10 - Samuel 

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Samuel

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   Je sursaute au même moment que Damian, lorsque le soda commence à lui couler dans les cheveux. L'action en soi, ne dure que quelques secondes, mais j'ai le temps de percevoir un véritable mouvement de foule à sa table. Comme une vague, les gens se lèvent, et se braquent face à celui qui hilare, jette la canette vide au sol. Le bruit du métal heurtant le carrelage résonne dans le réfectoire quasi silencieux.

— Je viens de sacrer votre prince, vous devriez être contents.

Lenni. Je le reconnais tout de suite avec son air mauvais et ses écarteurs. Un sale type qui depuis l'incident de vendredi, se croit tout permis dans les couloirs du lycée. Depuis que les Cortez ont tué un de leurs membres au match, il marche la tête haute, défie quiconque de le reprendre, menace, insulte. Apparemment, il se pense intouchable, inaccessible car surfant sur la vague du deuil et du respect qui lui est dû. On a déjà tué un membre de son gang, on ne va pas en plus reprendre un gamin comme lui ? Ce serait de l'acharnement, et l'acharnement mérite vengeance.

Sauf que sa prétendue immunité, elle le pousse trop loin, toujours plus dans les extrêmes. Il a commencé en critiquant les mesures de sécurité à outrance lundi matin, a renversé son plateau sur Lu, a menacé plusieurs fois un garçon de seconde année, a promis de venger son père dont la jambe a été ''détruite'' par Ariana.

Déclaration de guerre ultime, s'en prendre au frère de H.

Duke est sur les dents, et je lui indique de rester calme, malgré la situation qui s'envenime de seconde en seconde.

Damian se redresse à son tour, se retourne, et repousse sa chaise contre la table, avant de marcher vers Lenni, l'air hautement dédaigneux. Un mélange de prétention et de pure colère qui ne font pas bon ménage, lorsqu'elles s'intriquent dans une même expression. Son visage reste stoïque, figé dans une expression glaciale.

— Au secours, baby Cortez est en colère, ricane Lenni.

Un sourire étire les lèvres de mon ami, qui s'arrête à quelques centimètres de l'autre garçon : leurs torses se touchent presque.

Damian n'a pas peur face à Lenni, qui mesure pourtant deux têtes de plus que lui. Pour capter son regard, il lève le menton et s'applique à garder son sourire en coin inébranlable, à l'épreuve des attaques.

— Quoi, tu vas me frapper petite merde ? Tu comprends ou il faut que je traduise dans ta langue ?

— Si tu traduis dans ma langue, je vais traduire dans la tienne. Ça parle quelle langue les nègres ?

Une vague glaciale balaie la salle de la cantine. Les agents de sécurité observent, mais ne réagissent pas. Il n'y a pas bagarre pour le moment, juste une petite montée de tension.

Mais ils devraient tout de même agir, et agir maintenant.

— T'as dis quoi la pédale ?

— Que voy a te chupar, hijjo de puta. Te mueres de ganas.

La langue espagnole m'est encore assez difficile d'accès, mais je peux garantir que ce que vient de dire Damian, n'a rien de sympathique. L'autre doit aussi s'en rendre compte, car même si ses yeux s'écarquillent, il ouvre la bouche pour répondre avec colère.

— Qui est-ce que tu viens de traiter de pute là ?

— Tu madre.

Je fais un pas en avant lorsque la main de Lenni se referme sur le col de Damian, pour le soulever du sol. Ses pointes de pied touchent encore le carrelage, mais il n'en faudrait pas beaucoup plus pour qu'il décolle entièrement. Un vrai poids plume, ce qui peut s'avérer dangereux dans ce genre de situation.

— Quand on connaît ta sœur, c'est plutôt ironique que tu dises ça. D'ailleurs, vous faites la pipe au même prix ? Ça pourrait intéresser deux-trois de mes gars.

— Lenni lâche-le, grogne Lu en s'avançant vers lui d'un pas déterminé. Et parle mieux, t'es pas chez toi ici. Respecte Ariana, et respecte Damian. On casse des gens en deux pour moins que ça par chez nous. Et vous ?

Lenni crache par terre, et plante son regard dans celui de Lu, défiant.

— C'est clair, si on était chez moi, je t'aurais déjà tringlée pétasse.

Et, alors que plus personne ne lui accordait d'attention, Damian lui assène un coup de pied, violent, bien droit, dans l'entre-jambe. J'ai le temps de voir la pointe de sa basket disparaître dans le tissu, broyer ce qui se trouve en dessous, avant de revenir pendre mollement. Sous le choc, l'autre le relâche, et se plie en deux, le souffle coupé.

