Pas de fumée sans feu.

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Ses paupières étaient bien trop lourdes. Une faible lumière venant de derrière lui éclairait la toute petite pièce dans laquelle il se trouvait. Un courant d'air glacé vînt caresser son torse. L'effort qu'il devait faire pour garder les yeux ouverts était trop intense et il s'endormit de nouveau.

 

* * *

 

Adam écrasa sa cigarette consumée sous le talon de sa chaussure et releva le col de son manteau. La pluie s'abattait inlassablement sur les quais de Bordeaux tandis que le commissaire Nigel scrutait sa ville, seul, comme il aimait l'être. Cela faisait maintenant trois jours qu'il n'avait pas fermé l'œil. Et pour cause, sa dernière enquête l'obsédait à chaque instant du jour et de la nuit. À tel point que sa petite amie avait quitté son appartement la veille. Mais Adam devait l'admettre, c'était mieux ainsi.

Depuis près d'un mois, les forces de police étaient sur le pied de guerre. Aucune émeute à surveiller, ni de trafic à démanteler. Cette fois-ci, il s'agissait d'un individu ; une personne, une seule qui avait peu à peu transformé Adam Nigel et ses hommes mais également la population de la ville. Cet individu faisait couler autant d'encre que de sang et cela ne semblait pas près de s'arrêter. À ce jour, huit victimes avaient été découvertes, chacune dans des conditions plus terrifiantes les unes que les autres.

La première, un maître-nageur, avait été attachée à un poids par les pieds au fond d’une piscine, les mains liées dans le dos et complètement nu. Chose encore plus troublante, la tête de la victime se trouvait à moins de dix centimètres de la surface de l'eau, rendant la noyade encore plus abominable. Le second mort était un dompteur de fauves, il fut retrouvé dans la cage de ses bêtes à moitié dévoré, ligoté aux barreaux et bâillonné, encore une fois nu.

Très vite, les enquêteurs s'étaient rendu compte de l'évidence. Le meurtrier tuait ses victimes dans leur propre élément. Les cadavres suivants furent tous retrouvés suivant le même mode opératoire : victime entièrement nue, mains et pieds attachés et mort en lien avec la profession de la personne.

Les médias lui avaient rapidement donnés un surnom des plus évocateurs : le Bourreau. Il n'y avait toutefois aucune preuve concluante qu'il s'agissait là d'un homme et non d'une femme. Certaines hypothèses émettaient même l'idée d'un « groupe » et non d'un tueur solitaire mais Adam n'y croyait pas vraiment.

Il sortit de sa poche son paquet de clopes déjà bien entamé et alluma sa quarante-et-unième cigarette de la journée. Mais pouvait-on parler de journée alors que le commissaire Nigel ne dormait plus ? Il se demandait parfois s'il n'était pas en train de devenir cinglé. Tous ces morts, dans quel but ? Encore un fou perturbé par une enfance difficile ? Ou un jeune étudiant désireux d'imiter un quelconque tueur issu d'une série américaine ? L'individu – quel qu'il soit – passionnait profondément Adam, autant qu'il l'effrayait. En réalité, un profond malaise s'était installé dans l'esprit du fonctionnaire de police depuis la découverte du dernier crime en date du Bourreau. Adam croyait avoir tout vu en matière de mise en scène morbide mais ça...

Les policiers avaient retrouvé Mme Planchard, l’épouse d’un boucher dans la chambre froide de leur boutique. Nue, accrochée par l'entre-jambe à un croc tel un porc, les mains ligotées et éventrée du nombril à la gorge. Devant ce massacre, même le médecin-légiste n'avait pu retenir un haut-le-cœur. Le mari, lui, était encore vivant mais attaché à la carcasse d'un bœuf dans la même pièce, bouche bâillonnée et yeux bandés. Il avait assisté à toute la scène sans pouvoir faire le moindre geste, ni faire quoique ce soit, entendant simplement les supplices de sa femme du début à la fin.

L'image du corps mutilé de cette pauvre femme frappa de plein fouet le commissaire. Il se pencha en avant au bord des quais, vomissant le peu de nourriture qu'il avait réussi à avaler le matin.

