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    La Toyota approcha de la barrière de péage déserte. Tout semblait parfaitement normal. Les nuages bas comme les panneaux LED des voies se reflétaient dans les flaques d'eau. Sur le parking deux Ford Focus de la gendarmerie campaient devant un petit bâtiment de crépis beige et  trois camions de marchandise stationnaient les uns a cote des autres, rideaux tirés. Un peu plus loin un quatrième poids-lourd ronronnait grassement, portière ouverte. La pluie battante avait trempé la moitié du siège.

Dans l'une de ces guérites quelques vêtements abandonnés trahissaient la présence passée d'un agent de péage, mais Bertrand ne jugea pas nécessaire de s'en assurer. Il appuya sur un gros bouton jaune, prit le ticket que la machine proposa et le glissa dans le pare-soleil, comme il l'avait toujours fait. La barrière se leva et le véhicule s'élança sur l'asphalte luisant.


    Il ne s'étonna pas que l'autoroute fut dégagée. Durant les heures creuses de la nuit – quand « ca » s'était produit – le trafic était quasi inexistant. Tous les cinq à dix kilomètres cependant il était contraint de ralentir pour contourner un véhicule accidenté. Il prit vite l'habitude de slalomer entre les débris sans même remarquer la carcasse. La première fois qu'il en avait rencontré une pourtant, il s'était arrêté. Il en avait fait le tour et avait remonté le scenario qui avait conduit la berline bordeaux à s'écraser contre une borne de sortie. Il s'était vite aperçu que le scenario était toujours le même: le véhicule, soudain livré à lui-même, ralentissait sans pour autant s'arrêter (il restait en prise, autour de 80 km/h estimait-il) et dérivait doucement jusqu'à ce que son flan tangente la glissière. Il la suivait alors sur des kilomètres, dans ce qu'il imagina être un concert d'étincelles, à la vue des traces de peintures noircie sur les rails. Il terminait enfin sa course lorsqu'une sortie ouvrait une brèche dans la barrière de sécurité. Il s'y engouffrait et remontait jusqu'aux, ou bien percutait la borne vert sapin aux chevrons réfléchissants. 

Il arrivait que quatre à cinq véhicules, contenus par les rails comme sur un circuit de voitures électriques, suivent le même fil et se percutent les uns après les autres à la faveur d'un virage, d'un dénivelé trop prononcé ou d'une sortie d'aire de service. Bertrand vit ainsi à quelques reprises d’étranges trains de véhicules encastrés sur le bas-côté, les uns à la suite des autres comme des auto-tamponneuses de fêtes foraines.


    À mesure que défilaient, à intervalles réguliers, les marques blanches de la ligne discontinue, la routine des trajets autoroutiers, reprenait ses droits. Il alluma la radio et n'y trouva que du classique. Il la coupa aussitôt et s'adressa à Samy. « Ca va la route mon pépère? ». Roulé en boule sur le siège passager, Samy dormait en soufflant. Son sommeil bienheureux reflétait l'infinie confiance qu'il avait placée en son maitre. Bertrand revint à la route, sourire aux lèvres. Il était épaté par la sérénité paisible de son compagnon et se prit a rêver que la réincarnation existât pour pouvoir se réveiller un jour dans les souliers confortables d'un canidé.

Cette idée le fit tiquer, et il se prit à envisager l'épreuve qu'il vivait sous un angle mystique. Et si, se dit-il, était-ce juste une étape transitoire entre la vie et la mort, un examen de passage avant une hypothétique réincarnation? Se pourrait-il que je sois au purgatoire? Il se dit alors qu'on attendait peut-être de lui qu'il fasse quelque chose de particulier, ou du moins qu'il se comporte d'une manière adéquate.

Qu'il expie ses péchés. 


