Assaut sur un dock

7 minutes de lecture

Retour au bureau pour prévenir Rasan. Techniquement, il est déjà au courant du plus gros, puisque je lui ai envoyé une rapide note de synthèse le temps de me sécher. Cela dit, il est des choses qui ne se discutent que de vive voix. Et puis s’il faut passer à l’action, je préfère enfiler quelque chose de moins vaporeux.

Parmi tous les sympathiques gadgets auxquels nous avons droit, L’albatros est mon préféré : c’est un véhicule antigravité multirôles (transport, secours, mais aussi assaut) et qui est également amphibie. Je sonne donc le rappel des troupes de choc, soit une quinzaine de vétérans, je m’équipe et nous partons pour le dock perdu du clan Wartir. Le plus dur est de convaincre Rasan de ne pas venir avec nous.

Et d’empêcher le pilote de passer La charge des valkyries ; d’ailleurs, on n’y arrive pas.

***

L’Albatros s’amarre sur l’accès de service du dock ; je pars avec Sise et deux groupes de cinq, laissant le dernier en renfort, si nécessaire. C’est à peu près au moment où je me dis que ce serait mieux si je savais ce que j’ai en face qu’une grosse voix avec un accent roulant s’annonce dans le haut-parleur du sas :

— « Alors Sen, tu viens nous rendre une petite visite ? Ça tombe bien, j’ai à te causer.

— Qui c’est ?, demande Sise avec méfiance.

— Denis Dubreuil, le chef des Crabes. Enfin, un des chefs. » Un qui ne me tire pas dessus à vue. Enfin, pas toujours.

Je fais signe à ma soldatesque de se calmer et Dubreuil finit par apparaître, avec sa moustache en guidon de vélo, son marcel et ses bretelles. C’est son style ; on s’y fait.

— « Ô confrère, doucement avec les sulfateuses…

— Agent Sisekelu Clear–

— Je sais qui vous êtes, ma petite, mais sauf vot’respect, je suis venu pour causer au chef.

— Je t’écoute, Denis.

— Tu es au courant pour le petit Taran ?

— C’est celui que tu as envoyé au casse-pipe récupérer la navette singaporienne ?

— Tu me vexes, Sen. Je n’envoie pas les gens au casse-pipe, moi ! C’était un tuyau en or, cette navette, ça aurait dû être du tout cuit, mais les Légionnaires nous ont doublé et, depuis, ils squattent.

— Je vois. Ils squattent le dock Wartir.

— Si fait, mon prince ! Ils se sont retranchés dans la seule partie au sec et je ne sais pas trop ce qu’ils mitonnent, mais ça n’a pas l’air propre.

— Pas propre genre ? »

Denis s’arrête, regarde à gauche et à droite.

— « Genre matériel médical, mon gars. Ça ne sent pas bon, je te dis… »

***

Je renvoie Denis expliquer la configuration des lieux aux chefs tactiques de mes groupes, ce qui me laisse seul un instant avec Sise. Si ce qu’il dit est vrai, je confirme : ça craint ; le problème…

— « Tu en penses quoi ? Tu as pu le sonder ? »

J’en manque de flinguer le plafond : « Que… quoi ? Tu… »

— « Oh, arrête, j’ai aussi lu ton dossier, je sais que tu as fait des études d’Arcaniste à l’université d’Ardanya.

— Je voulais devenir telandil… »

Elle éclate de rire. « Toi ? Escorte de grand luxe ? Mais bien sûr ! »

Du coup, je suis doublement vexé, d’une part parce que ne l’avais pas vu venir et, d’autre part, parce que je voulais vraiment devenir telandil. Enfin, jusqu’au moment où j’ai commencé la formation. Comme c’était beaucoup trop dur, je me suis plus concentré sur les Arcanes de l’esprit. Et même là, j’ai vite lâché la rampe.

— « Donc ?

— Donc non, je n’ai pas pu : Denis est naturellement immunisé. En plus, ce sagouin pense en basque et je n’y comprends juste rien. Mais ça me paraît bizarre. Un peu trop…

— Pratique ? »

J’approuve. On nous mène en bateau, en navette spatiale et en véhicule d’assaut antigrav. Le problème, c’est qu’à ce stade, on n’a pas beaucoup d’autres choix que de suivre le plan initial.

