Chapitre 14

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L'air, rafraîchi par la pluie, était gorgé d'humidité et mes vêtements collaient à ma peau. J'étais toujours au sol, depuis ma chute, et Jack faisait les cents pas devant moi, me répétant de façon différente, en quoi me tuer arrangerait les choses. Je ne le coupais pas : chaque mot était une seconde de gagné. Tania avait un bon souffle, avait-elle réussit ? Je regardai furtivement à ma gauche : les habitations s'y trouvaient, ainsi que mes potentiels secours. Cette pause involontaire m'avais permis de récupérer quelques forces. Assez pour tenter un dernier sprint...

Jack avait l'air bizarre. Il cherchait ses mots. D'énormes cernes creusaient son visage. On aurait dit qu'il n'avait pas dormi depuis une éternité et je me demandais si le camé de l'histoire, ce n'était pas lui !

  • Pas maintenant !, gémit-il en refrénant une crise de tremblements.

C'était LE moment ou jamais ! Je pris une grande inspiration et m'élançais sur le sentier. Jack me poursuivit en hurlant comme un fou. Il allait me faire la peau ! J'hurlais de toutes mes forces : les professeurs devaient être à notre recherche depuis un moment.

  • Tu ne vas pas t'en tirer comme ça, John !

Je ne perdais pas de temps à lui répondre. Concentré sur ma course, je m'obstinais à appeler au secours. Ils finiraient bien par m'entendre !

Ma voix commençait à dérailler à force d'hurler ainsi, mais je n'y prêtais pas attention. Je sortis frénétiquement de ma poche mon portable pour vérifier le réseau. Par chance, deux barres s'affichaient. Mes doigts tremblaient sur le clavier alors que j'appelais la police. J'entendais Jack râler derrière moi, sa crise s'intensifiait.

Une femme répondit à l'autre bout du fil, mais je n'eus pas le temps de répondre. Jack sauta sur moi en m'agrippant les jambes. Surpris, je lâchais le téléphone et m'écroulais à nouveau au sol.

  • Allô, allô ?

Jack abattit sa machette sur mon portable avant que j'eus le temps de répondre. Le regard fou, il se retourna vers moi ; j'étais le prochain !

Je me relevais d'un bon et m'apprêtais à courir quand des voix retentirent dans la Pinède :

  • John ! John, on est là !

Je n'aurais jamais songé un seul instant qu'entendre la voix de Tania pouvait me faire autant plaisir ! Enfin, les secours étaient là ! Tania avait dû tomber sur les professeurs pendant sa fuite. Le cauchemar allait prendre fin. Les larmes embuèrent ma vue presque immédiatement.

  • Jack, ta mère est là. Elle veut te parler, lança le proviseur.
  • Jack, mon chéri, vient vite me voir et laisse ce pauvre John, je t'en supplie. On va rentrer à la maison.

La femme, qui devait être sa mère, parlait avec des sanglots incontrôlables.

Jack, complétement déphasé, regardait tristement sa machette. J'eus un mouvement de recul qui le fit réagir. Je pivotais brusquement afin de m'élancer vers les secours quand il se jeta sur moi en hurlant :

  • Je n'y retournerais pas !

Je détalais comme un fou et criais à l'aide, tout en me dirigeant vers les voix. Jack, dans un ultime geste de désespoir, lança sa machette dans mon dos. Je n'avais jamais ressenti une telle sensation de douleur ! Mais cela ne suffisait visiblement pas à Jack qui m'avait rattrapé et tentait furieusement maintenant d'enfoncer un peu plus son arme. Je m'étalais par terre, ma vue se brouillait et mes oreilles bourdonnaient. J'eus juste le temps d'entendre des voix autour de moi puis je perdis connaissance.

Tip... Tip... Tip...

Quel était ce bruit désagréable et régulier ? J'ouvris les yeux avec difficulté. Quelque chose me gênait dans mon nez. Je levais mon bras pour l'enlever, quand une douleur fulgurante me rappela à la raison : la course, Mike, Jack ! La machette dans mon dos...

Incapable d'émettre un son, je pleurais en silence. Les larmes dégoulinaient sur le drap blanc qui recouvrait mon torse. Le stress partait peu à peu. J'étouffais intérieurement ; une profonde tristesse s'empara de moi sans que je puisse m'en défaire. Les images choquantes de Mike me revenaient en tête.

