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Le soleil est déjà levé depuis longtemps quand elle émerge, elle rabat les draps sur sa tête en marmonnant des choses peu aimables sur la planète. Puis, il y a une seconde de pause. Puis quelque chose comme : « Aaaah ! Où suis-je ? Où est mon uniforme ? Où est mon arme ? Qui m’a déshabillée ? Pourquoi j’ai mal à la tête ? Qui êtes-vous ? Ah, c’est toi… »

Mais très vite et avec beaucoup trop de décibels pour sa propre gueule de bois.

Je rigole et je lui apporte le grand verre d’eau que j’avais préparé depuis un petit moment. Du coup, il est chambré, mais ce n’est pas grave.

Je m’assois au bord du lit. Comme je ne suis vêtu que d’une chemise très légère, elle s’emballe dans le drap et recule à l’opposé du lit. Elle a beaucoup de mal à me regarder dans les yeux, mais elle prend quand même le verre et boit. J’en profite pour répondre :

— « Tu es chez moi, je t’ai amenée là quand tu es tombée dans les pommes. J’avais quelque peu surestimé la tolérance à l’alcool des Humains highlanders. » Je m’abstiens de lui dire que, même pour moi, le bourbon spécial de Pa, c’est du raide. « Ton uniforme et ton arme sont posés sur le coussin là-bas. » Je lis la détresse dans ses yeux quand elle s’aperçoit qu’elle ne peut pas l’atteindre depuis le lit.

— « C’est toi qui m’a, euh…

— Déshabillée ? Ben oui, je n’allais pas te laisser dormir dans cet uniforme, tout de même.

— Mais…

— Mais il ne t’est rien arrivé d’autre, je te rassure. Ce n’est d’une part pas mon genre de profiter des beautés évanouies et, d’autre part je ne couche pas avec des partenaires en qui je n’ai pas confiance. »

La remarque la douche un peu. « Tu n’as pas confiance en moi ?

— Pas encore. Mais sauve-moi la vie encore une fois ou deux et on reparlera. »

À ce moment, je suis à cinq centimètres de ses lèvres et je peux presque goûter son trouble. J’adore ça.

Heureusement pour elle (mais pas pour moi), nous sommes interrompus par ma sœur, qui nous amène à manger. Nous échangeons quelques commentaires en eyldarin à base de sous-entendus grivois (ma chère Endil a un faible pour les peaux sombres) ; si j’en juge par la tête de Sise, elle en comprend assez pour piquer de nouveau un fard. Le fait qu’Endil n’ait pas juger bon de s’habiller (et qu’elle me ressemble beaucoup, ce qui est un peu normal pour une jumelle), n’aide pas.

Par pitié, j’adresse une requête mentale au reste de la maisonnée de ne pas nous rejoindre pour le déjeuner.

***

Une petite heure plus tard, je dépose Sise à sa chambre d’hôtel pour qu’elle puisse récupérer ses affaires et faire un brin de toilette. Elle a bien évidemment refusé de prendre une douche dans la salle d’eau collective. Ni d’utiliser les latrines (collectives aussi). On convient de se contacter dans la journée : j’ai à faire et, prétend-elle, elle aussi. Ça me va.

Retour à la centrale. Je n’y ai pas posé un orteil que j’ai déjà droit à un savon de la taille d’un minéralier siyansk de la part de Rasan, rapport aux frasques de la nuit. Les Administrateurs sont pour une fois d’accord pour dire que quatre cadavres en une seule soirée, c’est trop, surtout quand un agent highlander s’adjuge les trois-quarts du tableau de chasse.

Je laisse passer l’orage et rappelle, à tout hasard, que si Sise n’avait pas été là, Sa Seigneurerie aurait l’immense joie de se choisir un nouveau chef de la sécurité avec la même tolérance pour ses humeurs de chien. On enchaîne sur le couplet des gens irremplaçables qui ne le sont pas, pour le plus grand plaisir du reste du bureau, qui adore autant le théâtre que les excuses pour ne pas bosser. Pour finir, Rasan et moi passons sur sa terrasse pour discuter plus calmement.

De Sise, justement. Il me passe un dossier qui, si j’en juge par les codes de transit, est passé entre autres par Trian. Ça ne m’étonne pas : Rasan et moi sommes de deux clans distincts, mais alliés (c’est d’ailleurs un peu pour cela que j’ai le job) et je sais que le sien a pas mal de contacts sur Trian et, notamment, dans la zone ex-highlander.

