LE PERCEPTEUR ou la descente aux enfers... (11)

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Où l'on constate que la page suivante ressemble à la précédente.

Il ralentit en longeant le bord de mer. Au coin de la petite place, le bistro de Loulou laissait entendre un crincrin de juke-box. Il hésita juste une seconde, alors, appuyant sur le champignon, il remit les gaz pour laisser derrière lui sa vie d'avant. Puisqu'on le chassait, on ne le verrait plus. Une bouffée d'égoïsme, sentiment nouveau dans sa tête, lui tordit le ventre. Il s'était battu. Il avait perdu. Il était mauvais joueur. Alors qu'au tréfonds de lui, il en voulait à la terre entière, il se croyait grand seigneur. Mais grand seigneur, c'était avant. Quand il était fort. Quand on lui tapait dans le dos en riant. Quand les moqueries étaient la preuve qu'il comptait. Quand ses qualités les éclipsaient. Quand il rendait service aux autres. Quand il s'était retrouvé le chef des non notables. De ceux qui n'ont que leur nombre pour s'affirmer. Quand il s'était vu en Robin des Bois luttant contre un prince Jean légitimé par la désertion de la moitié du partit vers une politique plus près du manche, dans une société ou la féodalité ne s'enracinait plus dans la géographie mais dans la philosophie. Il avait perdu, il les lâchait tous, les traîtres comme les fidèles.

L'Amiral était le principal responsable. Sa femme n'était qu'une conne, les filles du bureau des salopes, et les types de l'administration des lopettes. Donc c'était l'Amiral qui devait payer. C'était le seul qu'il devait dégommer, mais par la bande, par le biais de la politique. Parce que maintenant plus rien ne le retenait. Il était déjà mort, socialement et familialement. Paradoxalement, il se sentit fort. En accord avec son ancienne philosophie. Son fantôme pouvait encore agir. Oui, c'est ça, il fallait qu'il agisse. Il allait agir… Sûr !

Lecteur, vous croyait qu'il n'a pas de suite dans les idées. Mais c'est un effet de perspective. En fait, je résume le cheminement de sa pensée pendant qu'il se rend chez son frère. La voiture, c'est bien connu, ça aide à réfléchir. Un appel de phare le fit revenir sur terre. Il alluma les siens en constatant que l'aiguille de la jauge à essence penchait dangereusement à gauche, ce qui l'amusa dans un premier temps, puis le força à calculer ce qui lui restait de route à faire. Une station service brillait à l'horizon comme l'étoile de la terre promise. Il se sentit en phase avec son véhicule, tous deux avaient soif. En s'arrêtant devant la pompe, il eut soudain un doute. Il compta sa monnaie, il n'avait plus le choix qu'entre sa voiture et lui. Pas question de faire un chèque, Maryse avait dû vider le compte en même temps que l'appartement. Il se résigna en pensant qu'il se rattraperait en arrivant à destination. Les lacets de la route, l'absence de bière, la faim qui lui gratouillait l'estomac, tout ça additionné, lui fit perdre l'optimisme fragile de l'heure précédente. Comment pourrait-il continuer de driver les camarades de la section ? On saurait tôt ou tard que l'Amiral l'avait éjecté. Son nouveau statut de martyr suffira-t-il ? Son successeur voudra-t-il l'écouter ? Il connaissait bien sa petite troupe, les jeunes gueulaient fort, et ne faisaient rien d'efficace, les vieux allaient se noyer dans des palabres sans fins. Il était bien incapable de savoir qui l'emporterait et prendrait la tête du partit au village. Ah, si le libraire l'avait suivi ! Tout aurait été plus simple. C'est l'Amiral et son âme damnée qui devaient rigoler. Il pouvait encore quelques temps cacher son infortune en invoquant une mutation dans un grade supérieur, il fallait qu'il s'active s'il voulait que sa vengeance apaise sa déception. Son moral reprenait sa pente habituelle, et plongeait dans le noir. Il fut sauvé par le panneau d'entrée de la ville où son frère créchait.

A la place de ses pensées moroses, la perspective d'une chope de bière emplit son intellect et redressa son dos. A la tête qu'il fit en entrant, Georges se dirigea directement vers le frigo, lui servit le divin breuvage, et attendit qu'il parle. Il le connaissait aussi bien que s'il l'avait fait, comme disait la Mère. C'est normal, Georges était l'aîné, il avait toujours pris soin du petit dernier, une partie de sa paye quand il était jeune, allait à ses études, et il était fier de lui. Alors, les ennuis ! Tout le monde en a, c'est pas ça qui empêche la fraternité, au contraire. Le divorce, il s'y attendait un peu, le penchant de Guy pour l'alcool, les mœurs de Maryse, mauvaise conjonction. Leurs planètes n'étaient pas faites pour se compléter. Et puis, il était encore dans la force de l'âge, et de la séduction, enfin quand il était à jeun. Non, ce qui l'inquiétait, c'est la lettre de convocation qu'il avait reçu, chez lui.