L'élancement lancinant dans ma colonne vertébrale ne partait pas et j'appuyais frénétiquement sur le bouton rouge posé à hauteur de ma main gauche. Une infirmière arriva presque immédiatement et m'enleva la télécommande, mes doigts continuaient d'appuyer dessus. C'était comme si j'étais encore bloqué dans cette Pinède et que ce bouton me maintenait dans la réalité.

  • ... À ... À boire, réussis-je à articuler avec peine.
  • Je suis désolée John, tu ne peux pas, pour l'instant. Mais rassure-toi : un tube te permet de rester hydrater.
  • ... Pourquoi ?

Cette fois, j'avais dû faire un véritable effort pour sortir ce mot. Mais l'infirmière n'eut pas le temps de me répondre, la médecin en charge entra dans la pièce. Elle me regarda en souriant :

  • John ! Tu as meilleure mine !

Son clin d'œil me sembla exagéré et je sentais qu'elle devait dire ces mêmes mots à tous ses patients. Elle me prit la tension et griffonna sur l'ardoise accrochée au pied de mon lit. Puis, elle s'entretint brièvement et à mi-voix avec l'infirmière qui hocha la tête. Le seul mot que je réussis à discerner était "opération". La médecin, dont l'étiquette indiquait qu'elle s'appelait Catherine, capta mon regard affolé et m'expliqua en tentant de me rassurer :

  • Ne t'inquiète pas champion ! On va te remettre sur pied en un rien de temps.

Son ton bienveillant ne dura qu'une fraction de seconde, car, déjà, elle demandait par radio, à ses collègues, de préparer le bloc opératoire.

Paniqué, je tentais vainement de regarder sur les côtés. Je ne vis ni ma mère, ni mon petit frère. Ils devaient être là ! Ils ne pouvaient pas être absents en cet instant. Pas après tout ce que j'avais traversé seul !

Les murs commencèrent à bouger tout autour de moi, ce qui accentua ma migraine. Je mis du temps à comprendre que c'était mon lit qui avançait, poussé par un infirmier que je n'avais pas vu entrer. Allait-on m'opérer maintenant ?

Mes mains, les seules parties que j'arrivais à remuer sans provoquer une douleur atroce, s'agrippèrent au drap. C'était l'unique moyen de montrer mon désaccord. Cependant, le trajet dans ce dédale lugubre continuait. L'odeur caractéristique des hôpitaux - mêlant désinfectants et médicaments - m'emplissaient les narines et le tube d'oxygène, toujours en place, m'irritait sérieusement.

On me laissa un moment dans une salle. La télé accrochée au mur déversait les mêmes publicités et spots de préventions en rafale. Les images défilaient devant mes yeux, mais je ne les voyais pas ; j'étais ailleurs. Perdu, quelque part dans un bois, mes oreilles me renvoyaient le son d'une course frénétique comme dans un écho : quand allait-on s'arrêter ?

Soudain, les informations locales captèrent mon attention. Mon collège apparaissait à l'écran, ainsi que quelques professeurs que je reconnus. Le proviseur était interviewé et paraissait très concerné par les événements. Ce n'est que lorsque j'aperçus la Pinède que je fis le rapprochement avec mon cauchemar. Un brancard défila sous mes yeux embués ; une silhouette étendue était recouverte d'une couverture plastifiée. Mike... Tania avait dû les guider jusqu'au corps. Cela avait dû être très dur d'annoncer ce désastre. Un patient sur ma droite augmenta le son et lança entre ses dents : "Pauv' gosses".

J'avais envie de pleurer, mais toutes mes larmes semblaient bloquées et je n'émis qu'un sanglot étouffé. C'était au tour de Tania d'être interviewée. De grosses cernes creusaient son visage délicat et ses cheveux auburn avaient perdu de leur éclat. C'était comme si la lumière qui la faisait rayonner à notre rencontre avait disparu. Elle paraissait apeurée et n'arrêtait pas de lancer des coups d'œil furtifs autour d'elle, comme un animal aux aguets.

  • Mmh, elle est mignonne celle-là ! Dommage qu'elle soit si jeune...

