Prologue

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La bête - un énorme canidé aux corps svelte, élancé, et au court pelage d’un noir de jais -, surgit de nulle part au milieu de ce monde ténébreux.

Un univers obscur envahit de roche, de sable, et de caillou sur des kilomètres à la ronde. Un lieu désolant fait de buissons secs et épineux, d’arbres aux branches rachitiques prête à se casser à tout instant. Un endroit dénué d'être vivant, malgrès ce fleuve immense où l'eau emportait la vie au lieu de la donner. Un espace vide tel le néant ou à la mort elle-même, dont la créature, mélange de loup et de chacal noir, en était le gardien depuis des millénaires.

L’appel, puissant, l’avait fait parvenir jusqu’à cette ancienne oasis asséchée, aux palmiers à moitié effondré, aux feuilles en éventail complètement noirci. Une nouvelle âme était apparue quelque part dans ce monde désertique et il devait la guider.

Le chacal fendit les ténèbres de son regard perçant. Il fouilla chaque recoin de cette terre aride, de ce grand fleuve qui y serpentait avant de disparaître dans une immense et haute montagne. Rien. Aucune présence ne fut décelée.

Il releva la tête, attentif à tout ce qui l’entourait. Ses longues oreilles se dressèrent, à l'écoute du silence de mort qui régnait autour de lui. Son fin museau se leva en l’air, à la recherche de la moindre odeurs suspecte. C’est alors qu’il sentit, plus qu’il ne vit, la forme inerte non loin du fleuve.

Ses yeux dorés se plissèrent pour examiner avec attention cette silhouette féminine étendue sur les gravillons, les yeux fermés, les bras croisés sur la poitrine, comme figée dans le temps. La vision de ce corps nu, couvert de cicatrice, rendit le chacal en colère. Son front poilu se plissa tandis que ses babines se retroussaient sur ses énormes crocs. Il se mit à grogner sourdement, ses courts poils noirs dressés sur son dos. Puis sans crier gare la bête s’élança et bondit dans les ténèbres.

Elle galopa à toute allure en direction de l'humaine. Slalomant à travers les rochers, elle évita sans peine les cailloux pointus sur le sol sablonneux avant de ralentir à une dizaine de mètres d’elle.

Pas après pas, sa silhouette se modifia, s’étirant sur la hauteur. Ses membres s’allongèrent, et prirent la forme de bras et de jambes. Des mains et des pieds remplacèrent ses pattes. Les poils qui recouvraient sa peau sombre disparurent. Et lorsqu’il se redressa complètement, son corps avait pris l’aspect d’un homme de grande taille, imposant et musclé, vêtu d’un pagne blanc et or et d’un haut noir et gris. De larges bracelets noirs aux poignets et aux bras ainsi qu’une longue coiffe couvrant sa tête jusqu’aux épaules, complétait son apparence. Sa tête avait gardé son allure bestiale, avec sa gueule au museau pointu, sa courte fourrure noire et ses longues oreilles.

La créature se rapprocha, sans être gênée par l’obscurité ou les rochers qui auraient pu blesser ses pieds nus. Comme si ses yeux noirs voyaient aussi bien qu’en plein jour.

Arrivé près du corps nu, elle s’agenouilla pour examiner, sans états d’âme, chaque partie de son anatomie. Il n’en fut pas troublé. Au contraire, une grande froideur se dégageait de lui et ses yeux restèrent glacés tandis qu’il procédait à son examen.

La femme paraissait jeune, d'une trentaine d'années. Son corps était mince, aux formes généreuses. Son visage, aux traits délicats, avait été maquillé, et ses yeux soulignés d’un fin trait noir. Elle avait été très belle. Les prétendants avaient dû se bousculer à sa porte. Avait, car maintenant, peu ne grimaceraient pas d’épouvante face à sa peau déformée, enlaidie par d’innombrables cicatrices.

