IX - Camille

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Je crois que je vais m'y faire. Tu peux hanter le reste de mes jours.

Que cherches-tu ?

Est-ce que tu regrettes ? Veux-tu que je te demande pardon ?

Tu restes muet.

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Faute de réponse, je me suis habituée à ta présence. Oh, tu peux tourner autour de moi lors de mes cours. Tu peux rester inerte dans un coin du salon à me regarder vivre. Tu peux t'asseoir au pied de notre lit et attendre que la nuit passe.

Je n'en ai plus grand-chose à faire.

Tu feras partie des meubles.

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Je n'ai pas la force de te pardonner, et n'ai pas le courage de te demander pardon.

Alors j'ai décidé de continuer malgré tout.

Continuer avec envie, profiter. Même si c'est difficile. Même si le deuil, avec toi squattant ma vie, s'annonce plus long, plus compliqué.

Un beau jour, tu disparaîtras. C'est ma seule certitude.

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Anaïs est venue à la maison encore deux fois après le départ d'Antoine.

Je la sentais très troublée. Elle m'a raconté pour son père, elle m'a raconté combien elle s'était trompée. J'ai l'impression... qu'elle s'est perdue en route.

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Je n'ai pas trop su quoi lui dire.

Qui suis-je pour lui conseiller de tendre une main vers lui ? Ou de ne plus le revoir ?

Doit-il disparaître de sa vie ? Doit-elle l'inviter à la maison ?

Ce sera à elle de décider. Un jour, elle aura la réponse.

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Quand elle est repartie ce jour-là, je... j'ai eu l'impression que c'était la dernière fois que je lui parlais.

Le lendemain, au lycée, elle a fait semblant de ne pas me voir. Elle s'est renfermée tellement fort qu'il m'a été impossible de l'atteindre. Je crois qu'il vaut mieux la laisser tranquille.

Elle est en train de faire son deuil.

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Quelque temps plus tard, je l'ai trouvée en pleurs dans les toilettes des filles.

Je passais dans le couloir, et j'ai entendu une plainte provenant des sanitaires. Alors je suis entrée. Anaïs était assise dans un coin, à même le carrelage. Je me suis approchée d'elle. Quand elle a redressé la tête, j'ai vu une... une enfant. Une enfant désemparée.

Mais l'enfant qu'elle aurait toujours dû être.

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« Anaïs... Est-ce que tu veux... est-ce que tu veux parler ? »

Demandai-je avec hésitation.

Un grand silence pris place. Un silence de mort. Une élève passa la porte, nous vit, rebroussa chemin.

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Anaïs me regardait, mais ses yeux avaient changé. Il n'y avait plus cet éclat, cette subtile lumière perçante à la limite du dérangeant, ce déchirement du voile.

À la place il n'y avait que son regard à elle, son regard de jeune fille perdue et solitaire. Une adolescente banale, sans trop d'amis, sans trop de confiance en la vie, ni en elle. Elle me souffla quelques mots fatigués.

« Je ne les vois plus. »

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« Maman a eu Dominique au téléphone. Ils se sont parlés. Ça a commencé ce soir là. Au début je n'ai pas fait attention. Mais j'en voyais de moins en moins. »

Elle fit une pause.

« Je me suis rendue compte qu'il y avait quelque chose qui clochait quand... quand j'ai commencé à les chercher. Je... j'étais paniquée, j'avais peur.

  • Peur de quoi, Anaïs ?
  • De ne plus les voir. D'être seule. Vraiment... seule. »

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« Et un jour, il n'y a plus eu personne. Plus que les vivants. Des vivants que je ne connaissais pas, des gens bien trop... rééls. Qui pouvaient me juger, me faire du mal. Pour de vrai. Je croule sous les regards, je ne vois qu'eux. Je...

  • Anaïs...
  • J'ai peur ! J'ai p... »

Elle fondit en larmes. Une crise puissante qui venait de ses tréfonds.

Je la pris dans mes bras.

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Alors tu vois, Louis, que tu restes, je m'en fous. Tu n'es plus vraiment là, de toutes façons. Et je n'ai plus de temps à te consacrer. J'ai mieux à faire.

Parce que les vivants sont plus importants que les morts.

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