Je frappais de mon poing sur le matelas, ce qui étouffa le bruit. L'homme ne me regarda même pas et continua son monologue pervers.

J'entendis ensuite les mots de Tania :

  • Il faut qu'on le retrouve ! Vous ne comprenez pas : on est en danger, surtout John...

Le journaliste tentait de la rassurer, en vain. La jeune fille passait frénétiquement ses mains dans ses cheveux légèrement emmêlés et s'exprimait par des gestes saccadés et démonstratifs. Si je n'avais pas vécu cette horreur avec elle, je lui aurais trouvé un grain.

Je ne comprenais plus rien : Jack n'avait donc pas été arrêté ? Tout ce dont je me souvenais, c'était la douleur atroce dans mon dos et des gens qui se rapprochaient de moi. Après, c'était le trou noir. Jack avait très bien pu détaler avant que les secours n'arrivent ! Cette idée me glaçait le sang : il était donc en liberté ?

Soudain, sa photo apparue à l'écran. Mon malaise, qui s'accentuait au fur et à mesure, se transforma en oppression insupportable. De grosses gouttes de sueurs perlaient sur mon visage et mes mains moites s'agrippaient de nouveau à la couverture. Le journaliste à la voix théâtrale, qui n'avait rien "d'humain", énonçait une rapide biographie de Jack. Ce n'était pas possible ! On n'avait même pas montré Mike - la famille ayant sûrement refusé, ce qui était normal - et à la place, ce tueur faisait la une ! Sa mère, qui sanglotait, n'arrêtait pas de répéter les mêmes phrases en boucle :

  • Ce n'est pas possible, c'est mon bébé, mon petit Jack. Oh... Il faut qu'on le retrouve, il faut qu'il se rende ! Il a besoin de soins...

Son apparence contrastait avec les paroles de Jack. La suite de l'interview conforta ce que je savais plus ou moins déjà : Jack, psychologiquement instable, n'avait pas supporté le divorce de ses parents et la fréquence de ses crises d'angoisses avaient augmenté. La fermeture de la boucherie avait été l'élément déclencheur de sa folie et de son internement. Il avait réussi à s'échapper - on ne sait comment - trois jours auparavant. Il avait déjoué la surveillance et ne prenait plus son traitement régulièrement. La date de son évasion concordait avec le discours de Tania, qui affirmait l'avoir seulement revu il y avait trois jours, depuis l'année précédente. Elle n'était pas au courant de sa maladie lorsque les deux adolescents avaient organisé ce canular.

Le gros titre "Une blague qui tourne au drame" défilait sans relâche dans la barre, en bas de l'écran. Le journaliste expliqua de long en large les banalités qu'il savait sur l'affaire - c'est-à-dire, pas grand-chose - et repassait les images en boucle, changeant seulement deux ou trois tournures de phrases. Ils étaient même allés jusqu'à schématiser le parcours avec les différents angles possibles de l'attaque sur Mike.

Nous voir en grossières silhouettes digitalisées avait un effet très étrange et je n'arrivais pas à me dire que ce dessin me représentait. À quoi cela leur servaient-ils de montrer ça aux gens, mis à part contenter les assoiffés de rubriques glauques ? Je bouillais de l'intérieur et j'avais hâte que les infirmiers m'emmènent ailleurs. L'homme à côté de moi buvait toutes les paroles en dégustant bruyamment un snack chocolaté. Le journaliste poursuivait passionnément son discours, accentuant certains mots pour frapper l'audience :

  • Une blague de collégien qui tourne au cauchemar... Le collège et la ville sont en deuil... Bilan : un mort et un adolescent dans un état critique... Le tueur présumé... toujours en cavale.

Stop ! Que ces images cessent et qu'on coupe le son ou j'allais devenir fou !

Heureusement, deux mains puissantes s'emparèrent des poignées de mon lit et l'on me transporta dans une autre salle. L'ambiance était à l'opposé de celle que je venais de quitter. Plongé dans la semi obscurité, on me déposa sur une table de travail. Mon dos, lors du déplacement, ne me fit pas souffrir : merci pour l'injection reçue plus tôt !

Là, posé sur le ventre, les bras le long de mon corps et la tête bien calée dans un trou capitonné, je plongeais dans un sommeil profond.

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