LE PERCEPTEUR ou la descente aux enfers... (12)

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Où l'on voit revenir les vieux démons qui sommeillent au fond de l'âme.

Pan ! Pan ! Pan ! La porte vitrée de la librairie vibrait et résonnait sous les coups violents que Guy Lamotte assénait sans se rendre compte que le verre est moins résistant que le bois. "Quel est le cinglé qui cogne comme ça ?" Pensa le libraire en sortant en catastrophe de la salle de bain. Il était onze heures du soir, il allait se coucher, les jours sont longs en été, on ne compte plus les heures de travail, mais quand même, c'est pas une heure pour déranger les "braves gens". Il se penche à la fenêtre : "Ben, ça alors, Guy Lamotte, qu'est ce que vous faites ici ?" – "Vous pouvez me dépanner ?" – "Si c'est dans mes possibilités." – "Je suis venu avec un ami, mais on s'est perdu, vous pouvez me ramener chez moi, enfin à mon hôtel ?" – "Où, où est votre hôtel ?" – "A Dieppe." Mais qu'est-ce qu'il fait à Dieppe ? Pensa le libraire, il a peut être son poste là-bas ? En tout cas il à l'air d'être dans son état normal, entre deux alcools. Pendant qu'il formulait mentalement ces réflexions, il était descendu dans la boutique, ouvrait la porte, et serrait la main du percepteur. "C'est sympa de venir me voir, si je peux vous rendre service, c'est avec plaisir." – "C'est que j'ai pas de moyens pour me rendre à mon hôtel." Il est saoul, il rabâche, pas bon signe, pensa le libraire. "Montez prendre un café, ça tombe bien, on est pas encore couché." Guy Lamotte suit. Il gravit les escaliers en tanguant un peu. "Je voudrais pas vous déranger, mais vous comprenez, je ne sais pas à qui d'autre m'adresser pour rentrer à mon hôtel." Un café serré lui fera le plus grand bien, pensa notre hôte. Pendant que son épouse bavardait au salon avec Guy Lamotte, il en prépara un fort à souhait. Il le lui servit avec plusieurs sucres, pour qu'il passe mieux. L'effet fut immédiat, les yeux du percepteur reprirent leur éclat, la buée qui les ternissait disparu dans l'instant. "Bon, on y va ?" Le libraire n'avait pas l'intention de traîner. C'est ainsi que le couple et Guy Lamotte embarquèrent dans la voiture, direction Dieppe.

Guy avait repris ses esprits. Pendant l'heure que dura le trajet il fut bavard. Le libraire n'avait pas répondu politiquement à ses attentes. Pourtant il se sentait en confiance. Il savait tout ce qui s'était passé pendant son absence. Il avait été tenu au courant des péripéties locales par ses anciens "camarades". Un prof était en bonne place pour prendre la mairie, le libraire les appuyait par ses chroniques orientées dans le canard régional où il déversait sa prose régulièrement, son vieil ennemi avait rejoint les verts pâturages des guerriers professionnels, il était en partie vengé.

Mesquin comme pensée, mais réaliste. Les vieux ont un jour ou l'autre tort contre les jeunes, simplement parce qu'ils meurent pendant que les seconds continuent à vivre, et dirigent le monde. Leurs fantômes ne font plus peur à personne.

"Non, je n'ai pas de perception à Dieppe. J'y fais ma saison. Je vends le Matin. C'est juste pour l'été." Devant l'air étonné, le mot n'est pas trop fort, du couple, il se sentit dans l'obligation de s'expliquer. Pas de se justifier, seulement de se raconter depuis, depuis son départ, enfin, depuis sa sortie de "prison" comme il disait en plaisantant.