Sans surprise, elle a fait des études de droit et de sociologie à Kinshasa, puis l’académie de police de Dakar, dans le cadre des habituelles bourses militaires. Du coup, en paiement d’études, elle a été engagée dans un machin paramilitaire au nom improbable d’Agence de coopération pour la sécurité des routes commerciales, basé à Singapore mais financé par les joyeux drilles de Central City.

La chose étonnante dans son dossier est qu’il y a une réelle dichotomie entre ses résultats, très bons, et son rang actuel. Pour une nation qui se pique d’être une pure méritocratie, la Fédération des hautes-terres aurait pu faire mieux que de la coller simple agent d’une officine obscure sur des routes commerciales de second rang.

Le rapport conclut qu’elle vient d’une famille qui vit du côté de Djibouti, mal vue pour des « raisons idéologiques » (ça veut dire « religieuses », en général), ce qui expliquerait ses études de l’autre côté de l’Afrique, son récent traitement génétique et son changement de nom. Et son intolérance à l’alcool.

— « Ça doit lui faire tout drôle de se retrouver dans un tel micmac pour sa première mission. »

Rasan approuve, mais enchaîne : « Il y a d’ailleurs un truc bizarre à ce sujet : en toute logique, elle aurait dû être à bord de la navette, surtout s’il y avait d’autres agents.

— Si tu le dis. Je ne suis pas aussi au fait des pratiques highlanders.

Le sous-entendu est évident, mais ça le fait rire quand même. « Ce n’est pas ce que j’ai entendu dire.

— Détrompe-toi, je ne l’ai pas touchée. » Et comme il me regarde bizarrement, j’ajoute : « Je préfère la faire languir encore un peu.

— Y’a pas, depuis ta copine sur Eridia, la fréquentation des Terriens t’a rendu sadique. » Je rigole ; ma liaison passée avec une Parisienne pur sucre est un sujet de plaisanterie habituel.

— « Et en parlant de fréquentation, ça a donné quelque chose avec la capitaine de poche ?

— Beaucoup d’enthousiasme, peu d’imagination.

— Mais encore ?

— À mon avis, il y a un pataquès vraiment pas clair derrière cette histoire, mais non seulement elle ne sait pas quoi, je soupçonne qu’en plus elle a reçu l’ordre de me tomber dans les bras pour mieux contrôler l’enquête. Et, si ça se trouve, Sise aussi.

— J’en doute. »

Rasan se redresse soudainement et me rappelle qu’il fait plus de deux mètres tout en étant deux fois plus épais que moi. Même sans être télépathe, je peux percevoir sa question.

— « Ce n’est pas impossible, bien sûr, mais si ça avait vraiment été calculé, on m’aurait envoyé un beau blond. Elle me paraît un peu trop enthousiaste et naïve pour être suspecte.

— Tu l’as sondée ? »

Je ricane brièvement à l’allusion. « Un peu. Elle me paraît gravement perdue.

— Pas si perdue que ça hier soir…

— Justement. Elle n’a pris l’initiative que lorsque ça a commencé à bouger. Ses automatismes de flic, sans doute. Et encore, je suis à peu près certain que c’est la première fois qu’elle tuait quelqu’un.

— Ça m’arrangerait que ce soit la dernière.

— Oui, elle aussi je pense. »

***

Nous revenons dans le central et je fais le point avec le reste de l’équipe. Le Rentelian est sous séquestre provisoire, ce qui nous vaut des protestations de clans, heureusement suffisamment mineurs pour qu’on les ignore.

Kaenar a pu passer leurs barrières informatiques suffisamment longtemps pour constater l’effacement des logs, mais son oubli lui a donné des idées et il est en train de compiler toutes les données de trafic venant des agglomérations voisines pour tenter de reconstituer les minutes qui suivent la disparition du Blue Globe. Il veut se racheter, c’est bien.

Les trois tueurs sont arrivés par un vol commercial en provenance de Fantir, bien évidemment sous un faux nom. Youpi. Comme Irrwisch – enfin, l’Autorité planétaire d’Irrwisch, dont cette partie du starport dépend – n’est pas rattachée au Cepmes, nous n’avons pas un accès direct aux fichiers d’Interpol, mais Flitzossim a lancé des recherches par la route touristique ; ça prendra du temps, mais ça viendra.