Ce n'est pas banal de recevoir du courrier pour une personne de sa famille qui n'est pas sensé habiter chez vous, comme s'il y logeait. Une lettre à l'entête de la médecine du travail. Mauvais signe ! Il lui en parlerait demain, il voyait trop bien qu'il n'était pas en forme. Un choc de plus, si c'était une mauvaise nouvelle, était de trop pour ce soir. Si, par contre c'était anodin, ça pouvait bien attendre une nuit. Georges s'absenta un instant pour prévenir son épouse de l'arrivée de Guy. Elle vint l'embrasser en s'excusant de dormir à moitié, mais la journée avait été longue, elle lui souhaita une bonne nuit et laissa les deux frères en tête-à-tête. "Tu veux une omelette ?" –  "Non, un bout de pain et du fromage, j'ai pas très faim." Il mangea en silence, faisant attention à ne pas éparpiller de miettes sur la table. Georges était du genre maniaque, plus encore que sa femme. C'était le sujet de plaisanterie par excellence, les jours de réunions familiales. Aujourd'hui, Guy n'avait pas le cœur à ça. Et puis il était tard, il se sentait crevé, son frère devait lui aussi avoir sommeil, il était temps de faire un break.

Le lendemain, le soleil inondait la cuisine, Georges déjeunait en mastiquotant ses tartines, Guy touillait son café, l'air absent. "J'ai une lettre pour toi." –  "Fais voir !" C'était la convocation à la médecine du travail. "Qu'est-ce que ça dit ?" –  "Faut que je passe les voir, peut être pour le nouveau poste de sous-chef de je ne sais quel service." – "Tu monte en grade." – "Ils sont bien obligés, le syndicat pousserait une sacré gueulante s'ils ne le faisaient pas. La visite, bof ! Les directives changent tout le temps. Te fais pas de bile pour ça, c'est rien que la routine."

Ce ne fut pas de la routine. C'était un arrêt de mort. De mort administrative en tout cas, il avait le choix, comme disait Zinoviev, il avait le choix entre se rendre ou mourir. Mourir c'était dans son cas se retrouver devant un tribunal pour délit de harcèlement, se rendre c'était se faire désintoxiquer dans un établissement adéquat. "Fais pas le con, de toutes façons, t'arrêter de boire, ça ne peut que te faire du bien." Georges était l'aîné, Georges avait les pieds sur terre, Georges était le sage de la famille depuis que la Mère était partie, Georges avait raison. "T'aurais pas dû t'arrêter dans un café avant de rentrer." Mais comment accepter la sentence d'un juge qui décide sans appel. Et puis, c'était la dernière. Sa dernière gorgée de bière. On pouvait pas lui refuser ça ! "J'irai demain." L'après midi était calme, sans un souffle d'air, comme dans l'œil du cyclone. "Tu veux que je te conduise ?" – "Non, je prendrai ma bagnole, des fois qu'ils ne me garderaient pas !" Il se mit à rire, et Georges aussi. "Un Lamotte plie, mais ne rompt pas."

A l'accueil, la réceptionniste était souriante. Il était à jeun, il lui fit son numéro de charme, elle rit, l'atmosphère était bon enfant. Le médecin, en arrivant le regarda avec une attention ethnologique. "Suivez-moi, Monsieur Lamotte, par ici." Guy Lamotte suivit le spécialiste, pas inquiet, il savait très bien ce qui l'attendait. Ce qui l'attendait, il l'avait déjà dit à son frère, la cure, ici même, en maison spécialisée. C'est exactement ce que lui proposa, sans insistance, mais sans appel ni délais, le toubib en blouse blanche. Avec des paroles simples, directes, appelant un chat, un chat, et un alcoolique, un alcoolique.

Triste réalité ! Guy Lamotte l'avait masqué par son agitation politique, professionnelle et ses déboires conjugaux. Elle revenait par le biais des résultats de sa guéguerre contre un "moulin à vent" qui grinçait en tournant, mais restait solidement accroché au sol malgré son état délabré. Je veux dire que l'Amiral n'était pas dans une santé florissante, il était même sérieusement malade. Mais c'était l'Amiral de toujours, impérial, décidant de tout, les pieds dans "sa" commune, la tête dans "sa" caserne. La retraite n'existe pas pour les hommes de pouvoir.

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