comparses de m'attraper.

Je songe à partir en courant : je suis rapide, j'aurais une chance de leur échapper, mais comment partir en abandonnant un morceau de moi dans mon sillage ?

Les mains puissantes d'un homme à l'odeur de charbon se referment sur mes poignets, et me poussent en avant, sans ménagement.

C'est un rictus malsain qui anime le visage de leur leader lorsqu'on me plante face à lui. Son regard saute de mon visage à celui de Damian, qui paniqué, semble vouloir me hurler quelque chose, n'importe quoi, mais ses lèvres restent closes, serrées l'une contre l'autre avec force.

— Vous êtes potes tous les deux ? Parce qu'on dirait bien que vous êtes potes.

Duke est parti. Il s'est barré putain.

Je ne réponds pas, préférant fixer mes chaussures avec un intérêt soudain. Un coup de genoux dans les hanches me force à relever la tête, et je constate l'air amusé du type. De sa lame, il nargue Damian, et je commence à voir flou. Les larmes emplissent mes yeux, mais comme pour le reste, je camoufle, je tente pour une fois de me couvrir d'un masque.

— T'es pas super marqué pour un habitant de Soledo. Pas de cicatrice, rien... c'est étonnant.

— Je viens d'arriver, je murmure en fermant les yeux. C'est pour ça.

— Il faut remédier à ça.

Un claquement de doigt, et avant que je n'ai pu réagir, je me retrouve par terre, sous une pluie de coups. Ça vient de partout, me heurte au visage, au ventre, aux jambes. La douleur d'abord vive, fini par s'anesthésier et se diluer dans ma peur-panique.

— Lâchez-le putain ! C'est après moi que vous en avez !

— Oui c'est vrai. Occupez-vous de lui aussi.

Cri sourd, choc à quelques mètres de moi. Je sens mon nez se casser sous un coup de pied qui me renverse la tête en arrière. Mon cœur se contracte lorsque le sang envahit ma bouche et que je suis obligé de cracher une salive rougeâtre pour ne pas m'étouffer. J'essaye de me couvrir le visage des mains, sans réel succès. Ma réaction ne fait qu'augmenter leur violence.

Quelques secondes, j'ai l'impression de mourir. Un type me saisit la main et l'instant d'après, une toute autre douleur me plie en deux, je hurle à m'en déchirer les poumons, jusqu'à ce qu'une détonation ne mette un terme à cette vague de douleur et de coups.

Comme une poupée de chiffon, on me laisse retomber au sol, face contre terre, et au lieu de m'inquiéter de mon propre état, je cherche à localiser Damian.

Étendu à quelques mètres de moi, il ne semble plus conscient.

Ma main me lance, du sang s'écoule de mon front, mon nez et ma lèvre fendue, chaque parcelle de mon corps semble prête à exploser. Même sans recevoir de coups, je ressens toujours comme des chocs, comme des attaques par centaine qui me clouent au sol.

Nouveau coup de feu. Des pas précipités s'éloignent, tandis que d'autres se rapprochent.

Une main se pose sur mon épaule et me secoue, avant que la voix de Lu ne me parvienne à travers le bourdonnement qui me vrille les tympans.

— … Sam ?

La sensation qui m'anime ressemble à celle que l'on peut ressentir lors du réveil après une anesthésie générale. J'entends ma voix, je vois un peu autour de moi, mais je suis trop faible pour réellement prendre conscience de tout ce qui m'entoure.

— Il est où Dam... ?

— À côté. H s'occupe de lui. Tu te sens de te lever ?

— Deux minutes s'il te plaît, je...

Je me penche à temps sur le côté pour vomir, et sens les doigts de Lu se crisper sur mes épaules. Elle caresse mes cheveux, me murmure des paroles réconfortantes. Au loin, j'entends la voix de Duke, il n'est donc pas parti au final... ?

Mon sang bat trop vite à mes tempes, des larmes de douleur dévalent mes joues et pourtant, je ne ressens pas grand-chose. Juste du vide.

— Comment va Samuel ?

La voix de H désormais, qui se rapproche un peu de moi pour me secouer légèrement.

— Aller mon grand ça va aller. On va vous ramener chez moi, on va s'occuper de vous.

Je hoche doucement la tête, et me pétrifie lorsqu'un hurlement retenti à côté de moi.

— Putain mais faîtes gaffes ! T'as pas vu qu'il a la cuisse défoncée ?!

Mes poings se crispent en se serrant, et je gémis en fermant les yeux, mon nez ruisselant de sang et de larmes, l'odeur du vomi à côté de moi me retournant le cœur.

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