Coopération internationale

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La réunion qui fait suite, le lendemain, a lieu dans la salle de conférence de Rasan, frappée du monogramme du clan Erandhil. Le fait que ce ne soit pas dans ses propres quartiers signifie deux choses : d’une, pas de sexe ; de deux, des invités. Je me prépare en conséquence : chemise, un vrai pantalon, la tunique « officielle » de ma fonction (c’est-à-dire marquée du même monogramme ; la fonction est un peu liée au clan, et réciproquement) et des sandales raisonnablement récentes. Je noue également mes cheveux noirs en queue de cheval ; ça fait plus sérieux, il paraît.

Les invités sont des invitées. Je reconnais la commandante du vaisseau de Singapore ; elle est plus jolie en vrai, malgré un air ultra-sérieux qui lui durcit les traits. Son uniforme impeccable et immaculé lui donne une prestance qui rehausse un peu sa taille microscopique et sa carrure de moustique. Elle compense par une poignée de main digne d’une presse hydraulique.

L’invitée numéro deux semble plus jeune ; type africain très marqué, ce qui est assez rare sur Terre et encore plus dans ces parages. Elle a une peau très noire et des cheveux improbablement blonds, coiffés en une natte de nattes, un machin qui a l’air abominablement compliqué à faire. Elle porte un uniforme gris anthracite rehaussé de vert, avec un nombre suspectement faible de fanfreluches. Je connais un peu les Highlanders : en général, moins il y a de décorations sur leurs uniformes, plus ils sont importants ou dans une branche secrète – ou les deux.

Elle est assise dans une posture faussement décontractée et me jette un regard qui me rend immédiatement très nerveux. J’essaie de le lui rendre, mais elle se désintéresse de ma personne presque immédiatement ; ça ne fait rien pour me rassurer. Rasan la regarde avec un mélange d’anxiété et de jalousie professionnelle. Je parviens tout de même à lire, en passant, sa plaque nominale : Sisekelu Clearsight, génotype L.

Je lève un sourcil : si je ne me trompe, c’est un type tout récent ; ça m’étonnerait qu’elle soit née avec. Ça expliquerait que, physiquement, elle ait l’air aussi peu métissée.

Nous avons droit à un résumé de la situation. Vous avez vu le début, je vous en fais grâce, ce d’autant plus que c’est la variante « présentation monomédia » via ce qui doit être le logiciel officiel des flottes marchandes highlander. Au bout de dix minutes, j’ai envie de me ronger la jambe et de m’enfuir, mais comme c’est le moment que choisit Rasan pour me demander ma version, j’évite les traces de dents sur mon mollet.

J’explique notre enquête. Là encore, je vous passe les détails : les enquêtes dans les tréfonds du starport ont tout le côté sexy du nettoyage d’un garde-manger oublié pendant une ou deux saisons. Ça implique tout autant de vermine, d’odeurs pas racontables et de trucs dont on ignorait jusqu’à l’existence, sans même parler de la comestibilité.

Il faut vous dire que la Taupinière – surnom officiel de notre bien aimé starport – s’apparente en fait beaucoup à un empilement de structures. Les archives officielles parlent d’au moins huit constructions différentes, mais elles ne couvrent pas l’intégralité des dix millénaires d’occupation du site ; les archives officieuses en comptent trente et beaucoup de gens pensent qu’elles en omettent – volontairement ou pas.

Du coup, le plus récent a été construit à l’autre bout de l’île au moment de l’indépendance de notre Conseil communautaire autonome (le machin qui gère la moitié de la planète), il y a un peu moins de deux cents ans – autant dire hier – grâce à des capitaux dont personne n’a vraiment envie de savoir la provenance ; il est surtout géré par nos voisins des Guildes marchandes siyansk (qui gèrent l’autre moitié). Je vous avais prévenu, c’est compliqué.

