13 - Ariana 

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Ariana

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   Lentement, je bats des cils, avant de brutalement refermer les yeux, aveuglée par la lumière perçant à travers ma fenêtre. Nous avons dû oublier de fermer les volets hier soir.

Plus doucement cette fois-ci, j'écarte les paupières, et constate avec un certain temps de latence, le visage endormie en face du mien. Paisible, un léger sourire aux lèvres, Rafaël dort toujours.

Je mets quelques secondes à faire le tri dans ma tête, à me rappeler de tout, dans les moindres détails. De la danse au baiser, en passant par ses mains sur mon corps et son poids sur mes hanches, j'ai souvenir de chaque son, de chaque geste, ressens à nouveau la chaleur de son corps, les frémissements du mien.

Du bout des doigts, je retrace la courbe de sa mâchoire, inspecte ses cils un peu courts, fais le point sur les tatouages qui recouvrent ses bras.

Je ne sais pas si j'ai pris la bonne décision. Hier soir, j'ai agi avec mon cœur, pas avec ma tête. J'aime vraiment bien Rafaël, mais ai-je la tête à l'inclure dans une vie que je ne gère déjà pas ? Puis-je vraiment espérer en retirer quelque chose de bénéfique, ou le plaisir sera t-il juste de passage ? Je ne veux pas d'une relation de crainte pour moi, de frustration pour lui : est-il seulement au fait du merdier qui accompagne mon nom ?

Je grommelle entre mes dents serrées, me lève et enfile un peignoir pour quitter la chambre, la faim me tenaillant le ventre. Nous n'avons même pas mangé hier soir, trop occupés que nous étions à découvrir nos corps avec cependant un certain aspect gourmand. J'ai goûté sa peau, et il a dévoré la mienne.

Nos verres de vin sont toujours sur la table basse, et les boules au fromage que j'avais sorties pour l'apéritif stagnent toujours dans cet affreux petit bol en céramique orange.

Des mains, je démêle mes longs cheveux et resserre la ceinture de mon peignoir, mon objectif fixé sur la machine à café.

Je ne suis même pas montée dire bonne nuit à Damian hier soir, je suis vraiment nulle comme sœur, et encore pire comme personne chargée de son bon épanouissement. Si madame Kaya était là, elle m'aurait secouée une bonne fois, et m'aurait demandé de me ressaisir.

La machine à café vrombit comme un moteur de voiture, et je m'adosse au plan de travail en attendant que mon café coule, les yeux perdus sur l'horloge au mur. Déjà neuf heures, on a bien dormi pour une fois, lui comme moi. Pas d'interruption, pas de cauchemars, pas d'insomnie.

Ça fait du bien.

À peine mon café est-il coulé, que Rafaël me rejoint, les yeux encore difficilement ouverts. C'est attendrissant, Danny fait la même chose le matin : aveuglé par la lumière, il préfère garder les yeux fermés plutôt que d'affronter la luminosité.

— Bien dormi ? demande t-il en s'asseyant à table.

— Et toi ?

Il sourit, et ouvre enfin à moitié ses paupières encore lourdes de sommeil.

De mon côté, j'attrape mon portable pour rapidement regarder les informations, et inspire pensivement par le nez en tombant sur un article relatant une nouvelle disparition : un gamin de dix-sept ans, disparu aux alentours de Los Angeles, à seulement une demie-heure d'ici. Les mots de Elena me reviennent en tête, et je me hâte de refermer l'article, la sueur au front.

— Tout va bien ?

— Bah..., je sais pas si tu es au courant, mais y'a pas mal de monde qui disparaît dans le coin en ce moment. J'ai une amie qui travaille au commissariat et qui est chargée de l'enquête, elle m'a demandé de l'aider comme..., enfin, vu que je faisais partie des Cortez et qu'en plus de ça, je suis escort.

— Des disparitions tu dis ?

— Ouais. Des gamins, tous moins de vingt ans. C'est assez flippant. Elle pense à un nouveau trafic de prostitution, j'espère franchement qu'elle se trompe.

Il hoche pensivement la tête, tout en se levant pour se faire couler un café à son tour, perdu dans ses idées.

Lui aussi a sorti son portable pour balayer les nouveautés sur son écran d'accueil.

