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    Il posa l'ordinateur à côté de lui, jeta un dernier regard à son animal paisiblement couché sur le canapé près de lui, puis tourna le bouton d’arrivée de gaz. Des larmes roulèrent sur ses joues quand il bascula la tête en arrière sur le dossier. Il inspira profondément, ferma les yeux et approcha de sa bouche le tuyau de caoutchouc.

Alors le souffle inodore du propane atteignait ses lèvres, il sursauta. Un crépitement électrique venait de rompre le silence. Il ouvrit les yeux et redressa la tête. Le téléviseur s’était allumé ; il avait dû appuyer sur la télécommande à son insu. Il se pencha sur son flanc gauche et passa une main sous ses fesses et aperçut alors la télécommande sur la table basse. Il écarta le tuyau et coupa l'arrivée de gaz. Entre temps, quatre lettres rouges étaient apparues sur l'écran plat :

STOP

Sa mâchoire se décrochait lentement. Il contemplait sans bouger cette injonction irréelle avec le sentiment de nager en plein délire. Tout à coup le visage de Marcel Béliveau lui vint à l'esprit, et à sa suite l'infirmière sexy, les amis hilares, le patient à moustache, l'hôpital, les collègues. Il se demanda s’il n’était pas en train de voir sa vie défiler sous ses yeux. Avait-il retiré le tuyau de sa bouche en fin de compte ? Il en vint à douter de tout. N’était-il pas en train de rêver, depuis le début ? Un autre message vint couper court le fil de ses spéculations, en larges caractères blancs: 

Non, c’est la réalité.

« Mais comment… je l’ai seulement pensé ! ». Hébété, son regard alla de la télévision à son chien et inversement, de plus en plus vite. Le sang lui monta soudain au nez et il s'emporta. En pointant un doigt tremblant de colère sur Samy, comme pour prendre le téléviseur a témoin, il hurla: « Oh putain! C'est seulement maintenant que vous m'aidez?! Vous ne pouviez pas débarquer il y a cinq minutes, avant que je tue mon chien?! » 

Le message disparut soudain. Un écran noir lui succéda. Bertrand eut la nette impression que le téléviseur réfléchissait, comme s'il regrettait d'être intervenu et envisageait de repartir. Il prit peur et se leva d'un bond. « Eh, ne partez pas. Je suis désolé. Dites-moi qui vous êtes. Allo? ALLO? »

Le téléviseur restait muet. Bertrand s'agenouilla près de lui et passa la main à sa surface, comme pour le supplier d’une caresse. « S'il vous plait, parlez-moi. Vous ne pouvez pas me laisser comme ça. S'il vous plait. » Une minute s'écoula sans que rien ne se passât. La bruyante horloge du salon égrenait les secondes comme un couperet sur balancier. Bertrand retenait son souffle quand un nouveau message apparut : « Je ne parviens pas à établir une connexion audio, problème de protocole. Allumez votre ordinateur s'il-vous-plait. »

Il se releva aussitôt, fou de joie. Ses genoux craquèrent. Il se rua sur le canapé et démarra sa machine. Le bureau s'afficha et une fenêtre noire s'ouvrit. Quelques caractères blancs illuminèrent soudain la fenêtre. Ils formaient une phrase. Une question. « Pouvez-vous me lire? » Porté par une euphorie qu'il ne contenait plus, il écrivit « oui oui oui » et le répéta plusieurs fois à voix haute.

« Parfait! »

Ses doigts tremblaient au-dessus des touches du clavier. Les questions se bousculaient dans son esprit, il se retint pour ne pas les poser toutes en rafale. Cette connexion miraculeuse n'était peut-être possible que pour quelques instants, il fallait en tirer parti de la manière la plus efficace qui soit, peser chaque mot, évaluer la pertinence de chaque question. Il pianota lentement, soigneusement, et se relut avant de lancer:


« Qui êtes-vous?

— Je m'appelle Mary. Et vous êtes Bertrand. C'est très bizarre pour moi ce que nous faisons là vous savez ? Je n'ai encore jamais parlé avec un... avec vous.

— Croyez-moi, c'est infiniment plus bizarre pour moi. Qui êtes-vous? Je veux dire, qu’êtes-vous au juste? Etes-vous… Dieu?

— Oui et non. Au sens où je suppose que vous l'entendez, non, je ne suis pas Dieu. Je ne suis pas « l'être suprême parfait, salut de l'humanité ». En revanche je fais partie d'un monde qui englobe le vôtre, je vous ai créé, je peux vous détruire. Alors au sens purement philosophique, je suppose que la réponse est oui. Disons pour faire simple que je suis un dieu, pas Dieu.