"Ouais ! Il fallait que je fasse quelque chose, ma femme est partie avec les filles je ne sais où, j'avais pas envie de traîner toute la journée en attendant le soir, j'avais trois mois de libre, je suis allé à la rédaction du Matin, je leur ai dit : "Alors, les socialos, on peut aider un camarade dans le besoin, il y a sûrement une assiette pour moi dans votre baraque ?" Et me voilà vendeur de leur canard sur la plage de Dieppe." – "Et ça se vend bien ?" Le libraire a un réflexe professionnel. "Bof... C'est pas mon problème, je leur fais leur pub, il me donne un fixe, je passe l'été à la mer, je vois des gens, je discute avec des militants, c'est sympa." Les fonctionnaires, même au fait des réalités quotidiennes par leurs engagements politiques, restent déconnectés de l'aspect "échange" dans la vie de tout un chacun. Que le journal rentre dans ses frais, il s'en fout, avec juste raison, c'est la "politique" qui le paye, pas le lecteur. Et de l'argent, le parti en a toujours. Tout ça se régularisera quand "ils" seront au pouvoir. L'intendance suivra…En attendant, il déambule sur les plages, sa sacoche dans le dos, proposant aux inconditionnels de faire leur B A quotidienne en achetant "leur" journal. "Il est minuit, je vous offre une bière au Risque tout, c'est ouvert quasiment toute la nuit, ils me connaissent, j'y viens après ma journée laborieuse."

Son humour fait sourire le libraire, le trio s'installe à l'intérieur de l'établissement car l'humidité de la nuit tombe, les faisant frissonner. "Ici, on peut manger n'importe quand. Vous voulez une omelette ?" Va pour l'omelette, il y ajoute une bière brune forte. "J'ai complètement oublié de prendre quelque chose de consistant ce soir, je jouais au casino, j'ai rien gagné, et j'ai pas mangé. Mais vous ?" – "Une omelette ? Ça nous calera pour la route du retour."

Pendant qu'ils dégustent, le percepteur continue le récit de sa vie. Il s'attaque à la partie noire, à ses déboires conjugaux, comme on dit quand on est cocu. Ça le rend triste d'évoquer ces souvenirs pénibles. Il est au bord des larmes. Il résistait mieux quand il buvait. Quand il buvait plus, avant son stage en maison de redressement. C'est son autre appellation du centre de cure. Il faut à tout prix qu'il oublie. Ce n'était pas une bonne idée que de revoir le libraire, toute sa vie d'avant lui remonte à la gorge. Le couple sent que ça ne va pas. "Vous voulez qu'on vous raccompagne à votre hôtel ?" – "Non, ça va aller, merci…C'est sympa de m'avoir ramené…A une autre fois…Vous ne voulez pas un café avant de faire la route ?" Il est tard, ils doivent rentrer, ils le quittent, il ne les reverra plus jamais. Il sent que sa vie est une suite de ruptures. Il sent que la marche suivante est plus basse. Il sent qu'elle est glissante, savonnée par un destin néfaste. Il est fatigué. Fatigué de l'alcool, fatigué de donner le change, fatigué de n'arriver à rien. Il faut qu'il dorme. Longtemps.

Le lendemain, pour lui, mais pas pour le calendrier. Parce qu'il a dormi toute une journée. Il a cuvé son vin comme disaient les anciens. Le surlendemain, donc, pour suivre notre chronologie à nous, il se pointe chez le dépositaire qui, en lui faisant remarquer qu'il n'est pas venu prendre son paquet de la veille, pose sur le comptoir une pile de nouvelles fraîches qu'il est censé vendre à la criée, le long de la plage et dans les cafés du port. Il remplit, sans un mot ni un regard au râleur, sa sacoche en toile. Pose sa casquette "Le Matin" sur l'arrière de ses cheveux en broussailles, et se dirige droit vers son bistro habituel. "Une bière, deux croissants et un café serré." Le garçon plaisante comme chaque jour, frotte machinalement la table impeccable et brillante avec le torchon qu'il porte sur l'épaule et disparaît derrière le comptoir ou crache la machine à café. En attendant sa commande, Guy Lamotte parcourt la première page du quotidien en commentant à voix haute l'actualité. Mais, comme disait son frère en se moquant de lui, et aussi un peu pour lui faire comprendre que ce n'était pas "sa place" d'aller vendre des journaux dans les rues : "qu'est-ce qu'il y a dans tes canards. Tu en ouvres un, tu lis, un crime, un scandale, une guerre, un accident…Quinze jours après, tu en ouvres un autre, tu lis, un crime, un scandale, une guerre, un accident…A quoi bon passer son temps à ça ?" Son frère a l'esprit trop pratique, trop terre-à-terre, et surtout, il n'a jamais aimé lire autre chose que des polards. Il écoute vaguement la radio, pour faire comme tout le monde, mais dans le fond il se fiche pas mal de ce qui se passe dans le monde. Le sien rempli complètement sa vie. Sa famille, et tout particulièrement son frère Guy lui apporte un lot d'emmerdements suffisant chaque jour. Guy Lamotte adore son frère, mais il n'a jamais pu le convaincre que la vie sociale avait une influence sur sa vie à lui. Que chaque fourmi avait son utilité, que les "grands" hommes remplissaient les cimetières, pendant que les "petits" faisaient vivre toute l'humanité. Un premier client, un habitué, déposa une pièce sur la table, se servit directement dans la sacoche, et après avoir dit un mot aimable à Guy, reprit le cours de sa promenade matinale.