Pour une fois, je regrette l’absence de Rasan : malgré sa carrure d’athlète, le cousin est un boulet de première force pour tout ce qui est action, mais quand il s’agit de réfléchir, c’est une pointure.

***

Le sas secondaire est devant nous. Je fais le compte à rebours avec les doigts et, au signal de mon point fermé, l’énorme vantail d’acier vole vers l’intérieur de la pièce. Je fonce avec le premier groupe, Sise a la charge du second ; après sa séance d’hier soir, j’ai comme dans l’idée qu’elle est plus douée que moi dans ce numéro.

À peu près tout le monde est équipé de fusils QR, des petites merveilles multifonctions en provenance directe de la Fédération des hautes-terres (via au moins quatre planètes, deux stations spatiales et une entreprise d’import-export de produits d’hygiène) ; les consignes sont d’utiliser la fonction neutralisateur d’abord, mais si ça ne tombe pas tout de suite, on balance la purée (à base d’antimatière abâtardie). En général, il n’y a pas grand-chose qui résiste à un coup de fulgurant. D’ailleurs, les premiers zozos que l’on croise s’horizontalisent bien sagement.

En fait, tout va bien jusqu’à ce que nous arrivions dans le dock lui-même. L’espace principal contient une autre navette, visiblement du modèle « pirate ». Ça, c’est Mal !

J’ai tout juste le temps de m’aplatir derrière un muret pare-flammes, une des tourelles laser secondaires de l’engin balaie deux de mes hommes ; le premier est coupé en deux, volatilisé au-dessus de la ceinture, le deuxième ne prend « que » des débris en fusion, mais tombe au sol en hurlant. Le médic l’envoie illico au pays des songes avec une dose de tranquillisant pour tigre enragé.

Du coup, je n’ai plus que quatre troufions en état de marche et, en face de nous, cinq cents tonnes de méchanceté véhiculaire. Quand je disais que pas grand-chose ne résiste à un tir de fulgurant, il fallait comprendre « pas grand-chose de bipède » ; là, c’est autre chose. Déjà, s’il décide de fuir, ça va noyer la baie ; et s’il choisit de nous éliminer d’abord, il a sans doute la puissance de feu pour éplucher les superstructures, centimètre par centimètre. Dans tous les cas, on est très mal !

Un lourd grincement métallique se fait entendre. Du coup, je crains la première solution, mais ce que je vois est plus réjouissant : Sise a fait activer le pont roulant de la baie et l’utilise pour se positionner, elle et quatre de ses combattants, au-dessus de la navette.

Je crois avoir compris son plan. Il est débile, mais il a toutes les chances de fonctionner, surtout si on leur offre une bonne diversion. Je donne mes ordres : le doc et moi ouvrons le feu au fulgurant sur les tourelles ; vu le blindage du machin, je doute qu’on arrive à le chatouiller, mais on n’est jamais à l’abri d’un coup de chance. Pendant ce temps, le trio d’assaut restant ramasse les lance-roquettes, s’éparpille, puis balance la sauce, chacun son tour, depuis des positions séparées.

Ce genre de feu d’artifice en milieu clos n’est pas recommandé par les manuels, mais ça agace suffisamment nos petits camarades de jeu pour qu’ils ouvrent les sabords des lance-missiles. J’ai un bref frisson, avant que Kowper, un de mes survivants, ne parviennent à coller sa dernière roquette pile dans l’ouverture.

Comme diversion, c’est réussi ! L’arrière de la navette se soulève de deux bons mètres – ce qui manque d’ailleurs de faire chuter les commandos de Sise, posés sur le toit. Kowper vole en arrière et j’ai les oreilles qui sifflent, malgré les protections.

C’est le moment que choisit un des pirates, visiblement excédé par notre chance éhontée (ou par le manque de visette de ses artilleurs), pour ouvrir une écoutille de toit. Mauvaise pioche : il se retrouve face à Solène.