Damian trébuche, et je le rattrape au vol avant qu'il ne chute en arrière.

Les agents de sécurité s'échauffent, commencent à encercler l'affrontement, au moment où des amis de Lenni viennent le rejoindre.

— Ça va aller ? je murmure en retenant mon ami par l'épaule. On va arrêter là, c'est bon.

Acide, Damian se libère de ma prise, et se rapproche de Lenni, qui toujours plié en deux, a le temps de se redresser et de lui attraper la gorge pour le plaquer sur la table derrière nous. Le choc est violent, et fait voler les verres. On entend distinctement le bruit de l'impact, celui du dos de Damian qui heurte la table avec douleur.

— Tu vas le payer putain de métèque. Je vais te niquer ta race t'entends ? Vous commencez à nous les briser sec les latinos.

— Vas-y, je sais que t'en crèves d'envie. Frappe le premier.

Il provoque, encore, et Lenni le soulève pour à nouveau le plaquer sur la table, plus fort, plus hargneux. Damian gémit, bien malgré lui à en croire sa grimace contrariée.

Duke et un autre garçon s'avancent pour faire reculer Lenni, et ainsi libérer Damian, qui bien que toujours lucide, à une respiration sifflante. L'autre a la main serrée sur sa gorge, et appuie avec acharnement, resserre son emprise : il l'étrangle.

— Stop, reculez ! s'exclament les agents de sécurité en entrant dans le cercle.

— Vous, fermez bien votre gueule, on vous a rien demandé !

Un des amis de Lenni s'emballe, et repousse violemment un agent, qui sous l'impulsion trébuche en arrière et tombe au sol, le regard ahuri.

Et c'est là, que tout part vraiment en vrille.

Je me souviens d'avoir vu Lenni décrocher un coup de poing à Damian, en plein dans le visage, dans un craquement sourd, avant que je n'intervienne pour l'éloigner. Maladroit, je l'attrape par les épaules, le tire en arrière, et n'ai pas le temps d'éviter son coup, qui me percute en plein dans la pommette. J'avoue être un peu sonné en reculant, un léger filet de sang s'écoulant d'un petite ouverture sous mon œil. Lenni marche vers moi, lève la main, prêt à réitérer son geste. Derrière lui, mon ami se redresse, lentement, et je vois ses sourcils se froncer à la simple vue de ce poing levé dans ma direction.

— Le touche pas enculé ! J'ai juré le touche pas !

Damian n'est pas plus sonné que ça, et vient de lui sauter sur le dos, toutes griffes dehors, pour lui tirer les cheveux avec force. Au visage de Lenni, je me doute que ce geste ne lui fait pas du bien, et l'observe essayer de déloger Damian de son dos en tournant sur lui-même tel un taureau en colère.

Autour de nous, les autres se battent, se jettent de la nourriture et des morceaux de verres brisés. Ça vole en tout sens, les agents sifflent pour tenter de calmer la situation, les esprits s'emballent.

Je redonne un coup à Lenni, le force à lâcher le cou de mon ami, sur lequel ses mains se sont resserrées une nouvelle fois.

J'ai du sang sur les doigts, c'est l'une des premières fois. Cette vision me coupe le souffle, et me fascine.

