Chapitre 37 - Anastasie et Javotte

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Une lune ronde et chatoyante règne, telle la reine des astres sur un ciel d’un bleu presque mauve. Elle inonde de sa douce lumière le palais aux hautes tours roses, d’où une musique entraînante s’échappe.

Le bal organisé pour la venue de l’été touche à sa fin. Sur le perron en marbre blanc du château, les invités commencent à partir et s’adressent des signes de la main tout en se promettant de se retrouver bien vite.

Javotte, cintrée dans sa longue robe jaune, descend le grand escalier menant vers les carrosses, en tirant derrière elle, sa jeune sœur, la rousse Anastasie. Arrivée à la dernière marche, Javotte s’assoit et retire sa pantoufle de vair, massant son pied meurtri.

— J’ai dansé toute la soirée, plusieurs princes m’ont invité.

Sa cadette la dévisage, tentant de réprimer sa jalousie.

— Il n’y a rien de surprenant à cela, moi aussi j’ai beaucoup valsé et avec de nombreux soupirants… j’ai même eu une demande en mariage, ment-elle avec aplomb.

Elle redresse ses minces épaules, d’un air assuré, devant le regard envieux de Javotte.

— Je ne te crois pas.

— Tant pis.

— Si on t’a vraiment réclamé ta main, attaque sa sœur, qu’as-tu répondu ?

— Euh, eh bien, non. Il ne s’agissait pas d’un prétendant riche, explique Anastasie.

À la vérité, aucune des deux danseuses n’a d’admirateurs… secret ou pas. Les seuls hommes avec lesquels elles ont valsé étaient des vieillards ou des invalides. Personne n’apprécie les jeunes filles connues pour leur méchanceté envers leur demi-sœur Cendrillon.

Javotte remettant sa chaussure, se relève et lorsque son pied touche le sol, esquisse une grimace de douleur. Elle s’appuie sur Anastasie pour monter dans le carrosse noir. Sur le chemin caillouteux, la calèche avance difficilement ne pouvant éviter de cahoter. Le cocher fait de son mieux, mais la nuit s’étant faite plus profonde, il distingue mal les crevasses et autres pièges de Dame Nature. Alors qu’un nuage glisse lentement, cachant la lune, le carrosse s’arrête. Javotte, passant son visage à la fenêtre, demande d’un ton cassant.

- Qu’y-a-t-il ? Pourquoi sommes-nous immobilisés ?

Le cocher, tenant toujours son fouet à la main, ôte son chapeau haut de forme et le regard droit devant l’inconnue qui s’est brusquement matérialisée bégaie :

— La… la sor… sorcière.

Puis terrifié, il jette à terre fouet et chapeau, descend de son siège en bois, et de ses frêles jambes arquées, il prend ses gambettes à son cou, abandonnant les deux sœurs face au danger.

D’une voix dégoulinante de fausse gentillesse, Circella s’adresse aux deux parentes.

— Chères amies, que diriez-vous de sortir de votre carrosse afin que nous discutions.

Les deux femmes obéissent et descendent à l’aide du marchepied. Se trouvant face à la sorcière, elles se tiennent par le bras, comme pour se protéger d’un péril qu’elles devinent, sans pouvoir le préciser.

— Circella, quel plaisir de te voir, se risque timidement Javotte, la plus brave des deux soeurs.

— Nous avons été désolées d’apprendre la mort de Pétunia, ajoute Anastasie craintivement.

— C’est gentil. J’apprécie car je n’ai pas eu beaucoup de marques de sympathie depuis son décès.

Les deux sœurs mal à l’aise préfèrent s’abstenir de tout commentaire.

— Tu te promènes ? demande bêtement Anastasie.

— Oh non, j’avais une raison précise d’être ici, réfute Circella, un sourire mystérieux aux lèvres.

— Ah, vraiment, et laquelle ? s’intéresse faussement Javotte.

— Vous deux.

Un silence pesant semble obscurcir le chemin, tandis que dans le ciel, les étoiles s’éteignent les unes après les autres. Le corps tremblant, Anastasie se réfugie derrière sa sœur, rassurée par sa grande taille. Javotte, qui malgré sa malveillance et ces incessantes querelles avec sa cadette, l’aime tendrement, décide de prendre les choses en main et agite un doigt menaçant en direction de Circella.

— Que nous veux-tu ?

— Enlever l’une d’entre vous.

Javotte en reste muette. Ses grands yeux noirs s’écarquillent de surprise autant que de stupeur. Derrière elle, Anastasie réussit à murmurer :

— Mais pourquoi ?

— Pourquoi devrait-il y avoir une raison ?! Peut-être parce que je suis toute seule désormais alors que vous êtes deux ! Que Pétunia était rousse, Anastasie aussi… bref rien de bien cohérent, mais cela me suffit à moi.

— C’est du grand n’importe quoi ! s’emporte Javotte. Vous n’aviez même pas d’affection pour votre sœur !

— Il faut croire que j’en avais tout de même assez pour ressentir son manque aujourd’hui. Parfois, on ne se rend compte que trop tard de la place que les gens tiennent dans nos vies.

— Je ne vous laisserai pas faire de mal à Anastasie, déclare Javotte d’une voix ferme.

— On verra bien, susurre Circella.

Et d’un éclair jaune émergeant de sa baguette, elle vise Javotte qui s’écroule sur le sol.

Alors qu’Anastasie porte un bras tremblant à son visage pour se protéger, Circella un rictus joyeux aux lèvres, s’avance vers elle et lui tend la main.

— À nous maintenant.

Quand Javotte se réveille quelques minutes plus tard, sa sœur et la sorcière ont disparu.

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