3 - Samuel

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Sam

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   Je sors à peine de la douche lorsque j'entends des bruits de coups à ma fenêtre. Pas de coups comme ceux que pourraient produire le poing d'un humain, mais plutôt quelques coups secs, sûrement des cailloux jetés à mon carreaux.

En vitesse, j'enfile un jean et un sweat, et tire les rideaux d'un coup sec. Je ne sais pas qui est l'imbécile qui se croit drôle à faire ça, mais je vais lui faire passer l'envie d'esquinter ma fenêtre.

— Quoi ? je brame en ouvrant la vitre en grand.

Certes, ce n'est pas la meilleure des façons de s'adresser aux personnes qui pourraient hypothétiquement être mes nouveaux voisins, mais je n'aime pas du tout ce genre de façon de faire : les portables, internet, les portes d'entrée, ça existe. Il y a des moyens plus civilisés de communiquer avec les gens.

Sauf que ce n'est pas un voisin X, un enfant ou tout autre perturbateur mal-venu en bas de ma fenêtre : c'est Damian, bras ballants et air penaud.

— Qu'est-ce que tu fais là ?

— Je peux monter ? me demande t-il doucement avant d'ajouter : sans que ton frère ne me voit ?

J'hésite un instant, repense à la demande de Ariana de la prévenir en cas de toute piste pour retrouver son frère, mais me ravise. Si je fuyais Raf, je n'aimerais pas qu'il me balance à la première occasion venue. Et puis, j'ai envie d'être ami avec lui, et ce n'est pas en envoyant ses coordonnées à sa sœur que ça pourra marcher entre nous.

— Ok, mais tu sais comment...

Je n'ai pas le temps de finir ma phrase que déjà il grimpe au grillage tel un singe tout droit échappé d'un zoo, pour finalement sauter jusqu'au rebord de ma fenêtre, où il s'agrippe avec volonté. Je me presse d'attraper ses mains pour l'aider à se hisser à l'intérieur, et le regarde tomber mollement sur le parquet de ma chambre.

Le bruit et sourd, et je serre les dents en espérant que Rafaël n'aura rien entendu.

Damian se relève, agite ses épaules pour les dénouer, et je constate qu'il porte encore son sac à dos.

— Tu es pas rentré chez toi depuis ce matin... ?

— À ton avis petit génie ?

— Parle-mieux ou je te mets dehors.

Tout le monde semble être dans une certaine retenue avec lui : ne pas le froisser, aller dans son sens. Qu'il se prépare, car ce ne sera pas mon cas.

À en croire ses yeux étonné et son sourire en coin, ça n'a pas l'air de lui déplaire plus que ça.

Et là, maintenant, que fait-on ? Il s'est assis à même le sol, en tailleur, son sac à dos à ses côtés, tandis que je me tiens toujours debout, adossé au mur bleu ciel de ma chambre.

Il semble tendu, mal à l'aise, à mesure que les secondes passent.

— J'imagine que t'as pas de briquet ?

— Tout juste.

— Une allumette peut-être ?

Je secoue la tête, et il soupire, avant de ranger son paquet de cigarette que je ne l'avais même pas vu extirper de son jean.

— Alors ? je finis par demander.

— Alors ?

— Je sais pas, jusqu'à ce matin encore je pensais que tu me détestais, puis on a parlé cinq minutes aux toilettes, et maintenant voilà que tu escalades ma maison pour venir te planquer dans ma chambre. T'as les flics au cul ?

Il ricane, et balaye ma chambre du regard.

— Pire que les flics mec : ma sœur.

— Tu sais que ma fenêtre donne sur ta maison ?

— Tu crois que c'est par plaisir que je suis assis par terre comme un clochard ?

Je ris à mon tour, et le vois s'agiter, se déplacer vers une étagère que j'ai commencé à remplir de mes précieux livres que je trimballe avec moi à chaque nouveau déménagement. Sans même me demander la permission, il en attrape un au hasard, et hausse un sourcil.

— « Vous êtes tous des fils de pute » de Rodrigo Garcia ? C'est quoi ça, t'es un anarchiste ?

— Un quoi ?

— Laisse tomber.

Il en lit quelques lignes, le referme, et le remet à sa place. Je fixe ses mains aller et venir sur les tranches des livres, les sortir pour en lire les titres, les replacer. Puis, un attire son attention, et je le vois s'attarder sur le quatrième de couverture.

— Tu les as tous lu tes bouquins ?

— Évidemment.

Il hoche la tête, et commence à lire.

Non mais je rêve. Si je fais un rapide résumé, Damian Cortez vient d'escalader ma maison après avoir jeté des cailloux à ma fenêtre, se planque de sa sœur, et est en train de lire « Le soleil est pour toi » de Jandy Nelson.

— Tu sais que dans genre dix minutes, je vais devoir aller manger avec mon frère ?

Il acquiesce vaguement.

— Tu pourras aller prendre une douche si tu veux, j'ai une salle de...

— Sam ?