Les journaux régionaux parlaient du Bourreau midis et soirs, pas un jour sans que quelqu'un en parle. La peur était palpable dans toute la ville et une panique même de petite ampleur était envisagée si les morts continuaient à s'accumuler. La veille, le maire avait enjoint Adam Nigel, en tant que jeune commissaire de police de Bordeaux, à passer au journal du soir pour faire un communiqué sur l'enquête et inviter chaque citoyen à la prudence. Adam avait accepté non sans émettre quelques doutes sur l'efficacité d'un tel message, mais il l'avait fait. Au fil de son discours télévisuel, Nigel s'était peu à peu désinhibé de sa peur de la caméra pour finir par ces mots :

— … sans pour autant céder à la panique mais méfiez-vous des inconnus, plus que jamais. L'homme ou la femme coupable de ces actes terribles peut se cacher partout, il est très certainement une personne en apparence tout à fait normale. Il ou elle est sans doute comme vous et moi, a peut-être un chien, arrose ses plantes vertes et regarde la télé. C'est pourq...

En un instant, un frisson parcourut l'échine du commissaire. La télévision, son communiqué. Mais il se reprit.

— C'est pourquoi, je vous invite à la plus grande prudence. Merci.

Mais le mal était fait, le chasseur s'était montré à sa proie.

Sa cigarette consumée jusqu'au filtre, il s'en débarrassa rapidement dans la Garonne. La pluie avait cessé. Le mauvais temps avait rendu désert les quais, l'odeur du goudron humide arriva jusqu'aux narines d'Adam. Il lui fallait avancer dans son enquête, trouver des pistes. L'interrogatoire du boucher n'avait rien donné, hormis peut-être la confirmation qu'il s'agissait bien d'un homme. Le boucher – de forte corpulence – avait été préalablement assommé d'un seul coup de poing au niveau de la tempe. Leur homme était très bien préparé. Maniaque, sans doute sportif, instruit et d'une grande intelligence.

La fumée de cigarette l'envahit tout d'un coup, l'odeur de tabac enivrant son esprit et ses sens, avant qu'il ne se souvienne qu'il avait jeté sa cigarette dans le fleuve …

 

* * *

 

Ses paupières étaient bien trop lourdes. Le courant d'air se fit plus pressant sur sa peau. Adam finit par ouvrir complètement les yeux. La source de lumière éclairant la pièce se trouvait toujours derrière lui, laissant dessiner sur le mur lui faisant face sa propre silhouette assise sur une chaise de bois. Il voulut se lever, sans en être capable. Ses mains étaient liées au dossier en bois et ses jambes aux pieds de la chaise. Son corps nu suait abondamment ou peut-être était-ce de l'eau sur son corps ? Une étrange odeur brûlait les narines du commissaire. S'était-il endormi sur les quais ? Était-il dans un cauchemar ? Ses insomnies l'avaient peut-être quitté mais si c'était pour vivre un tel songe, rester éveillé n'était sans doute pas plus mal.

Un grincement de porte se fit entendre derrière Adam. Le policier se surprit à trembler, son souffle était devenu irrégulier et un nuage de vapeur s'échappait de sa bouche. L'air froid avait envahi la petite pièce. Des pas rapprochaient quelqu'un de Nigel et le commissaire put distinctement voir une deuxième ombre apparaître aux côtés de la sienne. Une respiration froide résonna à l'oreille du prisonnier, l'inconnu posa sa main gantée dans les cheveux trempés du commissaire et alors il brisa le silence de peur.

— Monsieur Nigel, enchanté.

La voix était sombre et forte, claire et précise, tel un acteur jouant sur les planches.

— Je dois avouer que vous n'étiez pas dans mes projets. Pour l’instant, tout du moins.

Se redressant, l'homme passa de l'autre côté de la tête d'Adam. Il posa cette fois-ci ses deux mains sur les épaules dénudées de son invité.

