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    Paris ne ressemblait en rien à la vision apocalyptique qu'il s'était préparé à découvrir. La ville était nimbée dans un calme absolu. Tous les moteurs étaient muets. Aucun animal domestique ne trainait dans les rues. Seuls les oiseaux couvraient le silence d'une douce trame sonore qui ajoutait à ce spectacle surréaliste. Le tintement des signaux de passages piétons résonnait dans l'air purifié. La pluie avait cessé et les nuages noirs commençaient de quitter le ciel. Des rayons de soleil venaient se poser par intermittence dans les flaques et sur les vitres des véhicules abandonnes. 

La ville était immobile, figée dans un recueillement qui semblait pouvoir finir d'une seconde a l'autre, comme après une minute de silence. Sauf que cette minute-là ne finirait jamais.


    Bertrand remontait le Quai de Bercy a un train de sénateur. A cette vitesse le moteur passait en mode électrique et propulsait la Toyota dans un silence relatif. Il baissa la vitre de sa portière. En tendant l'oreille, il pouvait distinguer de temps à autre les bruits des remous de la Seine par-dessus le bruit blanc des pneus sur la chaussée. Le silence invitait au silence et Bertrand se surpris à chuchoter à l'attention de Samy : « T'as vu mon pépère ? Nous y sommes, c'est Paris ! »

La Toyota naviguait au ralenti au milieu des carcasses comme un voilier dans une passe rocailleuse. Penché sur la barre, Bertrand suivait la voix mécanique du GPS sans se soucier de la destination. Il aperçut dans le coin de l'écran les mots « Place de la Bastille ». Il n'avait aucune idée de ce à quoi elle ressemblait, et se dit qu'il avait encore le temps de se promener un peu avant la tombée de la nuit. Il bifurqua d'un coup de volant et remonta la rue jusqu'à la place. Elle n'avait rien de particulièrement beau mais il en fit néanmoins deux fois le tour, penché par la portière pour observer les dorures du Génie de la Liberté, qui lui rappelait vaguement quelque chose. Il vit sur l'écran que la Place des Vosges était à quelques rues de là. Il sortit du rond-point et poursuivit son objectif comme un pirate son trésor, un œil sur l'écran et l'autre sur la carte. Il tourna à gauche et remonta une rue à contre-sens jusqu'à la place, qu'il contourna avant de sortir par la rue de Rivoli. Il remonta la rue en observant les façades des immeubles bourgeois quand soudain la femme-robot annonça avec solennité : « Vous êtes arrivé à Hôtel de ville. Votre destination se trouve sur votre gauche ». 


    Bertrand descendit de la voiture, leva les bras et s'étira. Samy se jeta à sa suite et couru sur le parvis. Et maintenant ? se demanda-t-il, la nuit ne va pas tarder à tomber, il est temps de trouver un abri pour la nuit. Avec le million de logement autour de moi, ça ne devrait pas être difficile, se dit-il encore.

Il se demanda si l'Hôtel de Ville était vraiment un hôtel. Pour ne pas laisser une inconnue en suspens, il s'approcha de la lourde porte en bois et essaya de l'ouvrir, sans succès ni surprise.

Il pivota sur ses talons et avisa les immeubles alentour. Il reprit la voiture et s'approcha de l'un d'eux. C'était un immeuble cossu, gardé par une large porte d'entrée. Il tourna la poignée ronde et dorée, qui résista. Il s'en doutait un peu, mais en fut malgré tout affecté. Un doute le saisit soudain. « Se pourrait-il que les logements ne soient pas si accessibles ? Je n'y avais pas pensé... et je n'ai aucun matériel pour briser une porte. » Il se mordit la lèvre. « J'aurai dû y penser. Merde. »