Rien à dire sur Antje Hemmerlan, sinon qu’il a mangé trois balles expansives tirées d’une variante américaine d’un Frontière 12.7 européen. Le légiste a conclu que, je cite, « le hamburger est mort sur le coup ».

Bref, les choses suivent leur cours, je décide donc de profiter de ce que Sise ne m’a pas contacté pour aller aux thermes avec la moitié de l’équipe qui finit son service. C’est bon d’être le chef !

***

J’aurais dû m’y attendre. C’est en plein milieu d’une séance de mets-ton-doigt-où-j’ai-mon-doigt avec Kaenar et Thyris (des douanes) que Sise se rappelle au bon souvenir de mon communicateur. Bien entendu, je l’ignore. Bien entendu, elle récidive dix minutes plus tard, alors que les deux précédents se liguent contre moi, avec l’aide de Tuomen, l’agent de liaison avec le continent.

Je profite que les trois s’amusent entre eux et ne prêtent plus trop attention à moi pour la rappeler, avant qu’elle ne réessaye à un moment réellement gênant (quand je mange, par exemple ; je déteste parler la bouche pleine). Elle est excitée comme une puce et, selon ce qui semble être son habitude, me jette à la face une phrase avec beaucoup trop de mots et pas assez d’espaces, mais dont il ressort qu’elle a appris des choses. Je lui dis donc de nous rejoindre, sans préciser qu’il s’agit des thermes. Rasan a raison : je suis sadique.

Il ne lui faut qu’une demi-heure pour arriver, ce qui m’étonne un peu. J’aurais parié sur dix minutes de plus, le temps de trouver le courage d’entrer, mais son enthousiasme semble avoir pris le pas sur ses tabous personnels. Ce n’est que quand elle nous découvre, tous les quatre sérieusement dénudés dans et autour d’un bassin qu’elle se rend compte de ce que « thermes » signifie dans un contexte atlano-eyldarin.

Elle reste au bord du bassin, la bouche ouverte.

— « Ah, Sise, tu nous rejoins ? Tu connais mes collègues : Kaenar, Tuomen et celle qui va faire surface dans dix secondes devant Tuomen, c’est Thyris. »

Elle n’a pas le temps de réagir que Thyris surgit hors de l’eau, lui attrape le bras et l’attire dans le bassin.

C’est donc une Sise entièrement mouillée, mais entièrement habillée qui nous explique ses trouvailles – après avoir fort civilement repoussée les avances de tous mes petits camarades. Elle est peut-être coincée, mais elle a du cran.

Je vous la fait courte, surtout parce que je n’ai pas tout compris, mais elle a passé la journée à analyser une quantité indécente de données et de rapports, tout en sirotant le café de l’hôtel (ce qui m’impressionne presque autant que le reste). Elle a reporté un certain nombre d’incidents avec une synthèse de différents plans de la Taupinière ; je ne sais d’ailleurs pas où elle a trouvé certains des éléments, parce que personne d’entre nous ne les avait vus avant.

Il en ressort qu’à son avis, la navette n’a pu se poser que dans une ancienne annexe, qui appartient à une Guilde siyansk qui a perdu presque tous ses avoirs pendant les Guerres corporatives et qui a revendu l’endroit à un clan atalen de Prasidian, le clan Warkir, peu avant la destruction de la planète, il y a cinquante ans. Les autorités highlanders et Interpol soupçonnent que c’est un Clan de l’ombre, autrement dit du crime organisé.

C’est à ce moment que la recherche de Kaenar aboutit et nous livre une explication sur l’arrivée discrète de la navette : elle s’est cachée dans l’ombre du Rentelian. En d’autres termes, elle s’est glissée tellement près du cargo que leurs échos radars se sont confondus – vus du sol, en tous cas.

Sise a aussi découvert qu’Antje Hemmerlan s’appelait en fait Anto Simalang et avait passé quelques années dans la Légion étrangère highlander, avant de passer dans le civil. Or, les balles qui l’ont tué sont d’un modèle souvent employé par certaines unités de la Légion, celles spécialisées dans l’élimination directe.

Pour le coup, tout le monde décide d’un commun accord la fin du batifolage. L’uniforme de Sise est sec avant que je me sois rhabillé.

Cette fille m’épate.

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