— Je ne comprends pas. Vous m'avez créé

— C'est un peu long à expliquer, et pour être franche je n'ai pas vraiment envie d'entrer dans les détails, mais soit, je suppose que je vous le dois. Je vais tacher de faire court: je suis étudiante à l'université de Melbourne. Je poursuis une thèse en informatique. Notre sujet (je le partage avec deux autres thésards) est basé sur la simulation à grande échelle (ou LSS pour Large Scale Simulation). L'objectif premier était de valider une théorie sur l'abiogenèse ; c’est l'étude de la génération de la vie à partir de la matière non vivante. Je dis "était" car les choses ont bien changé depuis. Mais j'y reviendrai plus tard.

Le protocole d'étude était le suivant: on programme un tout petit échantillon de l'Univers primitif : l’embryon du système solaire. On y place différentes conditions matérielles initiales (gaz primaires et métaux lourds essentiellement), puis on régit les interactions entre les composés chimiques par les lois fondamentales de la physique quantique. On lance la simulation sur un temps équivalent à treize milliards d'années et quand la simulation se termine, on post-traite les résultats: on note s'il y a eu apparition de la vie et si oui, sous quelle forme. Voilà, grosso modo le principe. Vous suivez?

— Oui et non, comme vous dites. Je comprends grosso modo ce que vous racontez mais je ne fais pas le lien avec moi. Je suppose que tout va s'éclairer alors je vous laisse poursuivre...

— D'accord, je continue: ce qu’on n’avait pas prévu, en débutant ces recherches, c'est qu'elles aboutiraient à une réussite au-delà de toute espérance.  A tel point que quand nous avons publié un premier article présentant nos résultats préliminaires, la communauté scientifique s'est prise de passion pour nos travaux. Bientôt un collège de chercheurs de tous horizons nous a sollicités pour dépouiller nos données. C'est comme ça que des sociologues, des historiens, des biologistes, des anthropologues et même des philosophes nous ont rejoints. Le sujet de ma thèse a pris de l'ampleur, on nous a accordé de nouveaux crédits et on a pu poursuivre nos recherches à plus grande échelle. Vous y voyez plus clair ?

— Non, toujours pas. Qu'est-ce qu'ils avaient de particulier vos résultats? Pourquoi tous les scientifiques en avaient après vos recherches?

— Parce que nous avons découvert bien plus que ce que nous espérions. En partant d'un magma primitif de matière et en mettant le curseur sur "avance rapide" nous pensions réussir à créer des ébauches de vies. Des bactéries, des virus au mieux. Nos travaux auraient déjà été une réussite considérable. Mais c'est allé bien plus loin : en dépouillant les premiers résultats nous avons eu la stupéfaction de découvrir que parfois, notre magma primitif s'était développé de manière exponentielle et organisé en un système cohérent: un monde à part entière! Un monde vivant, avec ses propres règles et ses interactions !

Vous comprenez pourquoi notre article n’est pas passé inaperçu…

Pour comprendre la portée de cette découverte, il faut savoir que d'un point de vue statistique on pensait jusque-là que la vie n’était que le fruit d'une infinité de coïncidences heureuses. Pour faire simple, un coup de dés de l'Univers qui avait une chance sur un milliard de réussir. De la même façon, on pensait que la race humaine avait une probabilité infime d'apparaitre sous la forme que nous lui connaissons. Or il n'en est rien! Nous avons démontré que la vie apparaissait dans 1,25% des cas. C'est infiniment plus que la probabilité initial de un pour un milliard. Et c'est révolutionnaire à bien des égards. Nous avons cette expression, peut-être l’avez-vous aussi : « Dieu ne joue pas aux dés » !

— Nous l’avons aussi. 

— Encore plus surprenant: sur ces 1,25%, 17% conduisait à l'apparition de la forme la plus avancée d’évolution : la conscience! Des êtres doués de la faculté de savoir qu'ils existent. C'est tout bonnement renversant, vous ne trouvez pas? »

Bertrand était stupéfait. Chacune des informations qu'il venait de prendre en plein visage était suffisante pour plonger quiconque dans un océan de perplexité métaphysique. Lui les prenait toutes à la fois en plein visage. D'une certaine façon, ce n'était pas si mal. Il était submergé par la vague d'informations et flottait sur le dos à sa surface. Compte tenu du dessèchement psychique dans lequel il se trouvait, toute parole, si farfelue soit-elle, sonnait comme un verre d'eau fraiche au milieu du désert. Il commençait néanmoins à s'agacer de l'enthousiasme de sa correspondante. Il lui fit savoir en répondant du ton le plus cassant dont il fut capable:

« C'est renversant en effet. Dites, je vais vous paraitre egocentrique mais j'aimerai bien qu'on en revienne à mon cas si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

— Oui bien sûr, excusez-moi. Mon sujet me passionne comme vous pouvez le constater, je suis intarissable quand je suis lancé. On en revient à vous... Mais juste avant, et pour finir sur ce thème, voilà encore quelque chose de très intéressant: ces centaines de mondes conscients qui ont émergés de nos simulations ont permis de montrer, entre autres, que les principaux modèles sociétaux que nous connaissons (monarchie, république, capitalisme, communisme…) ne sont pas propres à notre monde mais bien universels ! On les retrouve dans de nombreuses simulations. Incroyable non? C'est comme si les sociétés conscientes ne savaient pas s'organiser autrement. Il y a des disciplines qui ne sont pas prêtes de s'en remettre je vous le garantis!

— Formidable. Je vous souhaite de remporter l'IGnobel. Dites-moi plutôt depuis quand vous me suivez ?

— C'est méchant ce que vous dites… Mais je comprends, ce que vous vivez est difficile... Je vous suis depuis la seconde où l'erreur est apparue. Le programme s'est mis en pause et est resté dans cet état jusqu'à ce que je le remarque. Au début je vous ai étudié pour tâcher de comprendre l’origine de l’erreur, puis je me suis piqué de curiosité. Je voulais savoir ce que vous feriez, où vous iriez. J'étais à vos côtés tout le temps. J'ai lu tous vos billets et même la lettre que vous avez laissée sur la table de votre cuisine. Je vous ai suivi comme on suit le héros d'un film, en quelque sorte.

— Pourquoi êtes-vous intervenu alors? Me semble que les dieux n'interviennent pas pour faire le bien, ça se saurait. Et particulièrement au service urgentiste. Alors pourquoi intervenir à ce moment précis et pas dès le départ? Et c'est quoi cette erreur dont vous parlez?

— Ca n'aurait pas dû arriver. J'avais pour ordre de supprimer toutes les données et de relancer la simulation. Mais je ne l'ai pas fait tout de suite, je vous ai suivi et je... je me suis pris d'affection pour vous Bertrand. Je vous trouvais sympathique. Vous m'avez fait rire, vous m'avez ému. Alors quand j'ai vu que vous alliez vous… terminer, je n'ai pas pu m'empêcher d'agir. Mais il n'y a pas que ça... 

Votre monde est singulier à bien des égards. J'ai étudié ses caractéristiques et j'ai eu la surprise de constater que le nombre de points communs qu'il avait avec le nôtre était stupéfiant. On observe un grand nombre de similitudes entre les mondes où l'humain a pris le pas sur les autres espèces, c'est même l'une des principales observations de nos travaux, mais le vôtre... bat tous les records. C'est presque une copie conforme du mien. Jusqu'aux noms des villes. Melbourne par exemple. Elle existe ici aussi, même nom, même situation géographique, même pays: l'Australie. Quand on réfléchit au nombre de bifurcations statistiques possibles, et à la suite d'évènements nécessaires pour atteindre une telle similitude, c'est proprement stupéfiant. A tel point que j'en ai été profondément troublée. Trop de coïncidences, vous comprenez ? Alors j’ai pensé que peut-être... peut-être que ça voulait dire quelque chose. C'est là que l'idée de vous parler m'est venu...

— Vous me prenez pour le Messie? Vous croyez que je vais vous révéler quelque chose d'incroyable? Et bien non, désolé de vous décevoir. Je suis aussi banal que n'importe qui. Mais dites-donc, quand vous dites que vous alliez supprimer les données vous voulez dire me supprimer? Moi et le monde entier, comme ça, un clic et on en parle plus ? Je suis un être vivant et doté d'une conscience (contrairement à vous), un être qui vit et meure, qui pense et souffre. Ça vous a traversé l'esprit, mademoiselle Mary ? N’avez-vous donc pas de cœur ? Dans mon monde on a aussi des expressions, et l’une d’elle dit « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

— Je savais que je m'exposais à ce discours en acceptant de vous parler. Je suis désolé, sincèrement. Comprenez que de notre point de vue, on ne peut pas parler d’éthique, ni vous accorder de droits car… Je ne veux pas vous froisser mais vous êtes… le produit d'un calcul.