Il reste quelques instants bloqué à lire un message, avant de hausser les sourcils.

— Sam me demande de rentrer plus tôt. Il voudrait avancer son vol à jeudi.

— Ça se passe pas bien là-bas ?

— Je l'ai eu au téléphone hier, tout avait l'air de bien se passer pourtant. J'essaierai de l'appeler tout à l'heure.

Je secoue la tête, et lui indique que je monte rapidement voir si Damian dort toujours, avant de m'éclipser de la cuisine. Les escaliers grincent sous mes pas, et ce seul bruit me fait étrange : d'ordinaire à cette heure-ci, les jumeaux sont déjà debout et se courent après dans toute la maison.

Je m'arrête devant la porte de Damian, essaye d'écouter si j'entends quelque chose à l'intérieur, avant de toquer.

— Dami, c'est moi. Je peux rentrer ?

Pas de réponse : il doit dormir. Cependant, instinct fouineur ou simple besoin de sœur aînée névrosée, je pousse doucement la porte pour jeter un coup d’œil à l'intérieur.

Mon frère est étendu sur son lit, les yeux clos et un air paisible au visage. Son ordinateur est posé sur son bureau, juste à côté de lui, écran ouvert. Une drôle d'odeur flotte dans la pièce, mais je n'y prête pas plus attention que ça, et referme la porte avant de redescendre.

J'entends Rafaël parler tout seul en bas, et trouve ça étonnant : je ne le pensais pas aussi fou. Quatre par quatre, je descends les marches et retourne dans la cuisine, où je pensais retrouver Rafaël. Constatant qu'il n'y est plus, et après avoir entendu une nouvelle voix, je hausse les sourcils.

— Raf ?

— Viens Ari, on est dans l'entrée.

''On'' ? Je ne pose pas plus de questions et vais pour rejoindre ma porte d'entrée, avant de tomber sur mon voisin, en grande conversation avec Duke, un gamin de la classe de Damian. Il porte fièrement la veste de l'équipe de foot, même en dehors du lycée, et affiche un grand sourire éclatant, contrastant avec la couleur café de sa peau.

— Salut Ariana, me lance t-il distraitement. Dam est là ? Je lui ai envoyé plusieurs messages mais il répond pas...

— Salut Duke. Oui, c'est plutôt normal, vu qu'il dort comme un loir là-haut.

Il hoche lentement la tête, et cherche un instant quoi dire.

Duke, à la différence de Lu, de Julio, et de toute cette petite bande qui eux, font réellement parti du gang, lui se contente de suivre la vague, sans jamais trop s'en approcher. Je sais qu'il participe souvent aux soirées organisées par Julio, et qu'au lycée il fait partie de cette petite bande, mais c'est un gamin stable. Je pense qu'il n'a jamais touché à une arme de sa vie, qu'il a sans doute déjà fumé, mais jamais revendu, et qu'il est loin de cautionner toutes les phases de l'Initiation.

Il n'est pas nocif, ne peut apporter que du plus, bien qu'il soit un peu bêta par moments.

— Tu veux rentrer boire un truc, le temps qu'il se lève ?

— Je voudrais pas vous déranger.

— Tu déranges pas du tout, aller viens.

Je m'écarte pour le laisser passer, et l'observe rentrer à l'intérieur avec une certaine appréhension : après tout, il rentre tout de même dans une maison de gangster.

Rafaël nous suit tranquillement, et serre un grand verre de lait à Duke à sa demande, avant de se rasseoir à table avec nous.

— Alors raconte, qu'est-ce que vous aviez de prévu ?

Il bats des cils, fixe un petit moment mon voisin avant de répondre, le sourire aux lèvres.

— On devait aller courir. On le fait des fois au lycée, entre midi et deux.

— C'est vrai ? Et il arrive à courir ? Même avec toutes les clopes qu'il s'enfile ?

Je foudroie Rafaël d'un regard assassin, avant de lui proposer gentiment d'aller prendre sa douche, afin que je puisse prendre la mienne après. Il ne rechigne pas et se lève en saluant Duke, au cas où il serait parti lorsqu'il reviendrait.

— Tu étais là vendredi midi ?

— Ouais, bien sûr. J'ai pris une semaine aussi.