Une vague de glace s'abat sur mes épaules, et je sens mes organes se congeler à mesure que les pas de Rafaël se rapprochent de la porte de ma chambre. Damian a écarquillé les yeux, et semble attendre quelque chose de ma part, une solution sans doute.

— Sous le lit, je murmure en sautant presque sur son sac à dos pour le jeter dans mon placard.

Il se précipite, rechigne à la vue de la poussière sous mon lit, mais finit par s'y glisser : une chance qu'il soit pas épais, quelqu'un qui aurait fait une taille de plus que lui restait bloqué à l'extérieur.

La porte de ma chambre s'ouvre sans même que Raf n'ait frappé, et je gronde, la panique transformée en colère :

— On avait dit que tu devais frapper !

— J'ai entendu un gros bruit il y a cinq minutes. Tout va bien ?

— Comme tu peux le voir, oui, je vais parfaitement bien. Maintenant, pourrais-tu sortir de ma chambre, et ne plus jamais y remettre les pieds sans frapper ?

Il fronce les sourcils, et avise ma fenêtre ouverte, ainsi que le roman que Damian a eu la bonne idée de ne pas emporter avec lui sous le lit.

— Tu relis ce bouquin ?

— Ouais, pourquoi ?

— Pour rien, pour rien. Tu es vachement agressif je trouve ? Un rapport avec ta fuite du cours d'histoire ce matin peut-être ?

Une massue s'abat sur ma tête, et je sens le sol s'ouvrir sous mes pieds. Comment diable est-il au courant ? J'ai pris un soin tout particulier à ne pas laisser mon sac traîner depuis que je suis rentré, ai caché mon carnet sous ma pile de jeans dans mon armoire, et n'ai pas abordé le sujet de l'école avec lui au goûter.

— J'ai reçu un mail, m'explique t-il, comme ayant lu dans mes pensées.

Il s'avance, ouvre mon armoire à vêtement et en sort l'objet du délit sans aucun problème.

— Tu devrais changer de planque, je commence à la connaître depuis le temps.

Rapidement, il attrape un stylo et signe le mot de monsieur Taylor sans même le lire, avant de me jeter le petit livret par-dessus son épaule.

— Ce sera la première et la dernière fois. On mange dans quinze minutes.

— J'ai pas super faim...

— Je vais pas t'engueuler pendant le repas, alors détends-toi. En plus, c'est quiche au thon.

Et il quitte ma chambre, sans rien ajouter de plus.

Nous attendons, Damian et moi, quelques secondes avant qu'il ne puisse enfin s'extirper de sous le lit, son sweat plein de poussière.

— Faudra penser à faire le ménage, c'est dégueulasse là-dessous.

— T'as qu'à t'en charger si t'es pas content. Après tout, le plus à même d'être aide ménagère ici, c'est toi.

— Parce que je suis mexicain ?

— C'est toi qui le dis, pas moi.

Je souris à pleines dents, et il m'imite, avant de rire brièvement, en se couvrant la bouche d'une main. Bon réflexe : si Raf l'entends, on est morts tous les deux. En quelques secondes, il reprend son calme, et se tourne vers moi, l’œil brillant.

— Et du coup, pour la douche... ?

   Je ne suis pas à l'aise du tout. Sur la pointe des pieds, à mesurer chacune de mes respirations, pour ne pas expirer trop fort, je me dirige pas de loups vers la cuisine. Ce soir à table, je n'ai mangé qu'un quart de la quiche au thon que Rafaël avait préparé, dans l'unique but d'en sauver une part pour Damian.

Il va m'être redevable pour le reste de sa vie, la quiche au thon est l'un de mes plats préférés.

Je me glisse furtivement dans la cuisine, et trottine jusqu'au frigo, que j'ouvre le plus doucement possible.

Ne pas faire de bruit, ne pas se faire prendre, ne pas alerter Rafaël que je suis redescendu.

— Un petit creux ?

Et merde tiens.

Je me tourne lentement vers mon frère, qui bras croisés m'observe depuis l'encadrement de la porte. Il est encore habillé, et semble même sur le point de sortir.

— J'étais un peu nauséeux durant le repas, mais là ça va mieux, alors je viens récupérer le morceau de quiche qui reste...

Il hoche vigoureusement la tête, avant de s'approcher de moi, la main dans la poche arrière de son jean. De cette dernière, il sort une enveloppe froissée pliée en deux.

— De la part de Ariana, pour Damian. Ellet te remercie grandement de l'avoir prévenue.

Mon cœur rate un battement, mais à l'air de Rafaël, je comprends qu'il ne va pas me houspiller.

— Comment tu...

— Son sac à dos dans ton armoire, et le bruit de la douche pendant qu'on mangeait. Vous êtes pas super malins les garçons.

Je me mords la lèvre, honteux d'avoir ainsi échoué dans mon plan de cacher Damian, que je pensais infaillible.