Guy Lamotte le regarda partir. Il lui revînt à l'esprit une scène d'un vieux film, où un p'tit gars une casquette en tweed posée de travers sur sa tignasse emmêlée, vendait ses journaux "à la parisienne". Un pliant, une sébile, les clients se servaient seuls, payaient, se rendaient la monnaie, il n'avait rien d'autre à faire qu'à compter fleurette à la petite marchande de poissons d'en face. Au lieu de déambuler en proposant son quotidien, il se dit qu'il fallait essayer cette vieille méthode, car, comme chacun sait, dans les rapports humains, ce n'est pas la nouveauté qui fait la qualité. Si ça marchait avant, pourquoi pas aujourd'hui ? Il inspecta son portefeuille, il avait assez pour un investissement utile. Il se dirigea vers le bazar dont le propriétaire était en train d'installer l'étalage et fit l'acquisition d'un pliant en toile. Il posa sa pile de journaux dessus, près de la gouttière, à la  suite de la terrasse du café. Il s'installa à une table ni trop éloignée, ni trop près, pour juger du résultat.

Une heure plus tard, la conclusion était évidente, ça ne marchait pas. Le garçon qui regardait la scène tout en servant les habitués du matin, finit par s'approcher de Guy Lamotte.

"Ici, vous ne vendrez rien, un par-ci, un par-là, mais rien…Votre journal, il intéresse pas les habitués, pour en vendre, il faut aller où ça grouille, au marché, sur l'esplanade de la plage, ici, les clients je les connais tous, c'est que des locaux, ils lisent le régional, pas la presse parisienne."

Guy Lamotte réfléchit un court instant, plia son pliant, remis ses journaux dans sa sacoche, la sébile dans sa poche et, laissant au garçon sa maigre recette en pourboire, partit sur le front de mer. Il faut toujours faire confiance aux professionnels.

Il réinstalla son étalage dans un endroit un peu venté, mais très passager. En quelques minutes sa sébile se remplit, il fut obligé de la vider. Confiant dans son système, il se chercha un coin à l'ombre, le dos appuyé au muret, les jambes étalées sur les galets, il contempla un instant la mer avant de plonger dans un profond sommeil. Il avait pourtant dormit vingt quatre heures d'affilée, mais il avait une telle fatigue à effacer que son corps reprenait le dessus et dictait sa loi de survie.

Une main sur son épaule le secoua pour le réveiller. "Eh ! Le marchand de journaux ! C'est bien vous qui vendez le Matin ? Regardez ce qu'il se passe…Tous vos canards volent sur la plage…Il faut les ramasser…Ça pollue le paysage…Allez, debout !" Le garde municipal secouait Guy Lamotte de plus belle. En se réveillant, ce dernier constata que sa sébile était vide, que sa sacoche traînait à cinquante mètres de lui, que son pliant avait disparu et les journaux avec. Quoique, les journaux n'étaient pas loin, ils parsemaient la plage en voletant au gré du vent. Un groupe d'enfants de bonne volonté courraient après les pages éparses et tentaient maladroitement d'en reconstituer quelques-uns uns. La journée de vente était foutue. "Faudrait pas croire que vous allez continuer comme ça…La municipalité ne le tolérera pas…Je suis obligé de faire un rapport au chef…Bon, je dirai que vous avez eu un malaise…Mais n'y revenez pas…Compris ?" Guy Lamotte regarda le garde, récupéra sa sacoche vide, remercia les gosses qui lui ramenaient une dizaine de journaux incomplets et froissés, invendables, et fila au port. "Une bière fraîche me ferait le plus grand bien"  Pensa-t-il. Il en but tant que son porte-monnaie pu en payer. Et, quand il n'eut plus d'argent liquide sur lui, le garçon, prétextant son état d'ébriété avancé, le pria d'aller cuver ailleurs.

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