— Et... tu sais si les autres ont pris pareil ? Les... les King100 je veux dire.

Il hausse les épaules, et termine son verre de lait en réfléchissant.

— J'imagine. Je vois pas pourquoi ils auraient pris moins.

— On sait tous les deux que Clint peut pas nous voir. Mais, je psychote peut-être.

Il hoche la tête, porte son verre à ses lèvres, et le termine alors qu'en haut, le plancher grince et que je devine les pas traînants de mon frère à travers sa chambre.

— Et..., enfin je voulais savoir... avec les King100, vous en êtes où ?

— Nulle part. H me soutient que nous ne risquons plus rien, je ne le crois pas une seconde.

Duke acquiesce une nouvelle fois, avant de tourner les yeux vers la porte lorsque la voix de Damian perce le silence.

— Qu'est-ce que tu fous là toi ?

Un instant, j'ai envie de plaindre Duke : se prendre ce genre de remarque acide de bon matin ne fait jamais de bien. Puis, je me rappelle que j'ai personnellement à subir les humeurs de Damian tous les matins, alors je le laisse se débrouiller.

Mon petit frère trace à travers la cuisine, et fouine dans le placard pour en sortir un vieux bocal rempli de sachets de thé.

— J'ai fais du café si tu veux.

— Non merci, je vais me faire un thé ce matin.

— T'es malade ?

— … non, j'ai juste envie de boire du thé.

Il se prépare sa boisson dans le calme, et je le vois ajouter le plus discrètement possible, une cuillère à soupe de miel et une bonne rasade de jus de citron dans sa tasse.

— Je bois ça chez Rafaël. C'est pas dégueu. Au fait, faudra penser à changer le sommier de ton lit, c'est pas super silencieux si tu vois ce que je veux dire.

Je sens mes joues s'enflammer, mais ne relève pas, préférant jeter un regard en biais à Duke, qui n'a pas osé ne serait-ce prononcer un seul mot depuis l'arrivée de mon frère.

— Tu as l'air d'être en forme, souligne Duke en fixant mon frère boire sa tasse avec entrain.

— Pourquoi ça n'irait pas, je t'écoute ? Et tu n'as toujours pas répondu à ma question.

— On devait aller courir. Tu te rappelles pas ? On en a parlé avec Samuel l'autre jour au lycée.

L'air narquois de mon frère me donne envie de lui tirer les cheveux, afin de le ramener parmi le commun des mortels. Ce n'est pas une façon de parler aux gens, encore moins lorsqu'il s'agit de ses pauvres camarades de classe.

— Je m'en souviens pas non. Peut-être que vous avez décidé ça sans m'en parler ?

Duke se mord pensivement la lèvre, et fronce légèrement les sourcils, avant de croiser ses doigts sous son menton, l'air froissé.

De mon côté, je me tartine une nouvelle tranche de pain, et les observe opérer avec un sourire en coin. J'espère qu'ils savent que je ne crois pas un instant à leur histoire de jogging : Damian déteste courir, et je le sais mieux que quiconque, Duke aurait dû mieux choisir son prétexte.

— En même temps parfois tu es tellement ailleurs qu'on est obligé de choisir pour toi.

— Ouais super. En tout cas tu peux faire une croix sur ton jogging, je compte pas sortir de cette maison.

Il termine sa tasse d'une traite et se lève sans rien ajouter, avant de quitter la cuisine d'un pas tout sauf gracieux, les mains enfoncées dans les poches de son short.

Consternée, je m'excuse auprès de Duke, et ai un instant l'impression qu'il aimerait me dire quelque chose, avant de se raviser, et de récupérer sa veste.

— Il a peut-être mal dormi ? Ça sera pour une autre fois.

Il hausse les épaules avec légèreté, feignant l'indifférence, et me salue une dernière fois avant de quitter la cuisine, les dents serrées.

   Je déambule dans les rues agitées de Soledo, sous un ciel nuageux. Rafaël a réquisitionné Damian pour réparer la porte de leur garage, après avoir découvert la bouteille en plastique empestant la vodka cachée sous son matelas, et je ne dois récupérer les jumeaux qu'à dix-huit heures. Autant dire que j'ai un peu de temps devant moi pour digérer plusieurs de ces nouvelles informations qui me vrillent le cerveau et me font tourner la tête. Mon frère a passé le stade où picoler en soirée ne lui suffit plus, et j'ai couché avec Rafaël. Je crois même que, dans un certain sens, je suis en couple avec Rafaël. Est-ce que je l'espère plus que je n'en suis certaine ? Probablement.