    Il reprit la voiture et remonta jusqu'à la porte suivante. Même constat. Il continua en longeant les vitrines des commerces et essaya un peu plus loin, sans plus de succès. La rue de Rivoli était une succession de magasins de luxe et d'immeubles cossus aux portes blindées. Il se dit qu'il aurait plus de chance avec des immeubles modestes et bifurqua dans une rue perpendiculaire. Il roula sur quelques centaines de mètres, la tête par la portière, et finit par s'arrêter devant une petite bâtisse défraichie aux fenêtres étroites. Elle semblait avoir été construite durant les années cinquante, ou bien trente. Ça pouvait aussi être soixante-dix, il n'avait jamais été bon pour ce genre d'exercice. L'important était que la double-porte qui en gardait l'entrée semblait fragile, avec ces carreaux fins protégées par un mince grillage. Il jeta un œil aux potelets plantés dans le trottoir et sans attendre entreprit de les retirer un par un. Au coin de la rue il en trouva un dont les fondations branlantes cédèrent sans difficulté. Il le leva au-dessus de son épaule et l'abattit sur le grillage qui céda tout de suite. Il retira les morceaux de verre avec la couverture comme il avait appris à le faire plus tôt, puis passa la tête par l'encadrement.

Il n'y avait pas d'ascenseur, mais un escalier a la rampe dorée et aux marches de (faux) marbre blanc veiné de noir. Une porte antique sur la droite jouxtait une boite aux lettres surmontée d'un écriteau « Concierge » et les murs étaient couverts de petits carreaux de mosaïques multicolores. Une nette prédominance de teintes orangées trahissaient une construction (ou une rénovation ?) datant des glorieuses années soixante-dix. Sur le mur de gauche, un bouton carre gris et à côté un mot manuscrit dans une poche plastique disait « SVP PENSEZ A FERMER LA PORTE DERRIERE VOUS MERCI ».

Il tendit le bras et appuya. Un claquement retentit dans la cage d'escalier et la porte s'ouvrit. Il monta au premier étage, le potelet sur l'épaule.

Deux appartements partageaient le palier. Il s'approcha du premier, présenta le potelet face à la porte et s'en servit comme d'un bélier. La serrure sauta à la troisième tentative. Un second verrou, à hauteur des yeux, lui donna plus de difficultés. Il en vint à bout cependant. Son épaule craqua quand il posa la lourde tige de fonte contre le mur. 

Il retourna à la voiture, ouvrit la portière à Samy puis descendit la valise. Avant de fermer le coffre il saisit une bombe lacrymogène qu'il fixa à sa ceinture et après une courte hésitation, glissa un pistolet dans la poche de sa veste. Il rentra dans la cage d'escalier, se retourna et tendit la clé de contact vers la voiture qui se verrouilla dans un clignotement orangé.

Aussitôt qu'il pénétra dans l'appartement une odeur d'eau de Cologne, de patchouli et de litière pour chat lui satura les narines. Il sut instantanément qu'il venait de pénétrer dans un appartement de vieille dame. Et qu'il n'y passerait pas la nuit. 

Il ramassa le potelet, enjamba la valise et traversa le couloir. Sur l'autre porte du palier un autocollant Winnie L'Ourson de dix centimètres était collé sous l'œil de bœuf. Il se dit qu'il aurait sans doute plus de chance avec cet appartement.

Il avait raison. 

L'appartement lui inspira tout de suite confiance. Il était propre et bien rangé. Et il sentait bon (du moins il ne sentait rien qui fut rédhibitoire). Il fit un pas dans l'entrée. Trois paires de souliers étaient alignées sur un tapis synthétique : des mocassins en cuir noir, des ballerines compensées, et deux petites bottes Flash McQueen. Un couple avec enfant, trois ans le petit, estime-t-il en considérant la pointure. Il avait toujours pensé que la façon de tenir son intérieur disait quelque chose de l'état de santé mentale de son propriétaire et selon ce principe, il déduit que le couple qui habitait ici devaient être sain d'esprit et sans histoires. Il se demanda au passage ce qu'il devait penser de lui-même, considérant le peu d'efforts qu'il mettait à entretenir sa maison pleine de vieilleries. 

Il fit rouler la valise jusqu'à la chambre principale et jeta un coup d'œil à celle de Charlie (son prénom était inscrit sur la porte de sa chambre). La vue des jouets alignés contre le mur, immobiles à jamais, lui pinça le cœur. Ses sentiments étaient néanmoins confus. Il ne savait pas comment réagir face à cette disparation généralisée. Etait-ce un deuil ? Il ne connaissait que trop bien le processus, et savait qu'il ne pouvait commencer que si l'espoir était définitivement perdu. C’est la raison pour laquelle les familles de disparus n'arrivent pas à faire le leur : elles ne peuvent se résoudre à perdre espoir, quand bien même il est insensé. Elles ont besoin d’une preuve irréfutable. D’un corps. Or ici, pas de corps, pas d'explication, pas de logique. Et par conséquent pas de résignation possible, malgré le simple bon sens, qui le poussait à admettre l'évidence.

