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    Il se réveilla en douceur. Ce fut d’abord le piaillement des oiseaux, insouciants comme tous les matins du monde. Il retira son bras engourdi, puis ce fut la lumière chaude à travers ses paupières. Il ouvrit enfin les yeux, lentement, et ce fut le kaléidoscope des couleurs tièdes de l’aube, que le lustre du salon captait dans ses ampoules argentées.

A mesure qu'il émergeait du sommeil le fil des évènements lui revint en mémoire. Le sacrifice de son chien, le suicide avorté, l'apparition du message, la vérité destructrice. Il referma ses paupières. Il ne tenait plus à les ouvrir. Jamais. L’envie de vivre s’en était allé avec les révélations de son demiurge. Il était anéanti. Un vide sidéral dévorait sa poitrine. Au prix d’un effort surhumain il releva la tête pour apercevoir le corps sans vie de son chien adoré. Il la laissa retomber aussitôt. Qu'ai-je fait, se dit-il? Qu'est ce qui m'a pris?

Il alla boire au robinet de la cuisine et prépara un café. Quand il revint au salon, l'écran de la télévision était allumé. Il eut confirmation, s’il en doutait encore, qu’il n’avait pas rêvé :

Ordinateur SVP

 « Minute, j'arrive. » dit-il d’un ton las. 

« Bonjour Bertrand. Bien dormi?

— Comme un mort. Pas un rêve, pas le moindre petit sursaut pendant mon sommeil, le black-out total. C'est à vous que je le dois, comme tout le reste?

— Non, c'est peut être une conséquence du choc cognitif que vous avez reçu hier, ou bien vous aviez simplement besoin de dormir.

— Alors... c'est donc vrai? Vos recherches, les simulations, les mondes virtuels.

— Oui.

— Mon dieu...

— Je suis navrée Bertrand.

— Ce n'est pas de vous dont je parle quand je dis "mon dieu". C'est une expression. Je ne voudrais pas que vous preniez la grosse tête.

— Je m'en doutais...

— Je ne m'en remettrais jamais vous savez? Comment le pourrais-je, en sachant ce que je sais?

— …

—  Reprenons là où on nous en étions hier si vous voulez bien, j'ai besoin de comprendre.

— D'accord. Allez-y.

— Expliquez-moi encore : vous êtes capable de modéliser le monde entier, dans toute sa diversité? Chaque molécule de la Terre? Ça me parait techniquement inconcevable. Comment est-ce donc possible?

— C'est là le cœur du programme que j'ai conçu, et dont je ne suis pas peu fière je dois l'admettre. Il commence par quelques règles universelles de physique, comme je l’ai expliqué plus tôt. On est alors à l'échelle atomique. Quand la combinaison de ces atomes produit quelque chose de nouveau, une bactérie par exemple, le programme crée un nouvel objet « bactérie » et sa constitution atomique devient un simple attribut de l'objet. Le modèle s'allège alors considérablement, passant de milliards d’objets « atome » a un objet « bactérie » unique. Et ainsi de suite, les cellules deviennent protocellules qui deviennent virus qui deviennent nodules, plantes, insectes, mammifères. On ne définit donc pas d'objet particulier, vous comprenez, on les laisse se créer d'eux-mêmes. On jette les ingrédients présumés de la vie dans une grosse marmite, on met le couvercle et on laisse mijoter treize milliards d'années, pour parler en langage imagé. Le reste n'est qu'une question de puissance de calcul.

— A ma connaissance, on ne peut pas faire ce genre de choses chez nous, du moins je l'espère. 

— En effet, des calculs comme ceux-là ne sont pas encore à votre portée mais vous n'en êtes pas si loin. Vous avez déjà des superclusters assez puissants, et de ce que j'ai pu constater, vous vous apprêtez à mettre au point l'ordinateur quantique. Ce ne sera alors plus qu'une question de temps avant que vous ne disposiez d'une puissance équivalente à la nôtre.

— Mais alors, si un chercheur de notre monde lançait le même genre de simulation que vous ...

— On serait en présence de mondes gigognes sur trois étages! Ce serait un beau casse-tête philosophique, n'est-ce pas?

— Heureusement ça n'arrivera pas puisque plus rien n'existe.

— Pas dans votre monde en tout cas, mais théoriquement c’est possible.

— Si vous pouvez créer des mondes, ne vous êtes-vous jamais dit que vous pourriez vous-même être le fruit d'une simulation?

— Si bien sûr, c’est le genre de perspective un peu folle qu'on imagine parfois. Ça me parait improbable même si, je vous l'accorde, c'est mathématiquement possible. Enfin... je ne pourrais jamais le prouver, alors je pense qu'une approche prosaïque est la mieux adaptée. En d'autres termes : ne pas se poser la question.

— Je ne sais pas. Il me semble que c’est une question importante qu’on ne doit pas esquiver. Mais c'est peut-être vous qui avez raison. »


    Il se rendit a la cuisine, ouvrit un paquet de Petit Lu et revint s’assoir. Un magma de questions remuait sa cervelle. 

« J'ai assisté à un paquet de phénomènes étranges depuis que tout a commencé, des sons distordus, des bâtiments qui vibrent. Qu’est-ce que c’était?

— Sans doute des interférences visuelles liées à l'opération de copie que j'ai effectuée. 

— Et l’avion? 

— L'avion c'est autre chose. Je ne sais pas ce qu’il faisait là et ça m’inquiète un peu car si c’est un autre bug, qui sait combien d’autres se cachent dans mon code?

— Je vois. Vous n’allez pas stopper vos recherches je suppose, même après ce qui vient de se passer?