    Il y songeait encore quand, aux alentours du cinquantième kilomètre, il croisa un panneau lumineux orangé rappelant les conditions de circulation. « PAR TEMPS DE PLUIE   JE RALENTIS   110 ». Il s'étonna d'abord que la météo du jour soit correcte, avant de rectifier. Ce n'était pas si surprenant dans un monde ou l'intendance de nos vies quotidiennes était depuis longtemps sous-traitée aux machines. Le panneau lui rappela surtout que ces sacro-saintes limitations de vitesse, qu'il n'avait jamais dépassé, n'étaient que des conventions sociales, et n'avaient des lors plus lieu d'être. Il appuya doucement sur l'accélérateur. La machine dépassa le cent-quarante et commença à s'agiter. Il grimpa à cent-cinquante avant de ralentir, troublé par les vibrations anormales du châssis. Il se sentit soudain coupable, et plus encore, idiot. C'est alors qu'un frisson remonta dans son dos. Il se sourit à lui-même dans le rétroviseur et accéléra de nouveau. Cent-soixante, cent-soixante-dix. A cent-soixante-quinze, le bridage électronique du moteur s'enclencha et la voiture s'essouffla soudain en un ronflement poussif. Convaincu d'avoir affaire à une panne, il se pencha sur le tableau de bord, guettant l'apparition d'un quelconque voyant quand soudain, une masse brun pâle apparut au milieu de la route. Il sauta sur les freins. Samy fut projeté sous le tableau de bord. La Toyota tangua. L'électronique donnait de son mieux pour conserver la trajectoire. Le pied de Bertrand tressautait sur la pédale de frein comme sur une roue crantée.

La voiture s'immobilisa à une trentaine de mètres du point d'impact supposé. La masse brune s'avéra être une biche. A l'approche de la voiture, elle s'était d'abord figée, puis d'un bond avait franchi le terre-plein central, bien avant que la voiture ne fut sur elle. Elle se tenait désormais sur le bord opposé de la route et observait son curieux assaillant.

Bertrand se pencha sur Samy, s'assura qu'il n'avait rien et l'aida à regagner le siège. Il se tourna alors vers l'accotement. L'animal était encore là. Il se tenait de profil, immobile devant un décor forestier, rappelant une peinture naturaliste flamande. La biche fixait Bertrand qui la fixait en retour, dans un de ces moments de flottements aussi courts qu'interminables. Puis sans crier gare, elle sauta au bas de la chaussée et disparut dans les bois. 

Bertrand baissa la vitre d'une pression sur le bouton de la portière et observa les feuillages frémir. Il eut l'impression très nette que la foret lui tendait les bras et l'invitait à entrer. « Juste pour voir ce qu'il y a derrière ces branchages », s'entendit-il penser. L'idée de quitter la voiture et de suivre l'animal lui traversa l'esprit. Pourquoi pas? Juste pour voir ce qu'il y a derrière... 

Samy aboya soudain, le sortant de sa rêverie. Il jeta un coup d'œil vide à son chien puis posa les mains de part et d'autre du volant et reprit la route sans un mot.


    Les essuie-glaces balayaient le pare-brise à un rythme soutenu. Bertrand roulait désormais à quatre-vingt-dix, le buste en avant. Il sentait sa nuque progressivement se raidir et reconnut là un signe évident de fatigue. Il se résolut à prendre une pause quand il dépassa un panneau qui annonçait « CHARTRES   48 », puis juste après « Aire de Montigny-le-Chartif   2 km ». Des pictogrammes indiquaient la présence de tous les services a-même de restaurer la mécanique et son chauffeur.