Solène est une Rowaan plutôt mignonne, employée en temps normal comme ingénieur antigrav, mais assez peu commode de nature et, qui plus est, qui réagit assez mal aux frustrations. Quand elle est dans les commandos, ça lui permet d’évacuer son stress. Du coup, le nouvel arrivant a à peine le temps de respirer qu’elle l’empoigne par le col et l’envoie dinguer en contrebas.

Le reste de l’équipage ne se rend compte qu’il y a un problème qu’au moment où Sise et son orchestre sautent dans l’écoutille.

***

Il faut lui laisser ça : Sise a bien retenu les consignes sur le thème « opération de police, ne pas génocider sans bonne raison ». La prise de la navette se fait avec un nombre somme toute très raisonnable de pertes adverses et seulement deux blessés chez nous (trois si on compte les deux coups de hache encaissés par Solène, mais elle assure que ce sont des égratignures).

La mauvaise nouvelle, c’est que Sise est l’une des deux. Elle a encaissé une décharge de fusil à pompe en plein buffet et si son uniforme highlander en a arrêté le plus gros, elle a quand même une quantité peu saine de chevrotine dans l’organisme et perd du sang. J’ai un peu la gorge nouée quand je demande au doc de gérer une évacuation sanitaire d’urgence et ce n’est pas l’avis médical pas du tout autorisé de Solène, du genre « petite blessure de rien du tout » qui me rassure.

Parlons d’autre chose. On ramasse l’énervé de l’écoutille, encore à peu près en vie malgré une quantité déraisonnable de fractures et qui s’avère être le capitaine. On récupère également leur cargaison, à savoir quarante-sept caissons cryogéniques, dûment occupés par nos Highlanders et Singaporiens perdus. Au moins ça.

Du trafic de personnes. Pas banal, même pour Irrwisch ; bon, pas inédit non plus, mais il faut faire très fort pour nous surprendre (même si je dois avouer que la contrebande d’illustrations sportives d’il y a deux ans m’a un peu scotché). Ça me turlupine quand même. Il y a un truc qui ne colle pas.

Par pur instinct, je passe un message à notre légiste, sur canal sécurisé, qu’il jette un œil sur la « cargaison ». Il n’aura qu’à prétendre que c’est pour raisons médicales, ça le changera de tripoter du vivant.

Je regarde autour de moi : les miliciens de la régulière ont pris le relais de mes troupes de choc et commencent à faire le tri des pirates survivants. Je me sens prodigieusement inutile, alors je lève le camp en réprimant très fort l’envie de faire un crochet par le rade de Pa Hudson.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Kae Morrigan
De tous les rois de ce monde, le Roi Poison fut sûrement le plus intelligent et stratège, ce qui était d'autant plus frappant qu'il était très jeune.

Mais a-t-il toujours été cet être machiavélique ? Était-il né pour devenir une sombre légende ou était-il capable de bonté ?
2775
3618
1530
1673
Défi
Sangre13
Voici ma réponse au défis "Un Super Pouvoir". C'est l'histoire d'Alice, une jeune fille qui voit l'avenir. Mais son dons est plutôt une malédiction qui pourrait bien la conduire à sa perte.
2
3
25
5
Dehorian Green

A fleur d'humanité, mon esprit envolé
Au-delà de moi-même, en recherche de sens
A l'absolu chaos se croyant ordonné,
Oubliant la raison en musique et en danse.
 
Affleure l'humanité en mon esprit ouvert,
Au rythme nous liant, apanage du beau
Où se donnent les cœurs en la valse du vert,
La toile d'un espoir où se noieraient les maux.
 
A fleur d'humilité où se cherche ma plume,
L'insolente candeur des questions se posant
A force de fouiller là où l'être s'exhume
En une vérité vide de jugement.
 
Affleure l'humilité en lit de ces mots,
Celle de regarder là où le cœur est laid
Et d'en tirer le beau où s'éteignent des maux
Facile à conjurer dans le prisme du vrai.
 
Affleure en poésie des mots parlant de moi
Et de tous les humains, semblables en différences
De surfaces et d'ego déréglé et sans lois,
Sinon l'odieuse honte équanime en le rance.

2
0
0
1

Vous aimez lire Stéphane Gallay ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0