Du bout des doigts, il effleura sa joue, en une sorte de caresse, puis descendit plus bas, sous son menton. Il toucha avec délicatesse la large et longue cicatrice, plus grande que son poing, qui prenait toute la largeur de son cou. Sa main se crispa une seconde avant de glisser plus bas, vers sa poitrine. Là aussi, d’autres blessures anciennes, d’un rose laiteux, descendaient jusqu’à son bas-ventre.

La créature laissa échapper un grognement de colère avant de se relever. Elle a dû lutter avec désespoir, pensa-t-il, en voyant ses mains recouvertes de cicatrices et d’hématomes.

Cette terrible souffrance face aux griffes pénétrant sa peau, lui lacérant la poitrine. La douleur tellement vive qu’elle en coupe le souffle. Puis l’angoisse, en apercevant ce sang sur ses mains, son propre sang. Il pouvait encore entendre ses hurlements de terreur et ses râles étouffés quand la bête l’avait prise à la gorge, l’étouffant lentement, avant de l’égorger sans pitié. Il voyait encore tout ce sang, source de vie, maculer son corps créant une énorme flaque autour d’elle.

Pourtant, si, comme tous ses congénères, il avait vu toute la scène, il n’avait pu intervenir. Tous connaissaient son identité et celle de son agresseur. Ils avaient vu le mal s’emparer des humains. La Puissante aurait dû voir le jour. Malheureusement, son âme humaine avait pris le dessus. Elle avait échoué lamentablement, refusant de croire qui elle était vraiment.

La fureur l’envahit vraiment. Jusqu’où la folie de Seth irait-elle encore ? Ne pouvait-il rester à sa place et jouer son rôle comme tous ? Cependant, il avait fait une grave erreur en s’attaquant à la fille du père divin. Ses crimes ne resteraient pas impunis. Quand la Puissante serait de retour, sa colère, sous la forme d’un feu dévastateur, le brûlerait jusqu’en enfer. Ainsi, la règle pourrait retourner à sa place. Mais pour le moment, l’heure était grave. Il ne devait faire preuve d'aucun sentiment. Son rôle était de toute importance.

Alors, sans plus attendre, il se baissa, glissa une main sous le dos et les jambes glacées de la jeune femme, la soulevant sans difficulté, avant de se redresser et de s’éloigner en direction du fleuve.
Là, à quelques mètres du rivage, une longue barque en bois aux extrémités relevées, immobile et sans aucune attache, semblait attendre son occupant.
Sans se soucier de la vase importante, il pénétra dans l’eau peu profonde et déposa son fardeau à l’intérieur de l’embarcation. Il se recula légèrement et observa une dernière fois la jeune femme. Ses yeux étaient toujours fermés. Elle ne bougeait toujours pas.

Indécis, il resta sur place. Normalement, son rôle ne s’arrêtait pas là. Il était censé la veiller tout le long du périlleux voyage qui l’attendait et repousser les êtres malveillants qui ne faisaient qu’une bouchée des âmes faibles. Mais d’un autre côté, il pouvait la considérer comme son égale. Elle avait assez de puissance pour se sortir de cette situation délicate.

— Dois-je la conduire ? demanda-t-il la gueule levée vers le ciel, d’une voix rauque et puissante.
Les secondes passèrent puis une lueur rougeâtre mouvante apparut de derrière la montagne, d’où une voix sembla jaillir :

Laisse la seule. Toutes les épreuves qui l’attendent lui permettront de découvrir sa vraie nature.

Il hocha la tête. Le père divin avait raison. La force était endormie au plus profond de son cœur. Les épreuves qui l’attendaient ne tarderaient pas à éveiller sa nature agressive. Son surnom, la Puissante, prendrait alors tout son sens.

La barque se mit à remuer doucement, comme animée d’une vie propre, avant de pivoter et de rejoindre le milieu du fleuve, accélérant peu à peu tandis qu’elle s’éloignait en direction de la lointaine montagne.

L’homme à tête de bête la regarda se mouvoir encore quelques secondes, avant de se détourner. Sa mission était terminée. Il pouvait partir. Pour le reste, tout dépendrait d’elle.

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