Une étrange jeune femme. 2.6

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Il détourna les yeux, peiné. Oui, s’il l’avait fait, Nahel serait encore vivant, et pas étendu dans le sable, le regard empli de souffrance.

Il voyait encore son visage souriant, entendait ses blagues aussi stupides que les siennes, qu’il sortait le soir auprès du feu pour le faire rire. Un jeune homme attachant, sans la moindre animosité, qui lui confiait ses rêves de voyage pour découvrir le monde. Mais le seul monde qu’il verrait désormais, était celui de l’outre-tombe.

Pierre resta encore une minute à contempler le cadavre, l’œil larmoyant. Puis il se ressaisit. Il ne pouvait pas le laisser ainsi à la merci des vautours et autre charognard. Que faire alors ? Devait-il prévenir ses compagnons pour leur montrer sa triste découverte ?

L’idée de provoquer une nouvelle émeute parmi les ouvriers le refroidit. Tout comme le fait de devoir parler à son frère. Voir son visage bouleversé. Entendre ses cris de désespoirs. Il secoua la tête. Non, il ne s’en sentait pas le courage. Annoncer la mort de Nahel était au-dessus de ses forces. Le mieux était de l’enterrer le plus dignement possible.

Il choisit en premier de remettre de l’ordre dans le recoin des toilettes. Personne ne devait savoir ce qu’il venait de se passer.

Tout en réprimant son dégout, il commença à nettoyer. Il ramassa les excréments nauséabonds avec la pelle, les replaça dans le seau gondolé. L’odeur ne lui importait plus. Il n’avait qu’une hâte, en finir rapidement pour ne pas être vue. Si les ouvriers le surprenaient à tout camoufler, s’en serrait finit de leurs gentillesses, et il pourrait dire adieu à leur aide, à leur confiance.

Sans faire de bruit pour ne pas se faire entendre, il effaça soigneusement toute les traces de sang. Enterrer les grains rougis, recouvrir de sable, le lisser avec son pied, relever la tête pour regarder et écouter autour de lui. Un geste répétitif qui devint vite laçant et pénible pour ses bras et son dos rendu douloureux par la besogne. 

Son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Il s’attendait à tout instant à voir apparaitre la silhouette de l’un de ses hommes, qui le contemplerai, médusé, et qui lui demanderait : 

< Que faites-vous accroupi par terre Mr Pierre. Et c’est quoi tout ce désordre ? Mais il y a du sang ! Du sang ! Oh mon dieu ! Il y a eu un autre accident ? Qui ? Nahel ? Il est où ? Dites-moi, il est où ? > 

Et il passerait pour un traitre qui cache la mort de l’un de ses compagnons.

Mais personne ne vint et il put finir sa besogne tranquille. Quand tout fut impeccable, sans la moindre goutte de sang, il repartit vers le corps de Nahel.

Evitant de regarder le visage du jeune homme, il se mit à creuser un trou, tout près de lui pour ne pas avoir à le déplacer - il n’en aurait ni la force, ni le courage. Il le fit aussi large et aussi profond que ses mains fatiguées le lui permirent. Bientôt, la cavité fut de taille suffisante pour qu’il puisse balancer le corps, et c’est ce qu’il fit.

Il le poussa de son pied pour éviter de le toucher – car devoir manier son cadavre, même s’il avait bien aimé ce petit de son vivant, l’horrifiait - et le regarda avec tristesse rouler le trou. Il observa une seconde ses yeux noir agrandit par la souffrance, presque sortit de son orbite, avant de se détourner et de commencer à jeter des pelles de sable sur lui.

— Je suis désolé, vraiment, murmura-t-il tout en continuant sa peine.

Reboucher le trou ne fut pas aussi aisé que cela. A chaque pelleté, les muscles contractés de ses bras le tiraillé et ses mains tremblait à force de porter du poids. Malgré tout, il finit par y arriver, le visage en sueur, les vêtements trempé et couvert de grain de sable. Sa poitrine le brulait. Il avait du mal à respirer et par moment l’air lui manquait.

La chaleur l’étouffé aussi. Il se sentait brulant, comme s’il avait une forte fièvre, à force de se tenir au soleil. Cela allait se finir en insolation, à coup sûr, à moins que son cœur ne le lâche avant de tristesse.

Après avoir regardé autour de lui pour être sûr que personne ne l’ait vu, il défit sa chaine en argent avec sa croix – un souvenir de sa femme avant qu’elle ne parte et qu’il avait toujours porté malgré son absence de croyance – et l’enfoui dans le sable. Voilà tout ce qu’il pouvait faire pour lui. Pourvu qu’il ait un monde meilleur, là où il se rendrait. 

 Et c’est les épaules basses, comme s’il portait le poids de la misère du monde sur lui, qu’il reprit le chemin du campement et en atteignit ses limites, consterné, épuisé et déboussolé. 