Celui qui montrait une tasse de café fumant l'interpella. Il pensa tout à coup à ce vieux slogan qui avait un jour marqué son esprit, mais qu'il n'arrivait plus à identifier: « Une pause s'impose! ». Il se mit alors à réciter quelques-uns des slogans qui lui revenaient spontanément. « Vas donc chez Speedy », « Carglass répare, Carglass remplace », « Renault 4, une affaire qui tourne ». Faire de la publicité n'est pas un art bien compliqué, se dit-il. Il suffisait de faire simple et court. Et con. « Ne prenez jamais la route sans un verre de Cointreau » déclara-t-il sur un ton sentencieux, le doigt posé sur le flan du nez. Il sourit tandis que Samy levait une oreille dans sa direction. La réclame, se dit-il, encore un vestige de l'autre monde qui ne me manquera pas.

A l'approche de la sortie il mit son clignotant et s'engagea sur la rampe d'accès. La station-service Total ressemblait à toutes les stations-services Total du pays. Sans la berline Mercedes encastrée dans l'une pile de protection des pompes, on aurait pu penser que tout était normal. 

Bertrand  stationna la Prius a la pompe numéro quatre et sortit dans l'air frais et humide. Il remonta le col de sa veste en frissonnant puis fit le plein. 

La transaction se déroula le plus naturellement du monde. La carte de crédit fut acceptée et l'essence coula presque tout de suite. Il ne s'en étonna pas: les transactions bancaires étaient automatisées depuis longtemps.


    La poignée de la pompe claqua entre ses doigts. Il reposa le bec, replaça le bouchon du réservoir et se dirigea vers la boutique de crépis beige. Derrière la porte une doudoune blanche en nylon trainait sur le sol. Il l'enjambe et parcourut des yeux les rayons du magasin. Deux tas de vêtements se tenaient autour d'une table haute, face aux machines à café. Une autre se trouvait sans doute derrière le comptoir. En dehors de ça, tout était parfaitement normal. Les comptoirs frigorifiques bourdonnaient en irradiant d'une lumière crue les sandwichs qui bien que peu appétissants, semblaient consommables. Il fit ses courses et emporta un sandwich jambon-emmental, un autre au thon, un sac de chips saveur poivre et citron, un Mars, une bouteille de Coca-Cola et trois bouteilles d'eau. Il déposa le tout sur une sorte de table de pique-nique d'intérieur puis retourna aux réfrigérateurs. Il saisit deux plats préparés qu'il vida et utilisa comme écuelle pour le chien. En revenant il passa près de la caisse et se pencha. Il aperçut un uniforme d'un rouge flamboyant chiffonné sur des baskets dont il ne distinguait que les pointes. 

Il s'assit et mangea le sandwich au thon en silence. Il chercha ensuite de la monnaie dans sa poche et acheta un café, qu'il but debout près de la machine. Dans cet océan de bizarrerie, il existait encore quelques ilots de normalités.

Il reprit la route aussitôt qu'il eut fini le sachet de chips et la barre chocolatée. « Un Mars et ça repart », dit-il à Sam tandis que la Toyota prenait de la vitesse.


    L'autoroute dessinait une courbe légère en montée vers la gauche, puis plongeait en pente douce vers la droite avant de remonter une crête. Au fond du vallon, il distingua une série d'essieux noirs. Un camion s'était couché sur le flan dans toute la largeur de la chaussée. Il immobilisa la voiture et dut se résoudre à rebrousser chemin. Il fit demi-tour, passa devant l'aire de service qu'il avait quitté quelques minutes auparavant, et continua sur huit kilomètres jusqu'a la première sortie.

Il arriva sur un rond-point et avisa les panneaux. Montigny-le-Chartif, Vieuvicq, Ermenon-La-Petite... Il adorait ces noms cocasses de patelins français. Si vieillots, si surannés et in fine si charmants.

De la boite à gants il sortit un GPS qu'il installa sur le tableau de bord et le programma pour qu'il le conduise à la capitale. Bertrand s'engagea sur le rond-point et sans prêter attention à l'appareil qui lui intimait l'ordre de choisir l'autoroute, il prit la direction de « PARIS par la RN ». 

