IV - Anaïs

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Hier, j'ai parlé à cette femme.

Elle était seule dans la salle des profs. Elle pleurait. Alors j'en ai profité. Je lui ai juste dit que je me doutais de ce qu'elle vivait. Qu'elle pouvait m'en parler.

Elle n'a pas cherché à nier ou me faire passer pour une folle.

Je l'ai juste écoutée.

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Ce matin, je me suis levée tard. De la cuisine me provenait une délicieuse odeur de pain brûlé, de beurre ramolli et de café frais. Maman avait préparé le petit déjeuner.

Je suis descendue pour la remercier et partager un moment avec elle.

Elle avait l'air contente de me voir.

###

Je ne lui ai jamais parlé d'eux.

Je pense qu'elle préfère ne pas savoir. Je ne veux pas l'inquiéter.

Après tout, ils ne me veulent aucun mal. C'est à moi de gérer les choses convenablement. De toutes façons, je n'en ai pas peur. Ils sont nous. Et un jour, peut-être serai-je contente de trouver parmi les vivants une ancre à qui parler.

###

Après une longue douche chaude, je me suis installée dans le fauteuil du salon avec mon livre du moment. Ma mère est sortie jardiner pendant une petite heure, puis m'a rejointe. Ses vêtements étaient pleins de terre. Elle en a mis partout.

­« Dis-moi, ma chérie, tu ne veux pas me donner un coup de main ? »

###

Je l'ai suivie dehors. Nous avons tenté ensemble de déraciner une vieille souche tenace.

Puis ça m'a pris comme ça, d'un coup. J'ai eu une intuition. L'envie de lui poser une question.

Une simple, petite et insignifiante question.

###

« Maman, tu connais un Dominique ? »

Elle s'est arrêtée de respirer. Son corps tout entier s'est tendu, figé.

« Dominique ? Non, ma chérie. Je n'ai pas de Dominique en stock.

  • Pourtant, c'est assez répandu, comme prénom. »

Elle s'est redressée et s'est approchée de moi, se doutant que j'insinuais quelque chose.

« J'ai connu un Dominique. Il y a longtemps. Pourquoi tu me demandes ça ?

  • Et bien... Je connais moi aussi un Dominique. Depuis peu. »

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Je marque une pause.

« On discute de temps en temps, après le lycée. C'est lui qui est venu me trouver. Mais je n'ai aucune idée du pourquoi. C'est comme s'il m'avait tirée au sort pour devenir sa meilleure amie.

  • Ton Dominique... À quoi il ressemble ?
  • À quelqu'un de perdu. »

###

Maman eut une espèce de petit rictus ironique.

« Il a les yeux tombant, un regard de cocker. Plus trop de cheveux. Il porte un vieux pardessus gris sans âge. Comme lui. »

Sa lèvre inférieure commença à trembler. Son regard se noircit.

###

Je m'en doutais.

Je le savais, même. À la seconde où il a débarqué dans ma vie, j'en ai eu le sentiment.

Ma mère a bien connu un Dominique, il y a seize ans. Un type au regard triste et touchant.

Il l'a mise enceinte. Puis il est parti.

Juste... comme ça. Il nous a abandonnées dans un claquement de doigts. La plus grande trahison de sa vie.

Elle ne s'en est jamais totalement relevée.

###

C'est pour ça qu'elle pleure souvent, Maman... Je l'entends depuis ma chambre, quand elle croit que je dors. C'est pour ça qu'elle est seule, aussi.

Parfois, je me dis que ma présence lui fait du mal.

Mais elle lutte contre elle-même avec une force qui m'impressionne chaque jour un peu plus.

Voilà ce que l'on s'est dit dans le jardin, par cette belle matinée d'automne.

###

« Comment va-t-il ? » Me demanda-t-elle avec dans son regard humide une petite lueur d'espoir.

J'ai menti, bien sûr. Je lui ai dit qu'il avait l'air d'aller, malgré tout. Que je ne savais pas ce qu'il faisait dans la vie, que je ne connaissais pas son adresse. Qu'il me retrouvait parfois, juste pour me voir. Discuter.

Elle eut l'air apaisée.

Nous-nous sommes souri.

###

Pourquoi t'es-tu finalement décidé à faire partie de ma vie, toi qui n'a même pas souhaité m'accueillir ?

Pourquoi ?

Tu ne crois pas que c'est trop tard ?

Avoir un enfant. Fonder une famille.

Tu es passé au large de tout ça.

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Harper Lee Le portrait d'une auteure très discrète



Quand certains font le choix de sortir un livre une fois par an, pour être fin prêt pour les prix littéraires, d’autres préfèrent prendre leur temps. Touuuut leur temps. Un état d’esprit qu’affectionnait tout particulièrement Harper Lee.


Retour sur un parcours exceptionnel
Nell Harper Lee abandonne son premier prénom pour éviter toute confusion avec un auteur masculin, est née le 28 avril 1926 à Monroeville (USA).
Elle commence des études de droit qu’elle abandonne rapidement, ainsi que son Alabama natal. Direction la Grosse Pomme pour devenir écrivain.
Harper Lee écrit des nouvelles qu’elle envoie à un éditeur, qui lui conseille de retravailler l’une d’elles pour en faire un roman. C’est ce qu’elle fera pendant plus de deux ans.
En 1960, “To Kill a Mockingbird” ("Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur") est édité. Le roman fait un carton ! 500 000 exemplaires sont écoulés en une année, 30 millions vendus à ce jour. Les droits sont achetés par plusieurs pays, de même pour les droits cinématographiques.
Le livre qui traite des préjugés sur fond de lutte pour les droits civiques pendant la Grande Dépression, est traduit dans 30 langues et est étudié dans de nombreux lycées américains.
Un an après sa sortie, l’ouvrage dont l’auteure s’est largement inspiré de sa propre vie, reçoit le Prix Pulitzer.
En 1962, "Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur" est adapté au cinéma avec "Du silence et des ombres". Le film remportera 3 Oscars.


Timide ? Dépassée par ce succès soudain ? Pendant 40 ans, l’amie d’enfance de Truman Capote, ne donnera aucune interview. Elle laissera juste entendre en 1964 qu’elle travaille sur un nouveau roman mais aucun ouvrage ne sortira.
Cette réserve n’est pas sans rappeler un autre grand auteur américain, JD Salinger.


En 2007, Harper Lee accepte de sortir de sa réserve pour recevoir la Médaille Présidentielle de la Liberté des mains du président Bush mais refuse de faire tout discours.
A 89 ans et 55 années après la sortie "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", Harper Lee fait revivre ses personnages dans "Va et poste une sentinelle", son second roman sorti en 2015. Et c’est sans grande surprise que son éditeur a annoncé que l’auteure ne fera pas aucune promotion.
Après avoir fait figurer son premier roman dans les plus grands best-sellers du 20ème siècle, Harper Lee s'est éteinte le 19 février 2016, à Monroeville, sa ville natale.
“Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur” (Le Livre de Poche - Réédition 2006)
”Va et poste une sentinelle“ (Grasset - 2015).
 
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