Arrivé près de la seconde tonnelle, il se cacha derrière pour écoute ses voix animées, ses rires qui en ressortaient. Il s’imagina, sans peine, la dizaine d’ouvriers assis sur les coussins, autour d’un tapis recouvert des plats préparé par Ziad. Il aurait pu les retrouver, s’assoir avec eux, passer un moment convivial. Mais que dirait-il face à ses vêtements couverts de poussière et collant, son visage écarlate, ses cheveux trempe de sueur, comme s’il venait de passer dans un four. Faire face à tous leur question, pour le moment, ne le tentait aucunement. Et puis sa découverte macabre lui avait retourné l’estomac, coupant net toute envie de manger.

Il passa discrètement son chemin et pénétra dans sa tente, soulagé par sa douce pénombre qui y régnait. La température à l’intérieur restait élevée, mais après avoir passé autant de temps au soleil, cela lui apparut comme une oasis, alors qu’il ôtait son chapeau et sa veste bouillante.

La première chose qu’il fit, fut de boire à grosse gorgée deux grands verres d’eau, pour apaiser le feu qui asséchait sa bouche et sa gorge. Puis, il versa le reste de la bouteille dans la bassine et se déshabilla. Cette sensation de moiteur, son corps surchauffé l’incommodait.

Il trempa le gant dans l’eau tiède, se le passa sur le visage et tout le reste de son corps, répétant plusieurs fois l’opération jusqu’à son impression de malaise se dissipe. Puis il attrapa des vêtements propres, se changea et mis les autres dans un sac – une villageoise les lui lavait deux fois par semaine.

Son cœur battait encore furieusement. Il devait se calmer, sinon un nouvel infarctus, lui pointerai au nez. Mais les images du jeune homme mort étendue dans le sable refuser de quitter son esprit, ce qui ne l’aider pas à se sentir mieux. Aussi prit-il un de ses petit cachets, réservé pour les cas d’urgence et s’allongea sur le lit.

Il ferma les yeux, les bras croisés sur la poitrine, pensant, tout en attendant que le comprimé face son effet.

Avoir été obligé d’enterrer un garçon si jeune fut la pire épreuve de sa vie. Dix-huit ans. L'âge de sa fille la dernière fois qu’il ne l’avait vu. Tout cela devait cesser, ses accidents, ses morts. Oui, il ne fallait plus attendre. Ils devaient tous quitter le camp, tout de suite. Mais avant ça, il devait tenir sa promesse, celle pour laquelle il étudier toute ses photos tous les jours.

Mais maintenant, il savait. Il avait toujours su, même, mais il n’avait pas voulu se l’avouer.

Il se leva, s’approcha de la table pour saisir son carnet de note. A l’intérieur une photo d’une statuette animale, toujours en place dans la chapelle du sanctuaire de Seth. Ces ouvriers avaient refusé de s’en approcher, et lui-même, n’avait jamais réussi à s’en saisir.

A chaque fois qu’il avait voulu la toucher, il s’était sentit pris de malaise. Ses oreilles bourdonnaient – comme si des milliers de murmures résonnaient dans sa tête. Sa vue devait flou – comme si des ombres grise se mouvaient autour de lui.  Son corps se glaçait – comme si un blizzard sortait de la roche pour lui geler les mains, le nez et les pieds. Et une odeur ignoble lui picotait le nez, l’obligeant à respirer par la bouche – comme si un bête à l’odeur immonde se trouvait devant lui.

Voilà ce qu’il devait détruire. Cette fois ci, il en était persuadé. C’était le seul objet qui est quelque chose d’étrange, à la fois attirante et effrayante avec ses yeux rubis qui semblait se mouver à la lueur des lampe torche. Une figurine toute petite - tout juste cinq centimètres-, en pierre noire, représentant Seth sous sa forme de bête. Ses deux pierres rouge, étincelante, qui remplaçait les yeux et qui contrastait avec la couleur noire profonde du reste de son corps, lui donnant un air démoniaque et maléfique. 

Pierre examina la photo. On y voyait la statuette en gros plan. Son corps noir élancé aux poil touffu et hirsute ; ses longues et fines pattes griffues ; sa queue touffue levée en l’air ; sa poitrine puissante ; ses oreilles haute et carré ; son front plat et poilu ; ses grands yeux rouges en rubis ; et sa gueule retombante, entrouverte sur ses crocs acérés.

Cette image avait quelque chose d'effrayant et lui donnait l’impression - son imagination était aussi peut être trop débordante - que le dieu s’était lui-même rapetissi et s’était retrouvé changer en pierre. Ce qui était bien sûr impensable. 

Mais il n’y avait pas que cela d’étrange. Tout autour de la sculpture apparaissait une espèce de fumé grise. Il ne savait pas du tout d’où cela pouvait venir. Il avait fait plusieurs photos pour vérifier un éventuel défaut de pellicule. Mais le nuage grisâtre était réapparu, à des endroits diffèrent, comme s’il se mouvait.

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