VIII - Antoine

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En fait, je crois que t'aurais préféré te faire tuer.

Qu'une femme trahie débarque chez toi avec une seringue de morphine médicale, te plante et te laisse là, à crever comme un chien.

Mon frère.

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Mais non. La vie n'est pas aussi romantique que ça.

Alors, c'était quoi ? Un suicide ? Une overdose ?

Tu me dis que tu ne voulais pas mourir. Pourtant, ce que tu t'étais injecté aurait suffi à envoyer un rugbyman de deux fois ton poids sur Mars. Et le faire revenir.

Alors quoi ?

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Trois jours. Ça fait trois jours que je suis allé voir cette femme. Je t'en ai déjà parlé, de cette rencontre.

Camille... je l'admire. Après tout ce qu'elle a traversé, parvenir à rester debout. Je sais pas comment elle fait.

Elle a la rage de vivre. Je crois. Est-ce que je l'ai, moi ?

Toi, tu as déjà donné ta réponse.

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Tu as raison, tellement raison.

En fait, ta mort n'appartient à personne. Mais c'est ça qui rend fou. L'idée qu'une chose si personnelle, si intouchable, ait un impact si grand sur la vie des autres... sans qu'ils aient le droit de dire quoi que ce soit.

Sans te juger.

C'est dur.

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Quand je t'ai dit que Camille n'avait rien à voir dans l'affaire, tu semblais déçu. Forcément, tu ne te souviens de rien - ou presque - du soir de ta mort. Hé, avec ce que tu avais pris... Mais tu te souvenais bien d'elle.

C'est peut-être à cause d'elle que tu t'es envoyé la dose de trop. Qui sait ?

Il te faudra admettre ça. Ça prendra du temps.

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Je te regarde errer dans ton appartement, mon cher double toxicomane. Perdu pour la vie, perdu pour la mort. On dirait que tu n'as jamais su quoi faire des deux.

Mais j'ai peut-être une solution.

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J'ai posé une main sur ton épaule.

« Qu'est ce que tu veux ? T'as demandé.

  • J'en ai marre des cartons. Alors... j'ai un truc à te proposer. Tu sais encore marcher ? »

Quelque chose s'est brisé en toi. Puis tu as fondu en larmes.

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T'as une tente ? Un duvet ? De la bouffe en conserve ? Tu dois bien avoir des vieilles chaussures de rando dans un coin. J'en suis sûr.

Et un sac ? Tu as ça, un sac ? Un vrai sac, je veux dire, pas une merdouille de trentenaire métrosexuel.

Elle est où, ton urne ?

Putain, si j'avais su que je te demanderais ça un jour...

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Je suis retourné voir Camille, aujourd'hui. Il y avait une gamine chez elle.

Une espèce d'ado un peu bizarre, paumée. Assise au fond du canapé avec un soda.

Quand elle m'a vu, elle s'est levée et a tendu une main que j'ai serrée. Anaïs. Elle a semblé... comprendre un truc. Tout de suite, elle avait pigé que ma vie avait pris une direction un peu surprenante ces derniers temps.

« Je voulais juste... dire au revoir. »

J'ai bredouillé ça comme un gosse.

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Camille m'a invité à prendre un café que j'ai refusé.

« Je dois y aller. Un truc à faire... avec mon frangin.

  • Je comprends. »

La gamine à l'air absent m'a alors demandé quelque chose de... disons spécial.

« C'est où, le Queyras ? »

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Comment elle sait ça ?

« Comment tu sais... comment tu sais ça, toi ?

  • La semaine dernière, j'ai rencontré un homme qui vous ressemblait drôlement. Il arrêtait pas de me parler de son enfance. D'une randonnée dont il se souvenait encore. Dans le Queyras... C'est votre frère ? »

Je lui ai souri. Ça ne m'était pas arrivé depuis des semaines.

Le monde est fou.

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J'ai enlacé Camille avant de repartir.

Je ne sais pas ce qu'elle a ressenti. Elle était un peu triste, oui, peut-être... Peut-être un peu rassurée, aussi.

J'ai serré une nouvelle fois la main d'Anaïs, la "médium-du-bahut". Enchanté de faire ta connaissance, tout ça. Et bon courage pour la suite.

Puis j'ai quitté la maison. Rapidement.

Je n'avais pas mis de sous dans le parcmètre.

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Noë m'attendait sagement dans la voiture.

« Excuse-moi, j'ai pas pu faire le plein, hein. Tu comprendras. »

J'ai grommelé :

« De toutes façons t'as plus de thunes, frangin. On a cassé ton compte épargne pour payer ta crémation. »

Et je ne sais pas pourquoi mais... nous nous sommes mis à rire.

La voiture démarra dans un gerbe grise.

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