— J'ai adoré ce moment à la télévision, lorsque vous compreniez... lorsque vous avez senti mon regard se poser sur vous. Vous saviez que j'étais là, quelque part à vous observer à travers ce petit écran. Cette courte hésitation. J'en ai presque joui tant cet instant était fort ! Et vous voilà aujourd'hui, entre les mains de celui que ces crétins de journalistes si utiles ont baptisé le Bourreau. Quelle triste histoire n'est-ce pas ?

Adam était complètement perdu, cet homme était terrifiant. Il en avait presque la nausée, l'odeur oppressante de tout à l'heure était toujours là et il faillit bien tourner de l'œil mais se força à prononcer quelques mots pour gagner du temps. Mais pour quoi ? Il se le demandait.

— Si utiles, à quoi ? demanda-t-il.

— À mon pouvoir. Je pensais qu'un grand officier de police comme vous l'aurait compris. Sans les médias, qui aurai-je effrayé ? Les policiers ? Les familles des victimes ? Non, ce n'est pas suffisant. Tous les jours, des jeunes meurent sur la route sans que personne n'en parle vraiment. Les masses ! Voilà ce que je veux ! Un véritable jeu de dominos ! J'adore les dominos, pas vous ? Les hommes sont exactement pareils. Poussez-en un et les autres s'effondrent d'eux-mêmes. C'est si jouissif de voir ces foules apeurées à la simple prononciation d'un nom. Qui m'a donné un nom ? Qui parle de mon œuvre ? Qui entretient le mythe ? Le Bourreau ou les médias ? On en viendrait presque à se demander qui est le tueur, n'est-il pas vrai Monsieur Nigel ?

À nouveau, les yeux d'Adam devinrent lourds et il crut s'effondrer lorsque son vis-à-vis lui donna une claque sur la joue.

— Parlons de vous à présent, commissaire. Vous avez l'air usé, fatigué. Serais-je la cause de tout ceci ? J'en suis désolé.

L'homme marchait sans discontinuer de gauche à droite derrière Adam, d'un pas lent et terrible.

— Je vous ai observé durant des heures. Quarantaine, gros fumeur, insomniaque, sans doute alcoolique à vos heures perdues au bureau. Qu'avez-vous pensé de mon approche ? Subtile l'odeur du tabac, n'est-ce pas ? Comme quoi parfois, on lit des choses vraies, dans votre cas : fumer tue.

Cette ultime phrase du tueur fut reçue comme un jugement dernier par Adam. Il allait donc le tuer lui aussi ? Il voyait déjà d'ici ses collègues le découvrir dans quelques jours. Quelle fin.

Mais tandis que la confusion étreignait Adam Nigel, le Bourreau passa pour la première fois devant sa proie. L'homme était habillé d'une veste en cuir simple, d'un jean et de chaussures de marches. Son visage caché par une cagoule laissait simplement entrevoir sa bouche et ses yeux clairs. Il avait en main le paquet de cigarettes d'Adam et ce dernier eut peur de ce qu'il comprenait.

— Voilà ! C'est ça ! dit le tueur en pointant du doigt le visage de Nigel. C'est ça ! Ce regard ! Illuminé ! Vous avez compris ! Il en est toujours ainsi. Les hommes ne comprennent que trop tard leurs mauvaises actions et les conséquences de leurs actes. À chaque fois, ils ont eu ce regard. Quel instant magnifique.

De sa main libre, il saisit le briquet d'Adam et l'alluma. Il le porta ensuite à sa bouche où l'une des cigarettes du commissaire reposait. Le Bourreau aspira une grande bouffée avant de laisser s'échapper un nuage de fumée à travers sa cagoule.

— Pardonnez pour l'odeur désagréable mais je n'avais que de l'éthanol pour vous asperger entièrement.

Les nerfs d'Adam lâchèrent à ces mots cinglants. Ses muscles se relâchèrent et il pleura.

— Pourquoi ?! Pourquoi tuer ! Pourquoi cette violence ! hurla-t-il de toutes ses forces.

Les doigts propulsèrent la cigarette en train de se consumer en direction du corps imbibé d'alcool de Nigel. Et avec calme, un sourire aux lèvres, le Bourreau de répondre :

— Parce que c'est bon.


À suivre.

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