Ça semble d’ailleurs un peu trop compliqué pour la Dame en Gris, sur le visage de laquelle je crois lire un soupçon de lassitude. Pas trop le temps d’y penser, je dois essuyer une rafale de questions de la part de la capitaine, qui me fait douter (dans l’ordre) de sa compétence, de sa compréhension de l’anglais galactique et de son intelligence générale. Je répète donc une seconde fois mon rapport en essayant d’utiliser des mots moins compliqués et en articulant bien. Après cinq réponses de ce calibre, soit elle n’a plus de question, soit elle a compris que je l’insulte.

Rasan se lève et adopte son ton « c’est moi le chef » :

— « Bien. Pour tirer cette affaire au clair, l’Autorité portuaire conjointe d’Irrwisch accepte, par ma voix de Seigneur coordinateur, l’adjonction de l’agent Sisekelu Clearsight à l’enquête en cours, selon un mandat de coopération judiciaire comme défini dans l’annexe quatorze. » Il appose sa clé d’indentification sur un écran holographique, la Singaporienne fait de même.

J’aimerais avoir l’air étonné.

Environ douze secondes après cette déclaration, Rasan et la capitaine évacuent les lieux. Comme il lui donne du Vanessa long comme le bras (pour rester poli), je suppose ça va se conclure dans ses appartement personnels, avec beaucoup moins d’uniforme et beaucoup plus d’huiles parfumées.

Le temps de tourner la tête vers l’agent Clearsight, je la retrouve à trente centimètres de mon visage. Elle fait à peu près ma taille (si l’on excepte qu’elle doit me rendre dix kilos de muscle), des traits fins, des yeux magnifiques et un sourire qu’elle a dû commander sur Fantir tellement il est faux. Je sais par expérience que j’ai un regard, vert intense, assez difficile à soutenir ; ça n’a pas l’air de trop l’impressionner.

— « Alors, agent Talathin, vous compter m’expliquer ou on baise d’abord ? »

Aïe. Question tentante, mais vouvoiement. Mauvais point. Pas très étonnant, mais agaçant quand même. Je respire un grand coup avant de répondre.

— « Je t’explique, Sisekelu. Moi, c’est Eithen, mais tu peux m’appeler Sen. D’ailleurs, je ne suis pas “agent” non plus. Et si tu ne veux pas insulter tous tes interlocuteurs sur cette planète en sous-entendant que ce sont des esclavagistes, je te conseille d’adopter le tutoiement. »

Elle hoche la tête, l’air sérieux. Presque contrite. J’y croirais presque, mais ses pensées superficielles racontent une autre histoire : elle me teste.

— « D’accord. Sise sera plus simple. »

J’approuve. « Première fois sur Irrwisch ?

— Première fois hors de Terre, à vrai dire. » Je hoche la tête à mon tour et je m’abstiens de lui répondre que ça c’est vu. Ne jamais décourager les tendances à la franchise, surtout si elles semblent assez peu naturelles.

— « Bien, prends tes affaires, on va visiter. »

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Onah

Je ferme les yeux et je vois ton visage, tes yeux bleus qui me regardent avec tant d'amour. Ton petit sourire en coin, tes clins d'œil. Je n'ai rien oublié. J'y repense à chaque fois que je crois sentir ton parfum.

J'ai souvent l'impression de te voir, je confons les autres avec toi. Que ce soit en croisant des voitures, au coin d'une rue ou bien au loin d'un rayon de supermarché. Puis, si tu regardes mes anciens petits amis, ils te ressemblent tous, ou bien alors ils ont un petit quelque chose de toi.

Les yeux bleus, le regard, la gentillesse, l'humour, la démarche, la forme du visage... Ils ont tous un détails qui ne m'a pas échappé et pour lequel j'ai fondu. Je n'ai jamais cessé de penser à toi, à nos débuts mignons et innocents, puis à notre histoire qui se termine dans un déchirement.