Mes pas m'entraînent à travers les rues, me guident selon ma volonté nouvelle, acquise il y a peu, d'un choix que je me dois de faire.

Coincée entre deux immeubles de pierres blanches, la devanture sobre sans passer inaperçue, l'agence d'escorting pour laquelle je travaille. Les portes sont grandes ouvertes, afin de laisser le vent aérer l'intérieur.

Notre agence se constitue d'une salle de réception joliment décorée dans les tons de mauve et de noir, le tout rehaussé par quelques toiles érotiques au mur que j'ai toujours trouvé d'une grande beauté. Au fond, un large bureau d'accueil blanc épuré, de derrière lequel me sourit une jeune femme en tailleur rose poudré.

— Ariana Cortez, que nous vaut ta visite aujourd'hui ?

— Je... je viens poser ma démission.

Son sourire s'affaisse quelque peu, sans pour autant disparaître. Ses petits yeux clairs me balayent un instant, avant de chercher le numéro de notre patronne dans un grand répertoire téléphonique.

— Malheureusement, madame Iko n'est pas là aujourd'hui. Est-ce que tu pourrais...

— Non. J'ai déjà préparé ma lettre en suivant les directives inscrites dans le contrat. Tout est là, pas besoin de la déranger pour ça. Si jamais elle désire me joindre, je ne change pas de numéro de téléphone.

La standardiste hoche doucement la tête, et ouvre la bouche pour reprendre lorsqu'une main ferme se pose sur mon épaule.

— Ne serait-ce pas mon adversaire de poker ?

J'essaye de sourire, sans réel succès : de tous mes clients et hypothétiques futurs clients, il fallait que je tombe sur celui que j'ai planté à la soirée de rencontre la semaine dernière.

Il est habillé plus décontracté que lors de notre première rencontre, et arbore même une large paire de lunettes de soleil lui faisant office de serre-tête en haut du crâne.

— Bonjour, je murmure en relevant le visage.

— Vous recroisez ici, quelle chance ! Je ne pensais pas que les filles passaient par l'agence.

— Je suis venue poser ma démission, c'est pour ça que je suis ici.

Il hoche simplement la tête, et jette un rapide coup d’œil à l'épaisse enveloppe blanche sur le comptoir.

— Lassée ?

— Tout à fait. J'ai..., enfin, je vais essayer de faire autrement.

— J'imagine que ma question est stupide mais, ce n'était pas un choix ?

À mon tour de hocher la tête, négativement cette fois-ci. Il opine, et ouvre la petite sacoche à sa hanche pour en sortir une petite carte en carton noir. Lorenzo Piani, pâtissier ?

Je relève les yeux vers lui, intriguée, mais il se contente de hausser les épaules avec amusement.

— On a tous un petit buisness à faire tourner.

Ne me dites pas...

Je comprends. La pâtisserie est un prétexte en somme. Peut-être qu'il possède réellement des dons pour la cuisine, mais je serais prête à parier que ce petit commerce dont il parle, relève plutôt d'un moyen de blanchir en toute impunité.

— Il se pourrait que j'ai besoin d'une vendeuse en magasin. Vous seriez intéressée ?

— Je quitte l'escorting pour ne plus tremper dans tous ces trucs lou...

— Je ne vous force à rien. Mais pensez-y. Après tout, l'un de mes clients porte déjà le nom Cortez. Pourquoi ne pas étendre ce lien ?

Il me sourit une dernière fois, et tourne les talons, les mains dans les poches, pour s'éloigner d'une démarche élégante.

Sa carte entre mes doigts m'intrigue et me révulse à la fois. Peut-être que passer un petit coup de fil à H pourrait m'éclairer sur le sujet.

Décidée à m'occuper de ce nouvel imprévu d'ici la fin de semaine, je quitte l'agence sans regarder en arrière une chaleur retrouvée au creux de la poitrine.

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