— Mon Dieu... je ne me sens pas bien. La tête qui tourne… » 


    Bertrand eut soudain la nausée. Il jeta sa tête en arrière en haletant et fixa le plafond, puis se leva et alla s'asperger d'eau à la cuisine. Le contact de l'onde fraiche lui fit du bien. Tandis qu'il s'épongeait le visage il essayait d’intégrer ce qu'il venait d'apprendre. Il serra d'une main son avant-bras et tacha d'évaluer l'information que son cerveau lui envoyait. Son bras n'existait pas? Il n'était pas réel? Il ne put se résoudre à l’accepter et pourtant, il n'aurait pas cru il y a deux mois qu'il pût se réveiller seul sur terre. Hagard et chancelant, il retourna s'asseoir sur le canapé et posa l'ordinateur sur ses genoux:

«  C'est trop gros votre histoire, je ne mord pas. Je refuse d'y croire.

— C'est bien normal Bertrand, personne n'est fait pour assimiler un tel changement de paradigme. Ce serait déjà bien que vous ne deveniez pas dingue.

— Et bien justement c'est l'impression que j'avais jusque-là: celle de devenir dingue. Sur ce point je suis presque rassuré. Je me croyais dans le coma, ou au purgatoire mais j'étais loin de me douter qu’en fait, c'était bien pire que ça: j'étais dans une espèce de jeu vidéo! Je suis un pion électronique dans un gros jeu vidéo pour docteurs Folamour !!!!!! 

— Tachez de vous ressaisir Bertrand, vos signes vitaux s'affolent. Vous m'inquiétez. 

— Il y a de quoi, vous ne trouvez pas?! Je veux savoir maintenant, dites-moi, qu'est-ce que c'est que cette erreur dont vous avez parlé? Qu'est-ce que vous avez fait de tous les autres humains? Pourquoi vous m'avez gardé moi?

— En théorie chaque simulation tourne en vase clos. Aucune ne rentre en collision avec une autre et nous n'intervenons jamais, c’est un principe de base pour assurer l’intégrité de nos résultats. Votre vie et votre monde auraient dû se poursuivre sans que jamais vous ne vous aperceviez de rien. Mais il y a eu une erreur. En informatique on appelle ça un bug. Je ne sais pas encore pourquoi, et je crois bien que je ne le saurais jamais, mais quelque chose s'est produit dans votre monde, et uniquement le vôtre. Tous les êtres humains ont disparu, à la même fraction de seconde. Sauf vous. 

— De mieux en mieux! Si j'ai bien compris ce que vous me dites, je suis... une erreur informatique, c'est bien ça?

— Là encore, oui et non. C'est plus compliqué. L'erreur informatique, c'est la suppression des six ou sept milliards d'instances de type humain. C'est déjà tout à fait étrange, mais vous... Vous c'est autre chose. Comprenez que ce n'est pas si surprenant que l'ensemble des humains ait été supprimé - c'est une phrase curieuse j'avoue, mais dans mon paradigme elle a tout son sens. Cet évènement n'est qu'un bug. Ce qui est en revanche vraiment surprenant, c'est que vous, juste vous, ne l'ayez pas été. C'est tout bonnement insensé. Vous êtes la combinaison de deux probabilités infimes. Vous êtes une erreur dans l'erreur, une rare exception, une fantastique anomalie... 

J'ai bien essayé de parcourir votre profil mais je n'ai rien trouvé: vous êtes parfaitement... commun, sans vouloir vous offenser. Rien ne vous distingue des autres, et pourtant vous êtes là. C'est pour cela que j'ai pensé que peut-être tout ceci avait un sens. Parfois les scientifiques en approchant les limites de leur discipline, sont confrontés à des observations si invraisemblables qu’ils en finissent par élimination à considérer l’hypothèse divine comme seule explication à la perfection du monde. La science, quand elle est poussée dans ses retranchements, se rapproche de son exact opposée: la religion. Comme deux extrémités d'un fil se rejoindraient pour former une boucle... Mais je m'égare sans doute. Il n'y a peut-être aucun sens à chercher que celui du pur hasard.

— ...

— Vous ne répondez rien?

— Rien à répondre. Sens pas bien. Impression de tomber. Dans un trou. Sans fin. 

— Reposez-vous Bertrand, le temps qu'il faudra, nous reprendrons cette conversation plus tard.

— Peux pas. Electricité. La coupure.

— Ne vous en faites pas pour ça, je m'en occupe. Reposez-vous. »


    Bertrand sanglotait quand il tendit les bras au-dessus de la table basse. Ses yeux embués le trompèrent et il lâcha l'ordinateur dix centimètres au-dessus du tablier en chêne. Il pivota sur le canapé et s'allongea sur le dos en prenant soin de ne pas poser les pieds sur Samy. Il plaça un bras en travers de son visage et se concentra pour stabiliser l'obscurité qui dansait autour de lui. Quand il finit par s'endormir des larmes acides inondaient ses joues et le cuir noir des coussins.

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