On a beaucoup pleuré toi et moi. On s'est fait du mal, beaucoup trop. J'avais tellement de peine à te voir mal que j'étais comme tétanisée en voulant faire quelque chose pour t'aider. Sans voix, je me glissais dans tes bras sans rien dire, mais au fond, je sais que des paroles t'ont manqué.

Je n'ai jamais su parler pour réconforter, tu le sais. Dire des conneries, pour faire rire ou pour énerver : c'est assez facile pour moi. Mais trouver les bons mot pour ne pas blesser, pour réconforter, pour aider, pour soutenir, je ne sais pas le faire.

Puis elle est apparue. Comme un éclair, comme un flash. Jolie jeune fille brune à lunettes, petite, rigolote, intelligente et d'une fragilité tellement enfantine. Certains nous confondait, j'étais juste un peu plus grande qu'elle. Ce qui nous différenciait ? La compassion, l'entraide, la bonté.

Elle avait cette façon de manier les mots pour engourdir les peines, diminuer les tristesses, elle supprimait les larmes. C'est d'ailleurs ce qui t'as plu chez elle, elle avait ce petit plus que je n'avais pas.

Quand on s'est séparé et que quelque temps après, tu étais dans ses bras, nos amis en communs me disaient que tu avais trouvé mon double, mais en plus douce. Je ne l'ai pas compris à ce moment-là, j'étais terriblement blessée, indignée, je ne comprenais plus rien. Tu étais pour moi, à ce moment-là, le pire des salauds, mais comme j'étais naïve...

Tu étais mal, tu avais besoin d'écoute, de parler et avec moi, tu avais seulement de la distance qui se créait, car j'étais mal à l'aise face à ton mal-être. Je n'ai aucune excuse et je n'en chercherais pas, je n'étais pas attentive aux autres et à leurs attentes. Je me contentais de satisfaire au mieux les miennes et ça me convenait.

Puis j'ai grandi, enfin j'espère. J'ai rencontré beaucoup de personnes qui m'ont beaucoup apporté. Je t'ai toujours surveillé de loin, toi et ta copine, j'en étais malade que tu sois encore avec, mais d'un côté heureuse de te voir sourire. J'ai eu ces moments où je voulais te crier de me pardonner, que j'avais changé, que je voulais te reparler. Je n'ai jamais eu le courage, j'avais bien trop peur.

La peur que tu me rejettes, que tu me dises que c'est trop tard, que tu as fait ta vie, que tu es heureux et que je dois te lâcher à présent. Cela m'aurait détruite. Je préférais garder l'espoir que tu pensais à moi, mais que notre "nous" resterait qu'un beau souvenir. Je ne voulais pas que tu me vois comme une fille pénible qui revient après quelques années, en espérant comme une enfant.

J'ai rencontré des garçons, j'ai parfois passé de longs mois avec eux et d'autres fois, c'était plus court. Mais aucun d'entre eux ne savait aussi bien me donner autant d'amour que toi, jour après jour. Ce petit grain de folie, ce petit plus qu'aucun autre n'a et n'aura jamais.

Tu es ce mec que l'on voit dans la rue et avec qui on imagine une vie rêvée, mais que l'on ne croise seulement qu'une fois, ou alors très rarement. Ce futur père de famille, dont on rêve toutes. Je me rends compte aujourd'hui de qui tu étais réelement.

Je me souviens de ces crises de jalousie où je partais d'un simple regard fait à une autre fille pour te lister tes défauts. Je me souviens de ça et quand je me revois le faire, j'ai envie de me gifler. J'ose le dire, mais j'étais vraiment une petite conne. Je m'en veux tellement pour tout ça.

Te souviens-tu de ce voyage gâché par mes soins ? Ce début de voyage en car où tu as fait l'effort inespéré pour moi de revenir me prendre la main. Puis moi, deux jours après j'ai tout gâché. Je ne pourrais pas citer toutes les fois où tu es revenu et où j'ai recommencé à te pourrir la vie. Alors forcément, quand une autre te sourit tendrement, tu plonges dans ses bras.