La Toyota filait a un train de sénateur sur l'étroite route de campagne, épousant les courbes du relief, grimpant puis plongeant, tournant à gauche, à droite, puis à gauche encore. Samy n'appréciait guère les virages. Il s'était redressé sur ses pattes et tachait en vain de se mettre au diapason.

La route devint plate et droite. Ils franchirent les limites d'une petite agglomération déserte, excepté deux ou trois chats errants. Rien d'étonnant pour un après-midi pluvieux de septembre, se dit-il, je n'aurai surement croisé personne même en temps normal.

Le bourg était un alignement de maisons basses, séculaires et décrépites. La boulangerie et le café-presse semblaient avoir survécu au supermarché du bourg d’à côté (il y en avait forcément un). La boucherie n'avait pas eu cette chance. Il ne restait de l'antique commerce qu'une vitrine de verre sale encadrée d'un panneau de bois à la peinture défraichie sur lequel on devinait « BOUCHERIE - CHARCUTERIE - PLATS PREPARES ». Quelques maisons neuves apparurent à la sortie du village, dans un semblant de lotissement, puis ce fut tout. 

Peu après le système de navigation les conduisit jusqu'à l'entrée de l'autoroute. Ils s'y engagèrent et poursuivirent leur chemin. Au loin pointaient vers le ciel les flèches vert-de-gris de la cathédrale de Chartres. 


    A l'approche de la barrière de péage de Saint-Arnoult, l'air se mit à empester le caoutchouc brulé. La chaussée s'élargit soudain. Bertrand s'arrêta net et descendit de la voiture, abasourdi par le spectacle. Des dizaines de véhicules, écrasés contre les piles de béton qui entouraient les cabines de péage, s'emboitaient et se chevauchaient dans un gigantesque amas de tôle pliée et de plastique fondu. Une Smart avait valsé comme une quille de bowling et se tenait en équilibre sur une guérite défoncée, deux mètres au-dessus du sol. Des flammes gigantesques s'élevaient au-dessus du magma de métal tandis qu'une épaisse fumée noire se dégageait du brasier et montait dans l'air en tourbillonnant. 

Il observait danser les flammes, fasciné par leur aisance à engloutir et consumer. Quelque chose d'autre pourtant retenait son attention. Quelque chose d'anormal et de vaguement familier. Cette façon qu'avait le feu de se répéter peut-être, comme un motif musical qui tournerait en boucle. Il y avait aussi ce crépitement, plus proche de celui d'une cheminée que d'un brasier de métal. En fait, se dit-il, ce feu crépite exactement comme un feu de cheminée. Il lui revint en mémoire celui de Mamie Jacqueline, dans lequel il jetait enfant des buches de sapin puis observait, accroupi devant l'âtre, le résineux craquer et siffler. Il balaya d'un revers de main ce souvenir et se dit que le feu, sans doute, faisait le même bruit partout.

Partout. 

Il se demanda tout à coup dans quel état il trouverait Paris. Il ne l'avait imaginé jusque-là que comme une destination touristique, une carte postale: inerte, vide, sans danger. Se pourrait-il qu'elle soit en proie aux flammes, ravagée, impénétrable? Les flammes dansaient encore dans son regard soucieux quand soudain un pneu éclata. Un bout de caoutchouc sauta de la fournaise en sifflant et décrivit un arc de fumée avant de retomber lourdement à une dizaine de mètres de la Toyota. Le bruit de l'impact, vaguement organique, le sortit de sa torpeur. Il remonta en voiture. 

Samy le dévisageait. « Oui mon pépère, j'ai vu, c'est dangereux par ici. On s'en va. » Ils s'engagèrent sur la voie de péage la plus éloignée du brasier. Bertrand glissa sa carte dans la fente de la machine. Elle le remercia d'un « Merci, bonne journée ». Ils franchirent la barrière et s'éloignèrent en vitesse.

L'odeur de brulé qui imprégnait les sièges les suivirent jusque dans le cœur de Paris.


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