— Impossible, les enjeux sont trop importants. Des centaines de chercheurs nous suivent à la trace et attendent l’issue de nos travaux. J’ai même entendu dire que de nouveaux projets de recherche s’étaient montés un peu partout sur la planète pour nous copier. Si j’arrête tout, quelqu’un d’autre poursuivra à ma place. Nous avons ouvert une brèche qui ne peut plus être refermée.

— Allez-vous parler de moi dans votre thèse? 

— Absolument pas! Personne ne sait que vous existez et personne ne doit savoir. Votre existence est un secret, et je veillerai à ce qu’il soit bien gardé. »


    Bertrand aperçut dans son reflet sur l’écran et passa machinalement une main dans ses cheveux.

« Vous pouvez me voir n’est-ce pas? Est-ce que vous pouvez activer votre camera, que je vous vois aussi ?

— Je vous voir à travers un module graphique de visualisation 3D, mais le protocole vidéo inverse n’existe pas car nous n’en avons jamais eu besoin. Ca mise en place prendrait un temps considérable, alors vous allez devoir faire fonctionner votre imagination. Sachez qu'on est très semblables à vous, peut-être un peu plus filiforme.

— En quelle année êtes-vous?

— Nous sommes en 2123, mais ce chiffre n'a pas vraiment de sens car nous ne sommes pas dans la même temporalité. Nous pourrions aussi bien être en 1958 ou en l'an mille. 

— Ok… » 


    Il avait encore des questions, il aurait pu continuer ainsi pendant des heures. Mais à quoi bon? se dit-il, sa curiosité était satisfaite, il était temps d’en finir. 

« Je crois que j’en sais assez Mary. J’aimerai en venir à la question cruciale.

— Oh… Je vous écoute.

— Qu’est-ce que je vais devenir? J’en sais trop désormais. Ma vie n'a plus aucun sens alors je ferai aussi bien de me flinguer tout de suite, vous ne trouvez pas ? Mais si vous êtes venez me parler c'est que vous avez une solution. Vous en avez une n'est-ce pas? 

— Oui. J'en ai même deux. La première est radicale : je vous supprime, purement et simplement. Rassurez-vous c’est parfaitement indolore. Vous ne vous rendez compte de rien.

— Ou...?

— Je vous réinjecte dans le monde d'où vous venez. Je ne peux pas récupérer "vos" humains – ce qui a été supprimé l'est définitivement – mais je peux en importer un autre, d'une autre simulation. Ça va me demander beaucoup de travail mais j'ai le sentiment d'avoir une responsabilité envers vous. Je sens que je dois le faire. »


    Bertrand se pinça la lèvre inférieure. Il n'hésitait déjà plus. Il réglait simplement les détails.

« Je ne me souviendrais de rien?

— Non, je ferais en sorte de tout effacer de votre mémoire. Il est possible en revanche que vous ayez des réminiscences. Une impression de déjà-vu ou de ne pas « coller » avec vos congénères, mais au moins vous serez vivant. C'est le mieux que je puisse faire.

— Et mon chien sera là aussi?

— Comme je vous ai dit, ce qui a été supprimé l'est pour toujours.

— Alors ne m'en donnez pas un autre. Je ne veux plus jamais de chien si ce n’est pas celui-ci. 

— Vous voulez dire que vous êtes d'accord?

— Oui. Allons-y. Est-ce que ça va être long, ou douloureux?

— Non pas du tout, pour vous ce sera instantané. Pour moi c'est une autre histoire.

— Alors je veux partir aussi vite que possible. Vous pouvez faire ça?

— Oui...

— Je suppose que c'est le moment de se dire adieu alors. Facon de parler, là encore.

— Oui... Au revoir Bertrand Hubert Garnier, mon charmant bug. Vous allez me manquer. Je ne vous oublierai jamais.

— Ce n'est pas tout-à-fait un au revoir. Vous pourrez continuer à me suivre, mais vous risquez de vous ennuyer.

— (je souris) Merci Bertrand. Vous êtes exceptionnel quand même, n'en doutez pas.

— Au revoir Mary. Merci de ce que vous allez faire pour moi. »


    Il ferma l'ordinateur et posa ses deux mains à plat sur le capot. Il balaya le salon du regard, le verger, la montagne, l'Aston, Samy. Il tendit la main et lui caressa la tête puis...

...Noir.


***


    7h20. Comme d'habitude il va être en retard à l'hôpital. Il déjeune en vitesse, debout dans la cuisine, puis attrape sa veste sur le porte-manteau, saisit son attaché-case et sort sur le perron. C'est un beau matin frais comme il les aime: le soleil se lève doucement sur un ciel bleu limpide et les voitures sont couvertes d'une fine rosée qui ne tardera pas à s'évaporer. Au premier feu rouge, comme à son habitude, il allume la radio. Radio France. Le feu passe au vert. Il lâche la pédale de frein, quand un lévrier déboule sur la droite. L'animal stoppe net, la langue pendante et le regard fou, puis il reprend sa course. « Ulysse! Ulysse! Au pied! ». Son maitre apparait au coin de la rue, le visage empourpré et le souffle court. Il s’arrête au passage piéton et repart de plus belle quand il aperçoit l’animal de l’autre côté de la rue.

Bertrand s’amuse de cette scène cocasse: une bonne anecdote à raconter aux collègues. Il accélère doucement quand soudain un détail étrange lui revient en mémoire: quand il a décroché sa veste il a vu une laisse en cuir suspendue au porte-manteau. A qui peut-elle bien être? Une chose est sure, elle n’est pas à lui. 

Il n’a jamais eu de chien.

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