I - Anaïs

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Je peux les voir.

Autour de nous.

Partout.

Je n’ai jamais vraiment su pourquoi.

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Ils portent en eux leur étrangeté, la surprise de ne pas être complètement passés de l'autre côté. C'est un sentiment si profond qu'il leur donne une forme éthérée, une espèce de transparence qui les distingue des autres.

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Ils nous observent avec intérêt. Ils jouent, s’amusent de nos vies. Parfois, ils arrivent à enfermer un vivant dans leur monde, comme un enfant ferait avec un insecte. Ils le regardent alors s’agiter, essayer de s’enfuir, se taper la tête contre les murs. En vain.

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C’est ce qu’ils ont fait avec moi. Ça a été dur, au début. Puis doucement, avec patience, ils sont parvenus à m’accepter. Je n’étais plus un jouet, ni même une curiosité. J’étais devenue une sorte… de point d'ancrage.

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Ce n’est pas quelque chose que j’ai choisi. Ce sont plutôt eux, qui m’ont adoptée. Peut-être que j’ai une sensibilité particulière, une ouverture au monde qui irait au-delà du simple mur du réel... Enfin, c’est ce que j’aime à croire.

Et… il y a autre chose.

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Je sens les personnes en contact, elles ont comme une sorte d'aura. Ceux qui peuvent voir au delà de la vie sont bien plus nombreux qu'on ne le croit. Souvent craintifs, agités, bien trop vigilants. Comme je l'étais au début. Je pense que la peur les empêche de s'avouer que rien ne cloche chez eux. Qu'ils sont parfaitement sains d'esprit, que leur expérience n'est qu'une sorte de singularité.

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Il y a cette femme, au lycée. Une prof que je n'ai pas en cours. Je la croise parfois dans les couloirs, les yeux balayant les visages en permanence, comme si elle guettait l’arrivée de quelqu’un. Je sais ce qu’elle craint de voir. Un jour, peut-être, j’aurai le courage d’aller lui parler.

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Je n’ai pas beaucoup d’amis. Je veux dire, d’amis vivants. Ce sont surtout des gens que j'ai connus sur les réseaux sociaux. Ils ne sont pas vraiment là.

En revanche, les autres trouvent souvent en moi une oreille attentive. Comme si j’étais la mieux placée pour leur faire bien vivre la mort...

Enfin, je ne sais pas mais, à quinze ans, on ne connaît pas tellement la vie. Alors ce qu'il y a après...

Si ?

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Il y en a surtout un en particulier, qui apprécie beaucoup ma compagnie.

Ça dure depuis un mois.

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Dominique vient me voir une ou deux fois par semaine pour discuter de tout et de rien. A quoi ressemble la vie d'une ado d'aujourd'hui, ce que j’aimerais faire plus tard… Ce genre de trucs.

Hé, j’ai quinze ans. Plus tard, je veux vivre, et je ne sais même pas ce que ça veut dire.

Il a une cinquantaine d’année et il est un peu miteux, comme fantôme. Je ne sais pas grand chose de lui. Mais je dois admettre qu'il me fait un peu pitié.

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Il a l’air d’en avoir bavé. Alors si même dans son état il n’arrive pas à trouver quelqu’un à qui parler, c’est à désespérer de la mort. Donc, voilà : je l’accueille, je l’écoute, on discute. C’est devenu une sorte de routine. Pas forcément désagréable, mais… s’ils étaient tous comme ça, je passerais ma vie à jouer les psys pour trépassés.

Heureusement qu’il est le seul, Dominique, à donner dans la sociabilité post-mortem.

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Ce n'est pas un don. C'est une solitude.

Une solitude face aux vivants.

Le problème avec les morts, c'est que quand on peut les voir...

... on risque de finir par ne voir qu'eux.

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