Il quitta la chambre, une moue pincée sur les lèvres, et se rendit à la cuisine. Dans un placard il trouva une boite de raviolis Reflets de France qu'il versa dans une casserole et réchauffa. Il dina en silence dans la cuisine et donna le reste de son assiette à Samy. Il passa l'heure qui suivit à essayer de se connecter au wifi et à feuilleter quelques magazines féminins. A neuf heures et demi, il décida de se coucher. Il glissa dans les draps de ses hôtes, chercha longtemps le sommeil et ne dormit pas bien.


    A six heures trente il émergea d'un rêve confus. Samy dormait au pied du lit. Les rideaux trop fins laissaient filtrer la lumière du jour. Il se crut un instant dans sa chambre. Il s'assit et considéra l'ordre du jour : le plan prévoyait une visite à la Tour Eiffel puis une excursion dans une station de radio. Il réfléchit une fois de plus au bien-fondé de son plan. Avait-il réellement envie de trouver d'autres survivants ? Il se convint que la réponse était positive, et admit qu'il n'avait de toute façon rien de mieux à faire. L'action comblait le temps mieux que la réflexion. Et il était un homme d'action.

Il se leva d'un bond, se prépara, déjeuna en écoutant un podcast scientifique, puis boucla sa valise. Il la descendit dans la voiture et remonta chercher sa veste. Il vérifia que l'arme était toujours dans la poche puis il sortit sur le palier et ferma la porte. Il ramassa le potelet en passant devant l'appartement de la voisine et le posa dans le coffre de la voiture. Une fois au volant il lui semblait sentir encore l'eau de Cologne.


    Il avait deux heures d'avance sur l'horaire qu'il avait indiqué dans son message, mais se fichait d'être ponctuel. Il ne pensait pas rencontrer qui que ce soit ce jour-là car il ne croyait pas qu'il fut possible à quiconque de trouver sur le courrier, faire ses bagages et venir jusqu'ici dans un si court laps de temps. Il y allait donc en simple repérage.

Dix minutes suffirent à rejoindre les abords de la Vieille Dame. Il se gara dans une rue voisine et fit le reste du trajet à pied. Il ne tenait pas à être repéré, principe de précaution de base : observer ses congénères et juger de leurs intentions avant de se manifester. Il remonta le Champ de Mars à la recherche d'un point d'observation adéquat mais n'en trouva aucun qui fut satisfaisant. Il repéra alors sur le Quai Branly, en diagonale entre les pieds de la Tour, un manège de chevaux de bois du XIXème siècle. Il n'était qu'a quelques dizaines de mètres du point de rendez-vous, et la bâche bleue qui le couvrait offrait un excellent camouflage. Quand il reviendrait le lendemain, c'est là qu'il se cacherait.

Mais pour aujourd'hui, la mission était terminée. Et il n'était pas dix heures. Il s'assit sur un banc en bordure du Champ de Mars, suffisamment loin pour ne pas être repéré depuis la Tour, et sortit de sa poche Le chaud et le froid de Hemingway. Il lut patiemment pendant plus d'une heure en jetant de temps à autre un coup d'œil vers la Tour Eiffel. 

Personne ne vint.

Il frissonna en se levant. L'air était doux, mais il était resté là trop longtemps. Il retourna à la voiture, démarra et mit le chauffage. Il chercha ensuite l'adresse de la station RTL sur l'écran du GPS. Elle n'y figurait pas, mais il se souvint alors qu'ils parlaient souvent sur cette station de leur adresse : rue Bayard. Il programma l'appareil et s'y rendit en moins de cinq minutes. 

Il n'eut aucune difficulté à identifier la station. La façade du 22 rue Bayard était un assemblage de larges ailettes horizontales en aluminium. Elle ressemblait à un gigantesque store vénitien. Un ensemble de cercles concentriques bleus symbolisait la propagation des ondes. Bertrand stationna la voiture face aux trois grosses lettres rouge jouxtant l'entrée. Il avisa les portes vitrées automatiques et sortit le potelet. A sa grande surprise elles s'ouvrirent devant lui.

Il posa là le bélier et s'engouffra dans l'immeuble.


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