Et maintenant je le sais, j'aurai fait pareil. Je l'aurai fait déjà pour te blesser, pour me venger de ces engueulades à répétitions sur des sujets complétement stupides. Puis pour me sentir enfin aimer aussi, par un homme qui te ressemble, mais qui à autre chose que tu n'as pas et qui me manquait. Je t'ai compris aujourd'hui. J'ai mis du temps, mais j'ai compris.

Tu es revenu ce matin. Un message, que quelques mots et mes larmes qui coulent... Pourtant une phrase banale, rien de mignon, rien de méchant, juste un salut, ça va depuis le temps ? Je te réponds que oui et te demande pour toi. Rien de plus banal.

La réalité est toute autre, mon cœur accélère, intérieurement je crie, je hurle, je ne sais plus, je sais, puis au final je crois plus en rien, mais en fait si...

"Non ça ne va pas. Depuis qu'on ne se voit plus, depuis qu'on ne se parle plus, depuis que tu ne m'embrasses plus. Ça ne va pas depuis un moment maintenant, depuis que l'on est loin de l'autre. Dis moi de quoi tu te souviens. Quels sont tes souvenirs de moi, sont-ils bons, te font-ils sourire ? As-tu envie de me revoir ou de me fuir ?

Désolée de toutes ces questions, mais j'en ai d'autres...

Est-ce que tu vas bien toi, et ta copine aussi ? Tu es toujours avec ? Si tu me dis oui, je te dirai que je suis contente pour toi, que tu mérites le bonheur que tu vis avec elle. Mais je n'en penserais rien.

Pourtant, je veux ton sourire, je veux te savoir bien, mais pas avec elle, pas grâce à une autre femme. Je me répètes, mais non ça ne va pas, je suis malheureuse loin de toi et je l'ai mérité, car j'ai tout fait pour. Mais bordel, je n'arrête pas de penser à toi, je te vois partout, j'essaie en vain de trouver un homme qui te ressemble un minimum.

Tu me manques, si tu savais comme tu me manques. Ton rire, mon dieu, ton rire. Puis ton regard, puis ta voix quand tu me dis que je suis belle. Non ça ne va pas parce que tu n'es pas là, parce que t'es plus là. Dis quand reviendras-tu ?"

Ces premiers émois, ces papillons dans le ventre, ce sentiment de bien-être, de sécurité, de possessivité. J'ai connu tout ça pour la première fois avec toi, tout. Plus tard, j'en ai de nouveau ressenti, mais ce n'était jamais autant, jamais aussi fort qu'avec toi.

Aujourd'hui, je suis perdue, totalement pommée. Qui es-tu vraiment pour me faire ressentir ces choses inexplicables ? Qu'est-ce qui se passe en moi, qu'est-ce qui m'arrive ?

Est-ce que je deviens folle, ou bien peut être que c'est ça être amoureuse ?
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Nolan Stewart

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Manta était habillée d'une grande robe noire et, enroulée autour de son cou, une longue écharpe rouge. Ses cheveux gris laisait deviner qu'elle avait la cinquentaine.
La personnalité de Manta est plus ou moins... originale ! Sa façon de voir le monde est assez bizarre et on ne pouvait deviner sa religion car elle en parlait de plusieurs :
"Mettez-vous en tailleur et inspirez tel Bouda le faisait..."
"Pensez à vos chakras, je sens vtre spiritualité présente..."
"Mais non ! Oh ma douée Béniguette, Seigneur Marie-Joseph !"

Cela devait être l'une des rares femmes encore existante étants polythéiste.
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Kattib
Je fais de vos commentaires, un texte, une histoire, un pouf, un pif, une baffe, une éclate, une écharde, des miettes, bribes et sans même le savoir, vous vous retrouvez dans une histoire sans frontières, car sans fin c'est déjà pris, t'as pigé le concept, ce n'en ai pas vraiment un et alors ? T'aimes, défoules-toi, j'en ferais bon usage
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