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Elle frémit dans sa petite chemise en soie. L'air est plus frais qu'à l'accoutumée mais elle n'y prête pas attention. Accoudée au balcon de son appartement, tout en haut d'un de ces immeubles haussmanniens, elle rêvasse. Elle porte une cigarette à ses lèvres, inspire et expire doucement, lentement, pour savourer chaque instant. Des bruits de klaxons au loin. Des éclats de rire. Tintement de cristal, des verres que l'on entrechoque. La ville à l'heure du coucher, tiraillée entre deux mondes, s'assoupit paisiblement. Le soleil a maintenant disparu mais le ciel porte encore la marque rosée de ses rayons. Ils s'effacent, sans bruit, petit à petit, sans que personne ne le remarque. Tout à coup il fait plus sombre et les ombres grandissent dans la rue. Elle observe le ciel. Peu d’étoiles sont visibles dans la capitale. Son seul véritable défaut d’après notre citadine. Et ce soir, même la lune et sa lumière si familière se font désirer.
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De la musique au loin. Un tourne disque sans doute. Elle tend l'oreille, essaye de deviner l'artiste joué, du piano, de la musique classique. Elle ferme les yeux et se laisse guider par la mélodie. Bientôt tout son corps s'anime et elle esquisse quelques pas sur son balcon. Entre les géraniums et le basilic. Elle virevolte et ses pieds quittent le sol, elle s'envole. Elle est époustouflante. Et pourtant si fragile. Son corps frêle, caché sous son léger vêtement porte des cicatrices. La vie est dure dirait-on. Mais elle est là, dans son nouveau chez-elle, preuve vivante du renouveau. Elle a repeint la salle de bain en jaune. Pour éclairer la pièce comme un soleil a-t-elle déclaré. Un beau jaune tournesol qui a fait grimacer sa mère. Elle est aussi très fière de son tapis bariolé déniché le matin même dans une brocante. Il se marie parfaitement avec le canapé gris du salon. Parfait pour réchauffer ses pieds l'hiver, à défaut d'avoir une cheminée. Pourtant elle a espéré, dans sa naïveté enfantine, pouvoir trouver un appartement avec un petit poêle. Pour le crépitement du feu. Mais Paris et son petit budget en ont malheureusement décidé autrement. Tant pis, elle s'est promis, qu'un jour elle aurait une piscine et une cheminée. Et une véranda fleurie où elle pourrait s'installer tranquillement pour lire, dans un fauteuil aux gros coussins moelleux. Un hamac au fond du jardin, entre deux grands arbres majestueux. Elle rit. Pour tout et n'importe quoi à la fois. Et quand elle rit tout son visage resplendit. Elle est époustouflante. Elle a toujours attiré les regards. Des hommes célibataires, fiancés ou mariés. Ils l'abordent, la complimentent, cherchent à la charmer par des paroles doucereuses ou des promesses en l'air. Mais, d'un pincement des lèvres, d'un regard hautain ou d'un geste agacé de la main, elle les repousse. Et, déçus, ils s'en vont en conquérir d'autres. Plus abordables et plus sensibles à leurs charmes. Ces femmes, si fiévreuses de plaire et si avides d'attention, qui n'hésitent pas à gratifier leurs prétendants de regards en coin ou de paroles mielleuses.
Elle porte à ses lèvres son verre de cognac et ses bracelets au poignet tintent doucement. Une jeune fille ne doit pas boire d'alcool fort comme ça toute seule. Foutage de gueule. Elle n'a qu'à faire de ces principes de la bonne société. Pourquoi donc ne pourrait-elle pas profiter de ce petit plaisir ? Et puis les règles ne sont-elles pas faites pour être bafouées ? Ses doigts blancs et fins entourent délicatement le verre, ses ongles légèrement vernis sont coupés courts. En un coup d’œil on devine qu’elle n’a jamais vraiment été intéressée par les travaux manuels. Non, la peau de ses mains est beaucoup trop fine, n’a jamais été abimée par la sueur ou la crasse. Elle est plutôt du genre avocate. Ou quelque chose dans les livres peut-être. Elle est réfléchie et mesurée. Mais les yeux pétillants et le regard malicieux. Elle regorge de vitalité, de joie et de volonté.
Bientôt elle soupire. Peut-être est-il temps pour elle de retourner se coucher ? Elle hésite. Son lit l’attend, et, avec lui, ses draps propres aux senteurs de lavande et son bien-aimé. Et puis, le réveil sera difficile si elle tarde trop. Mais elle s’interdit de penser au lendemain, à la sonnerie de son téléphone qui viendra la tirer de sommeil, l’enlever à son repos. Elle s’accorde encore quelques minutes. Juste le temps de mémoriser cet instant. Elle ferme les yeux. Faites que le temps s’arrête, faites que demain n’arrive jamais.
Tout à coup, des bras forts et protecteurs l'encerclent. Un parfum aimé vient chatouiller son nez. Il est là, elle a dû le réveiller. « Pardon, tu dormais. » Il ne relève même pas et continue à la serrer contre lui. Ensemble ils observent la ville endormie. Même le petit couple du 6ème a finalement éteint. Le tourne disque s'est arrêté et le silence s'installe progressivement dans la rue. Le sommeil se fait sentir.
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"Viens mon amour, Rachel, viens te recoucher, il est tard." Chuchote-il. Elle sourit et lui emboite le pas, sa main dans la sienne.
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- Maman, qui m'a donné mon intelligence?
- Ce doit être ton père parce que moi je l'ai encore.
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