— Donc, reprend Raf, là je vais sortir pour boire un verre en ville, et vous deux vous allez pas trop tarder à vous coucher. Je vous veux en forme à sept heures demain matin pour le petit déjeuner.

J'acquiesce, et il commence à se retourner, avant de me rappeler de bien redescendre l'assiette, et de ne pas oublier de me brosser les dents.

Quatre par quatre, je remonte les marches de l'escalier, et me précipite presque dans ma chambre.

Damian est assis au bureau, et semble absorber dans son cours de langue, alors je me contente de déposer l'assiette à côté de son livre ouvert.

— Merci, murmure t-il sans lever les yeux de sa leçon.

— De rien. Pourquoi du français ? C'est barbare comme langue.

— Je parle déjà couramment anglais et espagnol. Et je suis pas d'accord avec toi. Ok ils ont fait de la merde avec la conjugaison, mais à côté de ça, ils ont de super mots, et savent s'exprimer. Tu as déjà essayé de lire un texte en français ? C'est de la tuerie.

Je hoche la tête sans vraiment aller dans le sens de sa façon de penser, et m'approche de mon lit pour en sortir mon pyjama roulé en boule sous l'oreiller.

— Tu veux que je te prête un pyjama ?

— Sans vouloir te vexer, je pense que tu fais genre deux tailles de plus que moi.

— T'es quoi, un minimoys ?

— Ma sœur m'appelle le hobbit. Et puis, je suis pas tellement plus petit que toi, je suis juste mieux foutu.

Il ricane un instant, et je fouille dans mon armoire pour tenter de trouver les vêtements les plus petits que je possède.

— Si je te passe un de mes tee-shirt, ça pourrait faire chemise de nuit ?

— Je suis pas une meuf au cas où tu aurais pas remarqué.

— Ça sera toujours plus long que les short que tu mets pour tes entraînements avec l'équipe. Si tu gardes un caleçon en dessous, tout baigne ?

Par-dessus son épaule, il me jette un regard glacial, mais accepte tout de même le large tee-shirt rouge que je lui jette sur le bureau.

L'enveloppe pliée dans ma poche me revient soudainement en tête : je préfère attendre qu'il ai finit de travailler pour la lui donner.

Puis, je m'assois sur le lit, et ouvre un bouquin de développement personnel quelconque que mon frère m'a forcé à acheter il y a quelques temps.

Nous restons ainsi quelque temps, lui sur ses devoirs, et moi plongé dans ma lecture, jusqu'à ce que la fatigue ne commence à me narguer.

— Damian, faudra peut-être penser à aller au lit non ?

Il relève enfin les yeux de sa lecture, jette un coup d’œil à la pendule à mon mur, et acquiesce vivement. Avec un peu de mal, j'extrais l'enveloppe de ma poche arrière, et la lui tend avec un sourire honteux.

— Ta sœur a passé ça à mon frère, pour toi.

— C'est mon sac à dos qui nous a grillé pas vrai ?

Nouvel hochement de tête. Même lui semblait au courant de cette erreur fatale. Je fais vraiment un piètre menteur. Damian ouvre l'enveloppe d'un coup sec, et en ressort deux cachets qu'il avale rapidement, avant d'attraper mon tee-shirt sur le bureau ainsi qu'un legging que j'ai retrouvé au fin fond de mes affaires de sport.

En quelques minutes, il se change dans la salle de bain, et se brosse les dents avec celle qu'il emporte avec lui pour se les laver au lycée, avant de revenir se planter face à moi.

— T'as pas un tapis de yoga ?

— Tu compte faire du yoga à cette heure-ci ?

— Nan, pour dormir. Genre, je mets le tapis par terre, et je dors dessus.

Effectivement, je me suis à peine posé la question de savoir où il passerait sa nuit exactement. J'ai un lit deux places, mais j'imagine que ni lui ni moi n'avons envie de le partager.

— Un tapis de gym ça marche ?

— M'en fous, juste un truc pour pas dormir à même le plancher s'te plaît.

Je redescend au rez-de-chaussée récupérer le tapis dans les affaires de mon frère, attrape au passage une couverture, et donne le tout à Damian, une fois revenu dans ma chambre.

— Tu vas pas être bien.

— J'ai déjà dormi dans une baignoire.

Qu'il fasse comme il veut. Je le regarde étaler le tapis au pied de mon lit, y étendre sa couverture, et se glisser sous cette dernière aussi rapidement que je ne m'engouffre dans mes draps. Puis, j'éteins la lumière après avoir réglé mon réveil un peu plus tôt que d'ordinaire.

Quelques longues minutes passent avant que je ne me décide à lui poser la question qui me brûle les lèvres depuis qu'il a lancé ces cailloux sur ma fenêtre.

— Damian ? Pourquoi c'est chez moi que t'es venu ?

— Comment ça ?

— Bah, te vexe pas hein, mais je pensais pas que toi et moi on était... amis. Si tu voulais te cacher de ta sœur, pourquoi t'es pas allé chez Duke ? Ou chez Lu, la fille de terminale ?

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